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Mafias : Don Gotti tueur et gentleman

Par L'Economiste | Edition N°:217 Le 15/02/1996 | Partager

L'image traditionnelle que donne la mafia d'elle-même est celle, terrible, de dangereux gangsters. Mais récemment, la mafia américaine s'est efforcée d'apparaître comme une organisation familiale à la Robin des Bois. Un éminent spécialiste de la mafia explique ici comment cette transformation a eu lieu -et ce qu'elle cache de vraie réalité criminelle.


On peut retrouver la fascination de l'Amérique pour la mafia dans les faits et gestes de deux Américains appartenant à deux mondes différents: Marlon Brando et John Gotti.
Dans le rôle de Don Corleone, héros du film Le Parrain, en 1971, Brando a participé à la création du mythe des truands hommes d'honneur et pas simplement tueurs sans pitié. Il y avait de la violence et des meurtres dans le film, mais le message sous-jacent était que les mafiosi ne tuaient que pour protéger ce qui leur appartenait légitimement. Et qu'ils ne tuaient jamais d'innocents.
Quand Brando joua le Parrain grand-père à l'écran -fermez les yeux, vous le reverrez s'ébattre parmi les plants de tomates en jouant à cache- cache avec son petit-fils- John Gotti était un truand sans gloire qui purgeait sa première peine à la prison fédérale de Lewisburg en Pennsylvanie. Depuis, il a quitté le bas de l'échelle et travaillé son image -dans un scénario aussi bien écrit que celui de Brando.
Aujourd'hui, Gotti fait son second et dernier séjour dans une prison fédérale -condamné à la perpétuité pour meurtre. Bien que sa culpabilité ait été prouvée pour cinq meurtres -selon les témoignages au procès, il était impliqué dans six autres-, il est toujours vénéré dans bien des quartiers de New York, et reçoit des centaines de lettres par mois d'amis du monde entier.
L'année dernière, il a reçu une lettre de la Croix-Rouge canadienne, qui le décrivait comme une personne "au talent unique" le plaçant "indiscutablement au rang des célébrités". La lettre lui demandait sa "contribution" pour une "vente aux enchères d'objets de personnages célèbres" que l'agence comptait organiser.

"La valeur financière de l'objet importe peu", écrivait Barbara Hodgson, l'officier chargé du développement. Précisant que le chanteur Pat Boone, le Prince Rainier de Monaco et l'animatrice de jeux télévisés Vanna White avaient tous donné des objets personnels, Barbara Hodgson explique: "Le plus important, c'est le donateur -c'est que quelqu'un comme vous apporte son soutien à la Croix-Rouge".
Une femme d'Uniontown en Pennsylvanie, dont la tante était en train de mourir d'un cancer, lui écrivit à peu près à la même époque: "Nous sommes toutes les deux de grandes admiratrices de votre talent, et si quelqu'un sait ce que c'est que le courage, c'est bien vous. En février 1994, on a diagnostiqué un cancer de l'estomac à ma tante et on l'a opérée. Après tout ça, on lui a appris qu'elle n'avait plus que six mois à vivre. Elle n'a que quarante-sept ans, et elle est merveilleuse, bonne et généreuse. Tout est possible, les miracles arrivent, et le prêtre prie pour elle tous les jours. Mais dans mon coeur, je sais qu'un mot d'encouragement de votre part représenterait beaucoup pour elle".
Impeccable dans un costume à 3.000 Dollars, avec cravate de couleur et pochette assorties, les cheveux argentés, Gotti a jailli sur la scène américaine il y a dix ans -peu après l'assassinat spectaculaire de Paul Castellano, le patron de la mafia. Quelques jours avant Noël 1985, Castellano et son bras droit entraient dans une steakhouse populaire de Manhattan, dans la soirée, à l'heure du coup de feu, quand ils ont été abattus par quatre hommes en imperméables blancs et chapkas.
Alors que les deux hommes gisaient encore sur le sol, morts, la police confiait aux journalistes que derrière les meurtres, il y avait Gotti, le nouveau patron des Gambino, la famille criminelle de New York. Ironie du sort, le patriarche, Don Carlo Gambino, qui avait un jour convaincu des cambrioleurs de rendre des bijoux volés dans une église de Brooklyn, était l'un des modèles du Don Corleone de Brando.

Quelques jours après la tuerie, Gotti détourna adroitement toute allusion aux patrons de la pègre quand il se présenta pour une première comparution devant le tribunal pour des faits sans aucun rapport avec l'assassinat de Castellano.
"Je suis le patron de ma famille -ma femme et mes gosses à la maison", dit-il avec un grand sourire quand les journalistes lui demandèrent s'il était vraiment un patron de la mafia.
Gotti continua à marcher vers la salle d'audience tandis que les journalistes le mitraillaient de questions. Il arborait un large sourire d'habile politicien en tournée électorale. Avec sa bague au petit doigt, son pardessus poil de chameau, il avait l'air d'un gangster de comédie, sorti d'un bureau de casting. Sa démarche et sa façon de parler étaient celles d'un acteur. Mais il se comportait en gentleman.
En arrivant devant la porte de la salle d'audience en même temps qu'une journaliste de la radio, il ouvrit la porte d'une main et la fit entrer de l'autre avec superbe. "On m'a appris à tenir la porte ouverte devant les dames", dit-il avec un clin d'oeil malicieux.
Les médias l'adoraient. Et grâce à un gros titre plein de finesse, Gotti devint le "Don châtié", le raffiné.
Il fit la couverture du Time Magazine. Des rédacteurs en chef chargèrent des écrivains en vogue de couvrir son procès en 1986.
Pour manifester leur solidarité, ses voisins nouèrent des rubans jaunes aux arbres. Il fut acquitté une première fois, et à nouveau en 1990. Des chanteurs de rap écrivirent des chansons sur lui.
Pour son dernier procès, il mit le paquet. Un ami raconta que Gotti était devenu dingue en lisant qu'on avait volé un petit chien à un jeune garçon atteint de paralysie cérébrale. Il avait ordonné à son pote d'acheter un nouveau chien pour le garçon. Un calice de valeur ayant été dérobé dans une église, le même copain fit prévenir les voleurs par deux stations de télévision, que Gotti voulait que l'objet soit restitué.
Des personnalités célèbres et d'autres moins connues défilèrent au tribunal. Tous ces gens, assis avec les amis de Gotti, dirent des choses aimables sur lui aux medias. Parmi les plus convaincus, le boxeur poids lourd Renaldo Snipes, le leader des droits civiques Roy Innis, le chanteur Jay Black (de "Jay et The Americans"), et les acteurs John Amos, Al Lewis, Mickey Rourke et Anthony Quinn.
"Salut, John", dit Quinn.
Et comme il s'avançait vers Gotti, la main tendue, pendant la pause du déjeuner, il fut très vite arrêté par le substitut.

"Vous voyez, ici, on est à ça de la Russie", dit Gotti en rapprochant le pouce et l'index.
"Désolé, John", dit Quinn en rentrant la tête dans les épaules, l'air de dire: "Que puis-je faire d'autre?"
Hors du tribunal, Quinn déclara aux journalistes que le procès de Gotti était "le meilleur drame du moment en Amérique, la pièce de théâtre la plus formidable qu'on puisse voir".
De retour dans la salle d'audience, le procureur Andrew Maloney, qui avait essayé en vain de s'opposer à cet étalage de la célébrité de Gotti, plaisanta: "Demain, ces braves gens vont faire intervenir Clint Eastwood".
Mais Maloney et son équipe de plaignants n'avaient pas besoin de superstars. Et ceux qui firent tout un plat de la conduite de Gotti ne purent plus rien contre le témoignage-clef présenté par l'accusation contre lui.
Et par Gotti lui-même. Des heures et des heures de conversations enregistrées alors qu'il ne se croyait pas sur la scène, et qu'il ne suivait pas son scénario habituel. N'étant plus sur ses gardes, il parla comme un patron de mafia haineux, arrogant, qui avait tué pour atteindre le sommet et qui tuerait encore pour y rester, et pour presque rien ou sans raison.
"Qui me provoque? Qui me défie? Qu'est-ce qu'ils veulent? Une balle dans la peau? Comme l'autre? Je les descendrai avec plaisir. Je tuerai leurs putains de mères, leurs pères".
Dans la même conversation, Gotti expliqua pourquoi il avait condamné à mort un tueur à gages.
"Tu sais pourquoi il va mourir, Louie DiBono? Il va mourir parce qu'il a refusé de rentrer quand j'ai appelé."
La Croix-Rouge peut toujours écrire à Gotti pour lui demander ses objets personnels, et des femmes atteintes du cancer voir en lui une source de courage. Ce Gotti-là est imaginaire, il n'a rien à voir avec la réalité.
Dans le monde réel, le 4 octobre 1990, Louie DiBono était retrouvé tué par balles dans un parking souterrain du World Trade Center à Manhattan.

Jerry Capeci

Jerry Capeci

Spécialiste de la mafia, Jerry Capeci écrit une chronique hebdomadaire sur le crime organisé pour le New York Daily News. Son prochain livre, "Gotti, ascension et chute", écrit avec Gene Mustain, reporter au Daily News, sort en juin 1996. Durant l'année universitaire 1995-96, il est allocataire de recherches à l'Université de Stanford (Société John S. Knight).

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