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    Tribune

    Libéralisation des taux d'intérêt : Toujours pas de signe de flexibilité

    Par L'Economiste | Edition N°:232 Le 30/05/1996 | Partager

    par Mohamed TANTAOUI*

    Avec la libéralisation des taux d'intérêt une étape décisive vient d'être franchie sur la voie de la "déréglementation" financière au Maroc. A l'aide de cette stratégie, les pouvoirs publics cherchent à atteindre deux principaux objectifs qui sont intimement liés, à savoir: la mobilisation de l'épargne et l'accroissement du volume de l'investissement et l'amélioration de son efficacité.

    En effet, depuis la publication de l'arrêté du ministre des Finances et des Investissements Extérieurs n°143-96 du 31 janvier 1996, la détermination des taux d'intérêt est désormais l'oeuvre de la loi de l'offre et de la demande. Ainsi sous l'action du libre jeu de la concurrence sur le marché des fonds préétablies, on devrait s'attendre, depuis cette date, à ce que les taux d'intérêt, aussi bien débiteurs que créditeurs, traversent une période de fluctuation avant de se fixer à un niveau correspondant à un certain prix d'équilibre entre l'offre et la demande dont la stabilité peut être plus ou moins durable. L'intérêt de ce prix d'équilibre réside dans sa capacité de nous transmettre à tout moment des signaux sur le degré de rareté des fonds prêtables sur le marché financier marocain.

    Pas de signe de flexibilité

    Or, contrairement à toute attente, aucun signe d'une réelle flexibilité du niveau des taux d'intérêt n'a pu être observé jusqu'à présent. L'impression qui s'offre plutôt à l'observateur est que les taux sont désormais plus régides que jamais.
    Certes, et même s'il est vrai que l'expérience marocaine en matière de déréglementation financière n'est qu'à ses balbutiements et qu'il faudra probablement attendre beaucoup de temps avant de dresser un bilan objectif des coûts et des avantages qui en résulte, on peut, néanmoins, se poser quelques interrogations:
    Les taux d'intérêt actuellement en vigueur au Maroc sont-ils des taux d'équilibre? C'est-à-dire des taux capables de refléter une certaine efficience du marché et ainsi rémunérer le capital à son juste prix, vu le degré de sa rareté.
    Si la réponse à cette question est affirmative, cela signifierait que les taux qui étaient auparavant administrés sont en fait des taux d'équilibre que la libéralisation n'a pas pu affecter. Dans ce cas on est en droit de s'interroger sur l'opportunité même de la libéralisation et sur l'ampleur et la portée de son impact sur la mobilisation de l'épargne et le financement de l'investissement.
    L'énigme trouverait probablement une explication dans l'analyse de la nature et la structure du marché financier marocain lui-même dont les mécanismes doivent souffrir de dysfonctionnements.

    Recherche de l'équilibre concurrentiel

    Certes, il est vrai que l'objectif d'une libéralisation financière n'est pas d'atteindre dans l'immédiat et dès le premier coup une position paréto-optimale, mais de chercher, avant tout, à créer les conditions propices au développement d'une dynamique qui soit en mesure de stimuler les forces du marché de manière à tendre vers cette position. La réalité sur le terrain laisse apparaître que le marché financier au Maroc n'a pas encore intégré toutes les données propres à cette dynamique. De ce fait, il est très difficile d'accepter l'idée que les taux d'intérêt, actuellement en vigueur, sont des taux d'équilibre. Or, en l'absence d'un équilibre concurrentiel par les prix (taux) le rationnement du crédit est inévitable. Dans le cas du marché financier marocain, le rationnement continuera, et pendant longtemps encore, à régir les opérations de distribution de crédits, et ceci pour au moins deux raisons:
    - Une première raison trouverait son explication dans un rapide examen du secteur financier marocain qui était depuis longtemps sous le contrôle direct de l'administration et sous haute surveillance des autorités monétaires. Outre l'existence en son sein d'établissements, investis de "noble" cause, bénéficiant encore de certains privilèges, le secteur financier marocain présente une structure oligopolistique très peu diversifiée et peu propice à la compétition. Sur le plan des réformes structurelles, le programme de privatisation des institutions financières n'est pas encore achevé, de même que la mise en place d'un véritable marché monétaire élargi et ouvert n'a pas encore vu le jour. En ce qui concerne les relations avec l'extérieur, l'ouverture sur le marché financier international reste encore très limitée.
    - La 2ème raison est qu'en règle générale les marchés financiers sont, par excellence, des marchés imparfaits à cause de l'incertitude qui caractérise la plupart de leurs opérations. Ainsi en matière de distribution de crédits, l'asymétrie de l'information entre la banque et ses clients rend la conclusion de tout contrat de prêt une opération onéreuse.
    La banque ne peut pas connaître avec certitude et sans frais les vrais intentions du débiteur ou le degré de rentabilité de son projet. Plus le risque est élevé, plus le volume des ressources que la banque doit consacrer à la recherche d'informations sur le client et son projet est important. Ce sont donc l'incertitude et le caractère asymétrique de l'information et les coûts en ressources qu'ils impliquent qui font du marché financier un marché imparfait.
    Outre cette caractéristique majeure, le marché financier est aussi un marché où les coûts d'entrée et/ou de sortie sont élevés. Or d'après les propositions de la théorie des "marchés contestables", les propriétés de la concurrence pure et parfaite peuvent se retrouver sur des marchés imparfaits si les coûts, non récupérables, d'entrée et de sortie sont faibles. Dans le cas des marchés financiers, dont les activités de collecte de dépôts et de distribution de crédits sont essentiellement basées sur des relations de confiance de long terme entre les banques et leurs clients, les coûts non récupérables sont loin d'être négligeables. Dans un tel environnement la concurrence peut s'avérer déstructurée. Ce phénomène est d'autant plus dommageable que les banques fonctionnent en étroite interdépendance et que toute défaillance de l'une d'entre-elles provoquera une crise dont les conséquences sont incalculables.

    Libéralisation insuffisante

    La question que l'on peut se poser à la suite de ce rapide constat consiste à s'interroger sur le sens et l'ampleur de l'incidence de la libéralisation des taux d'intérêt sur le financement à long terme de l'investissement au Maroc. Compte tenu de l'état actuel du marché financier marocain, il est peu probable que des modifications notables soient enregistrées dans le court ou même le moyen terme aussi bien du côté de la mobilisation de l'épargne nationale que du côté du financement de l'investissement:
    - Au niveau de la distribution des crédits, la seule libéralisation des taux ne permettrait pas de résoudre le problème de financement des investissements dont la rentabilité n'est pas immédiate. Les banques ne seront pas disposées à varier suffisamment leurs taux et les adapter à titre discrétionnaire, de manière à tenir compte du risque probable estimé pour chaque opération de crédit. En effet, nombreux sont les économistes qui défendent le point de vue selon lequel au-delà d'un certain seuil l'ajustement des taux devient inopérant pour tenir compte de la rémunération du risque.
    L'augmentation des taux au-delà d'un certain niveau encourage l'investissement dans des projets plus risqués et accroît la proportion des mauvais emprunteurs. Ce qui se traduit par l'éviction des débiteurs de bonne qualité et donc la dégradation de la qualité moyenne des emprunteurs et du niveau de rendement des actifs bancaires.
    Au lieu d'agir sur le taux d'intérêt, la banque préfère tenir compte, beaucoup plus, de la réputation de l'emprunteur et de la valeur de ses fonds propres pour réduire le risque posé par le problème de l'asymétrie de l'information. L'ajustement se fait donc plus sûrement par les quantités que par les prix.
    - Au niveau de la mobilisation de l'épargne, les recherches entreprises à ce jour dans ce domaine n'ont pas pu identifier de façon claire et unanime une relation de dépendance stable entre le taux d'intérêt et le volume de l'épargne nationale. Autrement dit, l'action du taux d'intérêt sur la propension à épargner reste incertaine. Seul un effet de substitution entre les différentes formes de l'épargne au profit de sa composante financière a pu être mis en relief par l'évidence empirique.
    La conclusion que l'on peut tirer de cette réflexion sur la nature de l'incidence de la libéralisation des taux de l'intérêt sur le financement de l'investissement est que l'Etat est désormais appelé à jouer un rôle plus actif que jamais, afin de créer les conditions indispensables à la réussite de sa nouvelle politique dans le domaine monétaire et financier et de son impact sur l'économie réelle.
    Le redéploiement ainsi que le dosage de l'action future des pouvoirs publics, de manière à tirer le maximum de bénéfice, en terme de croissance économique, de ce nouvel environnement monétaire et financier, constituent, nous semble-t-il, un des terrains de réflexion et de recherche les plus fertiles du point de vue des enjeux de la politique économique.

    ____________________________
    * Inspecteur des Finances et chef de mission à l'Inspection Générale des Finances au Ministère des Finances et des Investissements Extérieurs. Il s'exprime ici à titre personnel.

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