×L'Editorialjustice régions Dossiers Société Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs LE CERCLE DES EXPERTS Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste prix-de-la-recherche Prix de L'Economiste Perspective 7,7 Milliards by SparkNews Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière

Politique Internationale

Les rumeurs? On adore!

Par L'Economiste | Edition N°:21 Le 19/03/1992 | Partager

La rumeur n'épargne pas les entreprises et plus elles sont "en vue" plus elles risquent d'en être les victimes. Jean-Noël Kapferer est psychosociologue, professeur à HEC et auteur de recherches sur les rumeurs et la persuasion, spécialement sur les applications dans le monde de l'entreprise. Il explique en exclusivité pour l'Economiste, les ressorts psychologiques et sociaux des rumeurs.

Les rumeurs sont construites de manière identique

Elle se réfèrent aux grands tabous ou fantasmes, parfois venus de l'adolescence

Elles frappent de préférence les hommes ou les entreprises les plus en pointe, les plus modernes et les leaders du marché

Les rumeurs-complots sont rares, mais il ne faut pas être naïf: la malveillance existe

La rumeur est principalement orale mais il existe aussi des versions écrites particulièrement dangereuses



L'Economiste: est-ce bien sérieux de travailler sur la rumeur?
M Jean-Noël Kapferer: On pourrait croire que cela ne l'est pas, si des entreprises ne téléphonaient pas régulièrement pour demander qu'on les aide parce qu'elles sont victimes de rumeurs. En fait, on connaît la communication interne ou externe dirigée, mais pas du tout cette "communication" parallèle, sauvage, qu'est la rumeur. Elle est extrêmement persuasive, probablement parce que, sans sources identifiées, elle donne l'impression que c'est "la vérité qui parle". Inversement à l'information, dans la rumeur, le thème crée la source. On a le sentiment que le seul moyen de faire taire la rumeur est de faire taire les gens, ce qui est évidemment impossible car la parole est l'expression de la liberté. L'oral est le terrain par excellence de la rumeur.

Avec l'entête de la Police...

- Peut-il y avoir aussi des rumeurs écrites?
- Effectivement. Aujourd'hui, la forme la plus importante de diffusion de la rumeur dans les sociétés occidentales est la presse. Il s'est développé, au côté de la grande presse, un très grand nombre de publications sans moyen ni vrai journaliste, dont le problème essentiel est seulement de remplir des pages. Le moindre fait leur parvenant est reproduit sans précaution. Il s'agit de divers bulletins d'association, de ville, d'entreprise,... qui touchent de très près la vie des gens et sont très crédibles, à ce titre.

Chassez la rumeur par la porte,...

Il existe aussi des rumeurs-tracts, c'est-à-dire distribuées sous forme de tracts. Il y a eu, il y a quelques années un tract désignant une dizaine d'entreprises comme fabricants des produits cancérigènes.

Le tract permet la photocopie et le fax pour la dissémination. Mais plus pernicieux: les personnes qui croient les assertions du tract, prennent volontiers le tampon de leur entreprise ou de leur administration pour faciliter la diffusion sur leur lieu de travail. Mais ce faisant, ils ne prennent pas garde qu'ils donnent un statut officiel au tract, qui devient alors un quasi communiqué de leur entreprise! Le tract anonyme devient une note circulaire! J'ai une belle collection de tracts qui porte l'entête d'entreprises, de bureaux médicaux, de syndicats, et même de la Police municipale, de la Gendarmerie française,... Comment voulez-vous douter d'un texte avec ces en-têtes!

- Y-a-t-il des catégories sociales plus sensibles aux rumeurs que d'autres?

- La nature de la rumeur est fonction du milieu mais tous les milieux sont touchés. Dans les milieux instruits les rumeurs ont des aspects scientifiques marqués, du type le médicament qui rend fou. Dans les milieux moins instruits on trouvera d'avantage de rumeurs symboliques de la nature. Le principe est qu'il y a des champs de connaissances dans lesquels on n'a pas de repère, pas de savoir précis et sûr qui pourrait servir à analyser la validité de l'assertion.

La recette d'une rumeur réussie

- Comment une histoire banale devient-elle une rumeur?

- Le point central de la rumeur, ce n'est pas la vérité, c'est la croyance, la foi que l'on accorde. Le vouloir croire est plus important que le pouvoir croire: la motivation pour la rumeur est fondamentale. En outre, il faut voir la rumeur comme une relation, plus que comme un état. Tous les jours des gens racontent toutes sortes d'histoires, mais brusquement, un jour une histoire devient une rumeur. Ce qui a fait la différence c'est que ceux qui ont entendu l'histoire l'ont racontée à leur tour. Les gens s'emparent d'une histoire, parce qu'elle leur plaît. Il faut donc analyser les ressorts du plaisir que l'on a.

- Et quels sont ces plaisirs?
- Ils sont multiples et récurrents.

On trouve d'abord le plaisir qu'il y a à démolir quelqu'un ou quelque chose. N'oublions pas la jouissance qui consiste à attaquer les grands et les puissants, hommes ou institutions. C'est la vengeance symbolique des petits..

On rencontre aussi des rumeurs qui permettent d'enfreindre les tabous sociaux, sans risque: on parle de choses grivoises, sans avoir l'air d'y toucher et l'on s'amuse beaucoup. Les rumeurs vont se fixer de préférence sur les tabous, c'est une donnée de base: elles enfourchent les grands thèmes de l'inconscient.

Sont aussi présents les fantasmes, surtout sexuels puisqu'ils recoupent les tabous. En général la construction de ces rumeurs est classique: le patron resté "coincé" avec sa secrétaire. Ce sont des phantasmes de garçons adolescents, que l'on retrouve partout. La rumeur prendra d'autant plus facilement qu'on arrive à mettre ensemble plusieurs tabous comme l'argent et le sexe, parce qu'on double le plaisir.

On peut identifier aussi des thèmes d'inquiétude, tels que la modernité ou la liberté des femmes: la rumeur permet alors d'attaquer, sans risque de la remettre en question, l'évolution de la société.

- Les victimes de rumeurs sont rarement dans une disposition d'esprit pour relativiser à ce point ce qui leur arrive.

- C'est vrai, les hommes politiques ou de spectacle ou les entreprise victimes, imaginent qu'ils sont les seuls dans leur cas. Il faut bien leur dire que les rumeurs obéissent aux divers ressorts et schémas dont nous venons de parler. Ces ressorts et schémas sont universels. Ce qu'il est convenu d'appeler la rumeur d'Orléans. A ma connaissance elle s'est reproduite quasi à l'identique 40 fois. Je l'ai trouvée en Suède comme aux Etats-Unis, avec des variantes qui accusaient n'importe quelle minorité officiellement bien intégrée mais pas très bien admise dans la population profonde. Cette rumeur dit: on drogue des femmes dans les cabines d'essayage de boutiques très à la mode, dans les villes de province et tenues par des Juifs, ces femmes sont envoyées à la traite des Blanches.

- Quelle analyse des plaisirs faites-vous cette rumeur?

- D'abord cette rumeur se produit toujours dans les villes de province, c'est à dire là où les boutiques apportant les vêtements à la mode, sont des symboles de changement social, avec la mise en jeu des relations entre générations d'une part et entre sexes d'autre part, que la mode suppose. Il y a forcément un retour de bâton pour dire sans le dire vraiment qu'il faut condamner la modernisation.

Ensuite il y a une enfreinte du tabou interdisant d'être raciste. On n'a pas le droit de tenir des propos racistes à rencontre d'une minorité, alors on passe par la rumeur pour être raciste sans risque. Le rejet de l'autre se conjugue ici au rejet de la modernité. En Suède, la rumeur dite d'Orléans, touche les Italiens, en Angleterre elle vise les Grecs, et ainsi de suite.

Puis évidemment, il y a les fantasmes sexuels dans cette rumeur.

Victimes désignées

- Donc plus une entreprise ou une personnalité est en pointe, plus elle est exposée?

- C'est mécanique. Dès que quelqu'un avance dans un domaine et fait avancer la société, il crée forcément des conflits qui vont ressortir d'une manière ou d'une autre, pour évacuer la tension. Dans une société, vous avez toujours des gens pour qui le changement est la valeur première et d'autres pour qui au contraire, c'est l'immobilisme. D'abord, la réussite dérange et suscite des ennemis. Ensuite, on observe un curieux phénomène analogue à la foudre: c'est l'arbre le plus haut qui la reçoit. dans deux cas américains sur lesquels j'ai travaillé, une rumeur partie de petites entreprises est allée se fixer sur les leaders du marché parce qu'ils étaient plus connus et servaient donc de référence à un plus grand nombre de personnes. Les deux rumeurs sont restées collées sur les grands.

- La rumeur complot n'existe donc pas?
- C'est rare et de toute façon cela n'a pas grande importance car ce qui compte c'est que l'histoire devient une rumeur lorsqu'elle est diffusée par un grand nombre de personnes. Donc ce qui nous intéresse c'est de voir pourquoi les gens aiment l'histoire au point de la colporter. Cette recherche doit nous conduire à une double démarche de psychologue et de sociologue. J'insiste sur la sociologie car je pense qu'outre les ressorts humains, l'état de l'environnement social, à un moment donné, est essentiel. Ceci dit, s'il faut éviter d'être paranoïaque et voir des complots partout, quand vous êtes devant une rumeur surgissant très soudainement, il y a un risque de malveillance. Ne soyons pas naïfs.

- Et c'est à partir de l'identification des plaisirs que l'on peut lutter contre la rumeur?

- Vous n'arriverez jamais à démontrer que les faits servant de base à la rumeur n'existent pas. Les gens n'auront pas envie de vous croire car ils préfèrent leur version à cause des plaisirs qu'elle leur procure et se moquent pas mal que ce soit vrai ou pas. La lutte se passera donc sur le même plan que la rumeur, c'est-à-dire sur le plan symbolique. La réponse rationnelle est de peu d'utilité. Le moment compte aussi beaucoup: la France prépare des élections en ce moment et vous pouvez parier que partout, il y a des rumeurs de pots de vin et de sexe sur les hommes politiques. Dans quelques semaines, elles n'intéresseront plus personne.

- Est ce à dire qu'il ne faut pas s'en préoccuper?
- Certainement pas. La rumeur s'appuie sur une maximisation entre la norme et le fait raconté comme vrai. Cela peut être ravageur en matière d'image et de commerce donc. Il est arrivé inversement que des rumeurs positives viennent soutenir la vente de produits. C'est le principe de base des sources miraculeuses.

Propos recueillis par
Nadia SALAH

  • SUIVEZ-NOUS:

  1. CONTACT

    +212 522 95 36 00
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]

    70, Bd Al Massira Khadra
    Casablanca, Maroc

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc