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    Tribune

    L'orthographe française devrait être réformée

    Par L'Economiste | Edition N°:38 Le 16/07/1992 | Partager

    La dictée de Pivot devient un événement médiatisé dans le monde dit francophone. Pourtant cette grand messe internationale n'est que le culte de règles fixées de manière arbitraire, dans le passé.

    Est ce que les lois au sens large, très large même, sont faites pour l'Homme, ou l'Homme est-il fait pour les lois? Doit-il s'y conformer simplement parce que ce sont des lois, même si elles deviennent lourdes à supporter, ou doit-il constamment les modifier pour les adapter à ce qu'il considère son intérêt ou bonheur du moment et à venir? Ceci m'a été inspiré par un article lu dans une revue parue à la fin de l'année 1990; c'était une époque où les relations franco-marocaines autorisaient une réflexion sur la francophonie et son avenir. C'est aussi en regardant une émission de la défunte T.V.5, que l'idée m'est venue d'approfondir la réflexion sur l'orthographe en général.

    L'orthographe: complexe et passéiste

    Il y a bien longtemps que nous avons abandonné les bancs de l'Ecole, mais, je parie que si nous subissions une dictée, beaucoup d'entre nous feraient encore des fautes d'orthographe. Cela ne doit pas nous effrayer, la dictée devient une épreuve de concours national pour la France et les Pays Francophones, et celui qui obtient zéro faute à la dictée de Bernard Pivot, devient un héros national, félicité par le Président de la République Française.
    On raconte même qu'une étudiante brillante a été recalée à sa licence en Lettres parce qu'elle a fait une seule faute d'orthographe, elle a oublié le trait d'union dans "C'est-à-dire".
    C'est triste, mais, quelle est la moralité de ces deux petites histoires?
    Cela veut dire simplement que l'orthographe française est complexe, très complexe, même pour des gens cultivés. Tout le monde se plaint de cette complexité, depuis les instituteurs, jusqu'aux professeurs de facultés. En conséquence, on trouve des fautes d'orthographe partout, même chez les journalistes et les étudiants.
    Je vous laisse juger de cette difficulté de l'orthographe.
    - Pourquoi certains mots phonétiquement sont identiques, alors qu'ils s'écrivent de manière très différente?
    - saut - sceau - saint - sein - seing - ceint
    - tan - tant - taon - temps - tend
    - vain - vainc - vin - vingt - vint
    - Pourquoi il y a tant d'X, d'Y, et de Z, ces dernières lettres de l'alphabet français transmis au latin par le Grec, et du latin en français.
    - Si certains X comme ceux qu'on trouve dans xénophile, anthrax, axiome sont indispensables, beaucoup de X comme ceux qu'on trouve dans les pluriels sont là uniquement par l'erreur d'un copiste, normalement X est signe abréviatif de L.S.
    - Certains Y sont, aussi nécessaires, surtout pour la conjugaison (soyons ayez, voyons), ou dans certains mots (croyance, voyage, yeux), par contre certains Y peuvent se transformer en I, et en Grec, il y avait le U, qui est devenu en français Y.
    Est ce que cela serait grave, si on écrivait Acolite, Lampire, Misogne, Piromane, Etimilogie, cela ne choquerait personne je pense.
    - Le Z semble plus utile (Zazou, Zéphir, Zéro, Zinc, Zone, Zut, mazout (Russe) - Le Nez - Topaze - et surtout il nous aide dans la conjugaison (soyez, mangez).
    - Le E dans, l'O -il, uf, vre, Vu, peut se justifier, mais pourquoi ne pas écrire plus simplement? on peut remplacer le , par "é" tout court.
    - Le CH - PH - TH - RH - ces lettres aspirées nous viennent du Grec (archange, chlorate, chronique, chlamide), on peut les écrire avec C ou K. On peut aller plus loin, pourquoi ophtalmologie, phtisie, harmonie, héros, haricot, hormonie, horloge, l'humanité, l'homme, les Italiens écrivent Uono, pourtant ils restent bien des hommes.
    Bref, les exemples seraient bien nombreux, mais le profane, en Grec, et Latin que je suis, ne peux aller plus loin, je pourrais peut-être citer les accents, les traits d'union, les apostrophes etc, mais nous n'avons pas le temps.

    La grammaire de l'élite

    Le problème de l'orthographe ne s'est posé vraiment qu'après l'invention de l'Imprimerie (vers la moitié du 15ème Siècle), et pendant deux siècles, c'est-à-dire jusqu'en 1670, l'orthographe française était dans la confusion totale, la langue de Molière en péril. A cette date l'académie composée essentiellement de gens très instruits en Grec et en Latin, a codifié la manière d'écrire dans la langue française, et ceci dans le but de distinguer les gens de lettres d'avec les ignorants. La révolution, n'apportera pas de réforme à cette orthographe qui convient à ses chefs eux-mêmes, cultivés.
    Le peuple à l'époque se moque de l'orthographe parce qu'il a bien d'autres soucis.
    Mais les choses vont commencer à changer sous la 3ème république, c'est-à-dire le régime qui s'établit après le Second Empire en 1875, à ce moment là, le peuple français accède à l'école, il apprend à lire, à écrire et à compter, sans étudier le Grec et le Latin (source de l'orthographe française).
    Vous remarquerez que dans notre pays, lorsqu'un gros effort a été fait dans la généralisation et la démocratisation de l'enseignement, le bon usage des langues française et arabe s'est un peu perdu et actuellement tout le monde est unanime, nos élèves et étudiants ne connaissent bien ni l'arabe ni le français.
    Mais revenons si vous voulez bien, à ce qui s'est passé en France et en Navarre.
    Après la guerre on constate une régression des langues dites mortes (Grec et Latin), au profit des sciences dites modernes (mathématiques); n'étant plus lié par le Grec et le Latin, l'enseignement de la grammaire française prend des libertés et invente même des règles nouvelles au détriment des règles importantes dans l'énoncé de l'orthographe.
    Pour ceux d'entre vous qui sont aussi vieux que moi, ils se souviennent encore que dans les lycées marocains, au début des années 60, il y avait des cours de Grec et de Latin, et ce n'étaient pas les plus mauvais élèves qui suivaient ces cours, mais généralement les élèves de ma génération (français et marocains) étaient heureux de ne pas apprendre le Grec et le Latin, et par voie de conséquence, considéraient l'orthographe comme compliquée, arbitraire, incompréhensible, et il faut le dire, faisaient beaucoup plus de fautes que ceux qui étudiaient le Grec et le Latin, mais les professeurs étaient de moins en moins sévères vis-à-vis des fautes d'orthographe.

    L'orthographe au service des francophones, ou l'inverse

    Maintenant, on arrive en 1992 à ce que les jeunes français et francophones soient brouillés avec l'orthographe devenue trop difficile pour eux, aussi les responsables envisagent-ils de réformer radicalement l'orthographe en la simplifiant, la rendre abordable et facile pour la majorité des Français et des Francophones.
    Ces mêmes responsables estiment que l'orthographe est faite pour les Français, et non les Français pour l'orthographe Si quelque chose ne convient plus aux français, il faut la réformer disent-ils.
    Les opposants objectent: qu'au lieu de modifier l'orthographe, il faudrait modifier son enseignement, forcer les élèves à en apprendre les règles et les appliquer, quitte à sanctionner durement les fautes, nous l'avons bien apprise nous, l'orthographe. Ils vont plus loin en affirmant que, toucher à l'orthographe c'est porter atteinte à la langue qui est l'âme de notre pays, le ciment de son unité. Ce serait un véritable sacrilège.
    En résumé, ils considèrent l'orthographe française comme parfaite et intouchable, elle a des règles éternelles, quasi divines, comme la morale venant de Dieu est éternelle;
    Les réformateurs rétorquent alors, c'est le courant général et international, on ne peut lui résister indéfiniment, rien n'est éternel, le changement est dans l'air; d'ailleurs ce n'est pas la 1ère fois que l'orthographe change. Un texte écrit par Rabelais serait indéchiffrable pour nous. Entre le 16ème et le 17ème l'orthographe s'est réformée spontanément, en se simplifiant. Est-ce un crime de répéter l'opération trois siècles plus tard?
    D'autre part, la réforme de l'orthographe est un problème technique et linguistique, donc intellectuel, qui n'a rien à voir avec la morale, et même la morale n'a rien d'éternel, elle évolue elle aussi toujours vers la facilité. Exemple pratique utilisation des plastiques, des kleenex, tampax, vaisselle jetable, pilule etc, sans le moindre scrupule.
    Les amis passés par la Faculté de Droit savent ce que signifie exactement l'ordre public et la morale (les inquisitions et les buchers étaient pratiqués au nom de l'ordre public). Un état de droit disent les tenants de la réforme, se doit d'adapter sa morale, exprimée par ses lois et sa jurisprudence, aux souhaits et au mode de vie des citoyens. Finis les temps où l'on coupait les langues aux blasphémateurs, où l'on brûlait les sorcières. Par exemple, le divorce interdit il y a cent ans, il est aujourd'hui d'une pratique courante en Europe. Dans certaines écoles françaises plus de 50% des enfants sont issus de parents divorcés, séparés ou de "famille uniparentale"; l'avortement il y a à peine trente ans était considéré comme un crime et puni comme tel, aujourd'hui il est légal, et remboursé par la Sécurité Sociale, Montaigne lui même a dit il y a bien longtemps:
    "Vices d'hier, routine d'aujourd'hui".
    L'église, elle même fondée sur la parole éternelle de Dieu, évolue elle même comme le reste; au 4ème siècle l'église s'est transformée déjà, le Dimanche a été sanctifié à la place du Sabbat (Vendredi après-midi, et Samedi) exigé dans la bible. Il n'y a plus d'abstinence le Vendredi, la pénitence disparaît, les langues nationales remplacent le Latin dans les cérémonies religieuses, les soutanes et les cornettes ne sont plus de mise, les prêtres se marient.

    Figé signifie-t-il meilleur

    "Que d'efforts pour retenir des fidèles de moins en moins fidèles", disait un prêtre
    Tout change, pas seulement, les maisons, les habits, l'alimentation, les moyens de transport, d'éclairage, de chauffage, en quelques siècles l'Homme a découvert l'Amérique, changé de calendrier, conquis l'espace et grâce au système métrique, il a bouleversé toutes les notions de mesures etc...
    Supposons que Louis XIV revienne aujourd'hui sur terre, il se croirait au pays des merveilles, tout a changé dans la manière de gouverner, dans la structure sociale, dans la conception de la vie, la seule chose qu'il trouverait inchangée, c'est l'orthographe; est-ce un avantage?
    De toute façon il s'en irait très vite, car même en comprenant l'ortographe, et les règles de grammaire, il ne comprendrait rien à notre vie; est-ce qu'il comprendrait qu'il n'y a plus de peste, ni d'esclavage, ni de guillotine?
    A quoi cela lui servirait de comprendre l'orthographe française. Peut-on conclure que la réforme de l'orthographe est nécessaire, et souhaitable?
    Certes, à mon avis, elle est souhaitable, car tout ce qui est figé n'est pas forcément le meilleur; autrefois, dans nos sociétés, chaque personne, chaque chose était à sa place, quand on est né noble (chérif), ou esclave on le restait jusqu'à la mort, la même chose pour les riches et les pauvres, la mobilité sociale n'était pas de mise.
    On venait au monde dans la maison familiale, on s'y marirait, on y mariait ses enfants, et on y mourait paisiblement.
    Aujourd'hui, on vient au monde dans un hôpital, on se marie dans un hôtel, et on meurt, si tout se passe bien dans un hospice (avec H), à moins que Dame Mort ne vous surprenne sur la route.
    - Combien de gens font le même travail que leur père? Si les professeurs de l'Université Alazhar avaient écouté Taha Hocine peut-être que notre manière de voir le passé aurait changé, car il le disait lui-même, valoriser le passé cela prouve que présentement on est malheureux. Aimer son époque, c'est déjà envisager l'avenir avec sérénité.

    Plus d'orthographe plus de pivot

    Certes, la réforme de l'orthographe fera plus d'heureux parmi les étudiants que parmi les gens confortablement assis. L'orthographe à l'image des nouvelles habitudes vestimentaires se baladeraient en quelques sortes en cotillons simples, en souliers plats, bleu-jean et en espadrilles (c'est-à-dire, débarrassée de tout ce qui n'est pas nécessaire). Une seule question reste à poser.
    Que deviendrait alors Bernard Pivot et sa dictée-concours?
    Il deviendrait une curiosité, car les Français se seraient réconciliés avec leur orthographe, et ne feraient plus de fautes.
    S'il n'y a plus de fautes d'orthographe, il n'y a plus de Bernard Pivot.
    Et nous dans tout cela?
    Pourquoi ne pas envisager nous aussi qu'une telle réflexion (simplement réflexion) soit entreprise sur la langue et l'orthographe arabe.
    Evidemment, il faudrait oublier le caractère sacré de notre langue et le passé qu'elle véhicule; sommes-nous prêts à franchir le pas? pourtant si timide à mes yeux. Encore faut-il, que notre langue arabe soit utilisée quotidiennement, pleinement et obligatoirement par nous tous pour que la réflexion puisse englober tous ses aspects.

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