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    Economie

    L'URSS meurt, les difficultés demeurent

    Par L'Economiste | Edition N°:9 Le 29/12/1991 | Partager

    Depuis trois quarts de siècle, l'Union Soviétique a dansé sur deux pieds, un Etat-parti fondé sur une idéologie et une "unanimité" de façade, et un empire reposant sur la puissance de son armée. L'ablation du premier pied, mal entamée par M. Gorbatchev dès 1985, est aujourd'hui tout aussi mal achevée par B. Eltsine. Et si l'URSS fait déjà défaut, avant même l'heure officielle de sa dissolution, elle laisse derrière elle le spectre du froid, de la famine, de la guerre civile et de l'embrasement nucléaire.


    A la différence du libéralisme, où le politique et l'économique vivent en symbiose, s'influençant l'un l'autre, le totalitarisme les assujettit tous les deux à un seul intérêt, fût-il très "commun". Cela ne peut se concevoir qu'à l'intérieur d'un ghetto idéologique et d'une armée forte. Se rendant ainsi des services mutuels, le politique et l'économique deviennent complices réciproques. Et si l'un ne peut aller sans l'autre, l'un ne peut survivre à l'autre.
    C'est ce que ne semble pas avoir compris M. Gorbatchev . Six années durant en effet, le promoteur de la Perestroïka a concentré tous ses efforts sur les réformes politiques et institutionnelles. Les programmes économiques, aussi draconiens fussent-ils, n'ont pas réussi à mettre en place les structures et les méthodes d'une économie efficace.
    Et alors que tous les succès étaient permis sur le plan politique, sur le plan économique, l'URSS est entrée dans la phase de stagflation. Le revenu a baissé de 13,5% depuis le début de l'année et le PIB de 11,3%. La situation ne cesse d'ailleurs d'empirer, touchant tous les secteurs, des matières premières aux produits finis en passant par les demi-produits. Les exportations, notamment de pétrole, ont fortement baissé et, faute de devises, les importations, notamment de produits de première necessité ont chuté (céréales: -40%, huile végétale: -67%, médicaments: -50%) etc ...).

    Reconversion difficile

    Il est vrai que la reconversion d'un système collectiviste vers l'économie de marché n'est pas facile. Il aurait cependant fallu aller à la même vitesse sur les deux pieds, pour éviter le mécontentement populaire et la remise en cause de la Perestroïka.
    Et si en six années, M. Gorbatchev a régné à la tête d'un grand Etat, qu'il a chambardé et transformé comme aucun autre ne l'a fait jusqu'ici, il n'a pas cherché à mettre en place un cadre constitutionnel définissant les compétences et les moyens des républiques et les responsabilités et le rôle du pouvoir central.
    Jusqu'au bout, il a essayé de promouvoir son traité d'union. Jusqu'au bout, il y cru; sachant pourtant que les républiques, libérées du carcan idéologique, avaient besoin de respirer, d'affirmer leur indépendance, et pas seulement politique. Aucune des douze républiques, en effet, n'acceptait plus le pouvoir fédéral, bureaucratique et exerçant son droit de regard sur toutes les initiatives et décisions des Etats.
    Et si elles se sont alors détournées, l'une après l'autre, du traité de l'Union, il aura suffi la création d'une "communauté d'Etats Indépendants" (CEI) pour que toutes, ou presque, comprennent qu'il valait mieux y être intégré.
    D'abord les fondateurs eux-mêmes(1) . Ensuite les cinq Républiques d'Asie Centrale (2) qui, ayant obtenu des amendements pour "tenir compte des spécificités de leur développement économique", et pour être considérées comme co-fondatrices ont fini par se joindre à la Communauté. Enfin, l'Azerbaïdjan, la Khirghizie et la Moldavie, à la surprise générale, ont également signé l'accord d'Alma Ata. Cela fait onze sur douze, alors que le projet de M. Gorbatchev ne réunissait même pas huit.

    Boris Eltsine réussira-t-il là où Mikhaïl Gorbatchev a échoué? Rien n'est moins sûr. Il est vrai que la CEI apparaît comme une solution originale, élégante et historique aux ambiguïtés qui pesaient sur l'avenir des réformes prônées par Gorbatchev. Et si le traité d'union péchait par imprécision, l'accord de Minsk, lui, pèche par contradictions.
    Les divergences d'interprétation sont en effet nombreuses. Elles résultent du caractère hâtif avec lequel le Traité de Minsk a été préparé et signé. Et si rien, dans cet accord, ne prédispose la Russie à succéder à l'URSS, rien non plus n'empêche le Président russe de se montrer insatiable, allant même jusqu'à réclamer le siège de l'URSS au Conseil de Sécurité et son droit de véto, alors que des pays comme la RFA et le Japon ne l'ont pas. A Alma Ata, l'ambiguité n'a pas été levée.
    Et le Président ukrainien n'hésite pas à lui emboîter le pas. Il refuse de vivre à l'ombre d'une Russie disposant du monopole atomique. Il s'approprie alors le contrôle de l'ensemble des troupes et des armements, y compris stratégiques, placés sur le territoire ukrainien. Même la "petite" Biélorussie fait déjà fi de l'accord et de ses dispositions sur le maintien du Rouble comme monnaie commune. Et les difficultés de la Géorgie ne risquent-elles pas de faire tâche d'huile?
    A plus ou moins longue échéance, la CEI peut être porteuse de problèmes graves. Pourquoi ces Etats seraient-ils dénucléarisés, lorsqu'on connaît la course à l'armement nucléaire de par le monde? Ne peut-on pas interpréter cette volonté comme une simple prédisposition pouvant faciliter la reconnaissance des Etats par l'Occident? Et la CEE de commencer déjà. Sera-t-elle suivie bientôt?
    Même au sein de la direction russe, rien ne va plus non plus. La belle unité scellée autour du Président Eltsine, au lendemain du coup d'etat d'Août dernier, se fissure. Le Vice-Président, Alex Routskoi, qui n'a cessé de soutenir B. Eltsine, qualifiait ses ministres de "petits garçons en culottes courtes, trop bavards". Il s'oppose même au programme économique, que doit lancer le Président le 2 Janvier prochain.

    Grand test pour Eltsine

    Celui-ci s'articule autour de six volets: (1) la libéralisation totale des prix, (2) le doublement des salaires, qui compensera à peine le tiers de l'inflation, (3) la réduction drastique des dépenses publiques et du déficit budgétaire, devant passer de 40 à 50% du PNB à 3 à 4% seulement, (4) la prise de contrôle du système bancaire soviétique, (5) la convertibilité interne du Rouble, effective en principe au 1er Janvier prochain et (6) la privatisation.
    C'est là le grand test pour Eltsine et son équipe. C'est là où va se jouer son sort, celui de la Russie, de la CEI et celui même de la paix ou de la guerre civile.
    Or les chances de succès sont bien réduites.
    Ce programme ne peut compter que sur les importantes ressources de la privatisation et sur la diminution des dépenses militaires. Il ignore l'armée qui risque de ne pas rester les bras croisés.
    Par ailleurs le chaos, l'héritage collec-tiviste et l'inexistence d'une classe moyenne, disposant d'un pouvoir d'achat suffisant en constituent des freins solides. 70% en effet des Soviétiques vivent au dessous du seuil de pauvreté et seront 100% dans 3 mois.

    Pour réussir, ce programme a besoin de 16 milliards de Dollars d'aide, qu'aucun pays occidental ne veut ou ne peut apporter. C'est pourquoi B. Eltsine recherche l'appui des occidentaux.
    Il a promis à James Baker un strict contrôle des exportations d'armes ou de technologies nucléaires.
    N'est-ce pas là ce qui intéresse surtout les américains? Au cours de son dernier voyage, James Baker ne s'est en effet rendu que dans les républiques où des armes nucléaires sont déployées, à l'exception du Khirghistan. Il a même promis une aide de 400 millions de Dollars pour la destruction de ces armes. Celle-ci devrait s'étaler sur sept ans au moins et exiger des sommes bien plus importantes, que ni la Russie, ni ses partenaires n'ont.
    La désillusion est ainsi double. A l'Est, on découvre l'Occident, dont on a longtemps rêvé, avec son égoïsme et son seul souci qui est de contrôler l'armement nucléaire. La plupart des pays n'ont-ils pas suspendu leurs programmes d'aide à l'ex-URSS? A l'Ouest, l'espoir de ne plus revoir les idéologies dictatoriales et la guerre, se perd.
    Et dans l'immédiat, ce n'est ni l'éviction de Gorbatchev des leviers de l'ex-URSS, ni la constitution d'une communauté d'Etats, aussi indépendants soient-ils, qui vont résoudre le problème. Ce n'est là que l'arbre qui cache la forêt. La forêt elle, est bien plus vaste et plus profonde, c'est la crise économique et la famine. C'est la guerre civile et le risque d'embrasement nucléaire.
    Ces maux là ne seront contrecarrés que si la communauté internationale sait prendre ses responsabilités. Seule une action énergique en effet, en faveur du peuple soviétique, pour l'aider à mieux supporter les graves difficultés d'un nouvel "Hiver 1917", peut probablement éviter la catastrophe.

    Car, aussi rassurantes que soient les garanties obtenues par James Baker, un dérapage n'est pas exclu. Laissons aux stratèges le soin d'évaluer ces garanties, mais constatons quand même que leurs calculs antérieurs n'avaient jamais prévu la situation que nous vivons aujourd'hui.
    En effet, si les armes stratégiques restent relativement contrôlées, des milliers d'armes nucléaires tactiques sont détenues par des officiers de l'armée. Que feront-ils dans cette période difficile, surtout s'ils sont "mis au chômage"? Que feront-ils en cas de guerre civile? Eux seuls pourront répondre, mais constatons simplement que ces derniers mois, plusieurs officiers supérieurs étaient fusillés pour avoir tenté de détourner des avions ou des chars.
    Qu'ils l'aient fait sur leur propre initiative ou qu'ils y étaient sollicités, on viendrait presque à regretter le bon "vieux temps" de la guerre froide qui, quels que fussent ses dangers, et aussi nombreux étaient ses conflits et ses victimes, restait relativement circonscrite et contrôlée.

    Mohammed MELIANI


    (1) La Russie, l'Ukraine et la Biélorussie ont signé le 8 Décembre le Traité de la "Communauté d'Etats Indépendants".

    (2) Kazakhstan, Turkmenistan, Ousbekistan, Kirghizstan et Tadjikistan.
    · Nucléaire: Aussi rassurantes que soient les garanties obtenues par James Baker, un dérapage ne peut être exclu.
    · Des milliers d'armes nucléaires tactiques sont détenues par des officiers.

    ABSTRACT

    L'Union Soviétique dansait sur deux pieds, un Etat-parti fondé sur une idéologie et un empire reposant sur la puissance de son armée. Se rendant ainsi des services mutuels, le politique et l'économique, dans un système totalitaire, deviennent complices réciproques au point que l'un ne peut survivre à l'autre. C'est ce que ne semble pas avoir compris M. Gorbatchev. Le promoteur de la Perestroïka a concentré tous ses efforts sur les réformes politiques et institutionnelles. Les programmes économiques n'ont jamais été menés avec la rigueur et la régularité nécessaires. Aussi, les républiques, libérées du carcan idéologique ont-elles cherché à affirmer leur indépendance. Elles se sont alors détournées, l'une après l'autre, du Traité de l'Union. Et c'est là la raison, tout à fait "mécanique" du succès relatif de la "Communauté d'Etats Indépendants". Mais si le Traité d'union péchait par imprécision, les accords de Minsk et d'Alma Ata, eux pèchent par contradictions. Et ce n'est ni l'éviction de Gorbatchev des leviers de l'ex-URSS, ni la constitution d'une communauté d'Etats qui vont éloigner le spectre de la crise économique, de la famine et de l'embrasement nucléaire. Seule une action énergique en faveur du peuple soviétique, pour l'aider à mieux supporter les graves difficultés d'un nouvel "Hiver 1917", peut probablement éviter la catastrophe.

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