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    Politique Internationale

    Les puissants de Casablanca

    Par L'Economiste | Edition N°:601 Le 23/09/1999 | Partager

    Roman de Rida LAMRINI

    Résumé des épisodes précédents

    Aïcha, redoutant les conséquences du crime dont elle a été témoin, est partie clandestinement pour l'Italie, d'où elle dénonce le meurtrier et son complice: les fils de deux puissantes familles casablancaises. La police judiciaire a reçu des "instructions": pas d'enquête! Le commissaire Nasser et l'inspecteur Bachir sont furieux, mais impuissants. Comme pour se moquer d'eux, juste devant le commissariat, le destin les met nez à nez avec l'un des suspects. Quant à Amine, le jeune négociant, dégoûté par la campagne d'assainissement dont il a injustement été victime, il pense à émigrer pour retourner au Canada. Son ami, le journaliste Youssef, essaie de le dissuader.

    "Je ne crois plus en rien. Je me méfie des politiciens, et encore plus des fonctionnaires, dit Amine à Youssef. J'ai failli aller en prison. Des innocents comme ce Ba Lahcen y sont allés. Personne ne s'en émeut. Personne n'y prête attention. Pendant ce temps-là, des Yamani, leurs directeurs et leurs amis se permettent de piller en toute impunité la richesse de ce pays. Leurs malversations ont été étalées sur les journaux en long, en large et en travers. Résultat?
    - Mais, tente d'intervenir Youssef.
    - Ne m'arrête pas Youssef! Même quand par chance ton journal a le courage de dénoncer les magouilles, personne ne bouge le petit doigt. Pas la moindre commission d'enquête! Pas d'instruction judiciaire! Pas de prise de position des partis politiques! Et encore moins des honorables députés de la nation! Les puissants véreux continuent de voler, pendant que la masse trime péniblement, sans pouvoir devant les abus et l'injustice. Non seulement ils ne sont pas inquiétés, mais ils sont promus. Comme si on les encourageait à voler davantage! Sont-ils puissants à ce point? Ou bien ne sont-ils que des larbins qui font le travail de commanditaires occultes? Même quand leur progéniture tue une jeune fille et que des preuves sont réunies pour les confondre, devine qu'est-ce qu'on fait? On classe les dossiers. La justice est muselée. Les bonnes volontés sont brisées. Ceux qui veulent faire leur devoir sont limogés. Tiens, un fonctionnaire honnête comme l'inspecteur Bachir de la Brigade criminelle a déposé sa démission. Son patron, un homme intègre, est totalement broyé. Je crois qu'il va être muté".

    Youssef ne sait toujours pas comment réagir devant ce déferlement. Timidement, il avance:
    "Ne penses-tu pas que, justement, en raison de tout ça, le pays a besoin de gens comme toi, comme Nasser, comme Bachir?
    - Peut-être. Tu devines bien que je suis déchiré. Je ne pars pas de bon gré. Tu sais combien j'aime notre pays. Je ne veux et ne peux vivre dans aucun autre. Mais pour le moment, j'ai besoin de faire le point dans ma vie. Je suis intérieurement vidé. Je veux consacrer ce qui me reste de forces à élever mes enfants. Vivre dans une société où personne n'est au-dessus des lois, la liberté garantie par le droit, la dignité protégée par des institutions réelles et les droits préservés par une justice sans discrimination. Je veux vivre là où il fait bon respirer la liberté et l'égalité. Ç'aurait pu être bien chez nous. Si seulement nous nous décidions à réagir avant qu'il ne soit trop tard.
    - Mais Amine, nous comme tu dis, qui est-ce? Ce ne peut être que toi, moi et toutes les bonnes volontés! Alors, pour l'amour de ce pays, reste. Ensemble, nous arriverons à changer les choses. C'est notre devoir en tout cas. Pour nous, pour nos enfants!"
    L'instant est difficile. Le désarroi se lit dans le regard d'Amine. Youssef est désemparé. Sa gorge est nouée. Il voit le pays se vider de sa sève. Il cherche par tous les moyens à retenir Amine, à lui faire changer d'avis. Triste ironie du sort! Serait-il en train de perdre à jamais dans ce même aéroport l'ami qu'il a connu quelques semaines auparavant?

    "Rappelle-toi Youssef. Un jour, nous avions déjeuné ensemble dans un restaurant. Ce jour-là, avant de nous quitter, je t'avais demandé si tu croyais en Dieu.
    - Amine, je connais ta nature pieuse. Je sais que tu as une grande foi en Dieu. Moi je crois en ce pays. Je l'aime trop pour le laisser entre les mains des pourris. Et puis, il n'y a pas que des Yamani et des Talabi. Il y a nous, nos enfants et plein de gens honnêtes qui ne demandent qu'à construire des lendemains merveilleux. Et pour moi, c'est une raison suffisante pour continuer à se battre! Pour l'assainir de bon! Réellement! En profondeur ! Pour vivre enfin sous un ciel bleu, au lieu de ce plafond de plomb qui nous étouffe!".
    Les yeux de Youssef brillaient derrière ses lunettes de vue. Amine le fixe d'un air songeur, étonné devant une fougue qu'il ne connaît pas à son ami.
    "Je t'admire Youssef. Tu me redonnes l'espoir, l'envie de rester, de lutter encore".
    Dans les haut-parleurs de l'aéroport, une voix suave annonce l'imminence du départ du vol pour Montréal. Amine réajuste la bandoulière du sac. Il vérifie nerveusement ses documents de voyage et, cachant mal son malaise, fait avec un sourire qu'il veut rassurant:
    "De toute façon, je n'ai pas encore arrêté ma décision quant à mon départ définitif. Mais tu n'as pas répondu à ma question?
    - !
    - Ecoute-moi bien, Youssef. Sans un au-delà et un jour du dernier jugement, les salauds qui peuplent cette terre se tireront à trop bon compte! Ce serait la plus grande injustice de l'existence. Une telle idée est intolérable. Seule la foi en Dieu aide à persévérer, à lutter, en attendant que la justice divine prévale sur celle des hommes qui n'est en fin de compte que celle des puissants parmi eux qu'ils soient à Casablanca ou ailleurs dans ce monde. A bientôt Youssef!".

    Fin

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