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    Economie

    A l'heure du f'tour, qui a le meilleur droit?

    Par L'Economiste | Edition N°:738 Le 03/04/2000 | Partager

    · La mendiante a fait un beau scandale dans l'Association caritative · «Ces gens-là n'ont qu'à travailler comme moi«,répond la mère «C'est mon droit«. La femme s'est mise à crier. La chaînede travail s'est arrêtée, tout geste suspendu. Chacun retientson souffle. Le visage de la jeune fille, une des bénévolesde l'Association, s'est décomposé devant la femme qui crie:elle ne sait plus que faire devant cet éclat. La femme avait déjàles sacs-repas de sa famille, mais elle en veut un autre. Si la jeune fillecède, alors il n'y aura pas assez de sacs pour tout le monde: cequi sera donné en plus à l'une sera pris sur la dotation desautres, peut-être plus pauvres. Si la bénévole ne cèdepas, la mendiante va accroître le scandale qu'elle est en train defaire. Peut-être même en viendra-t-on a des gestes violents.La mendiante a d'ailleurs déjà changé de registre touten haussant le ton. Elle accuse la donatrice d'être riche, de ne pascomprendre les pauvres. Et pour la déstabiliser un peu plus, elleen appelle à SM le Roi. D'un seul coup, la distribution de secours aux démunis vient de prendreun autre tour, un vilain tour. C'est devenu une épreuve de force.La jeune fille ne l'affrontera plus car elle s'y est sentie humiliée.Ce n'est pas tant d'avoir été traitée de «riche«(elle aurait bien voulu l'être, mais la vie en a décidéautrement) qui l'a blessée et fâchée. C'est d'avoirété en quelque sorte prise en otage dans la quasi-vénérationqu'elle voue, comme beaucoup de sa génération, au jeune Souverain. Elevée dans la culture de la discrétion, elle n'a mêmepas eu le réflexe polémique de répondre que SM MohammedVI «c'est le Roi de tous les Marocains«. La jeune fille n'a trouvéque bien plus tard ce qu'elle aurait dû répondre sur-le-champà la mendiante. Trop tard, car elle ne retournera plus donner uncoup de main à l'Association. Une autre vexation est venue s'ajouterà celle d'avoir eu peur et de ne pas avoir su que faire: la jeunefille est vexée d'avoir eu tort devant sa mère et son frèreaîné. Sa mère, petite fonctionnaire à l'Education Nationale, divorcéeet qui élève seule trois adolescents, l'avait pourtant prévenuede ne pas aller distribuer des f'tours: «Ces gens-là quand tuleur fais du bien, ils te veulent du mal, ils n'ont qu'à travaillercomme moi. Est-ce que j'ai demandé la charité, moi, quandton père est parti!«. Les bénévoles des associationscaritatives ont tous vécu des phénomènes identiques,de ruptures, de revendications. Parfois, il y a eu un début d'agression.Cela a toujours existé. Mais auparavant, c'était des actesisolés, sans référence politique et qui voulaient simplementun peu plus d'aides, momentanément. Maintenant, c'est subtilementdifférent. On dirait qu'insidieusement la misère se veut laréférence sociale de base et que c'est la non-misère,même pas la richesse, qui est anormale, presque condamnable. Pas partout, pas tout le temps, pas avec tout le monde, mais le fond del'air a changé. L'élan qui s'était formé pourlutter contre la misère se heurte à quelque chose de nouveauet qui tient tout entier dans ce cri: «C'est mon droit«. Réfléchissonsun peu: au nom de quoi, le sentiment d'injustice qu'exprime la mendianteserait-il supérieur à cet autre sentiment d'injustice qu'exprimela mère? Que seraient devenus aujourd'hui les trois adolescents sileur mère avait choisi un autre chemin que celui du travail, celuid'élever chichement mais dignement ses trois enfants? Quels sontleurs droits, à tous les quatre, s'ils ne sont plus parmi les référencescentrales des valeurs de la Nation? Terribles questions! Compte tenu desenjeux, les réponses méritent d'être bien réfléchies. Nadia SALAH

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