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    Politique Internationale

    Les puissants de Casablanca

    Par L'Economiste | Edition N°:591 Le 09/09/1999 | Partager

    Roman de Rida LAMRINI

    59ème épisode

    La campagne d'assainissement a été détournée


    Résumé des épisodes précédents
    Amine est menacé de se retrouver en prison, à Oukacha, s'il ne découvre pas un moyen d'arrêter cette affaire de cartons de thé où il ne parvient ni à faire valoir sa bonne foi, ni à faire revenir les fonctionnaires vers des conceptions juridiques plus normales. La campagne d'assainissement en est là: les procédures s'organisent comme des pièges, attrapant indifféremment les fraudeurs et les honnêtes gens. Des cartons n'avaient pas le poids réglementaire et Amine est accusé. Mais ses employés viennent de découvrir que cette affaire n'est qu'une machination ourdie par des concurrents mieux introduits que lui dans les circuits administratifs.


    Amine, le jeune négociant, a le sentiment d'être tombé dans une trappe! Pourquoi n'y a-t-il pas pensé plus tôt? Il sait qu'il a peu ou prou bousculé des avantages et des situations de rente, solidement campés sur des années d'appuis occultes. Certains de ses concurrents ont ainsi érigé leur fortune, mais cette époque était finie, croyait Amine. Mais voilà que le passé vient ébranler le présent, compromettre l'avenir.
    Le management moderne, la politique des prix, le marketing et le souci de la qualité n'ont guère de sens dans un environnement encore foncièrement archaïque dans ses méthodes, rétrograde dans ses mentalités, implacable envers les faibles, rage Amine. Et ce n'est pas le rapport que son avocat lui conseille de rédiger, qui le sauverait des griffes de ses bourreaux. "Ils ont choisi la campagne d'assainissement pour m'éliminer du marché", se dit Amine. Il ne sera qu'un dérapage, une bavure parmi les centaines d'une opération qui, malgré les discours officiels apaisants, s'était transformée en une vaste opération de règlements de comptes. Mais pourquoi donc, naïf comme il est, s'est-il obstiné tout ce temps là à ne voir qu'une opération main propre à la marocaine? Pourtant, les journaux regorgent d'histoires d'innocents, de puissants, de riches, d'introduits, tous écrasés par un impitoyable rouleau compresseur, jetés en prison sous des prétextes fallacieux! Par quel miracle peut-il alors, lui, simple citoyen, s'arracher aux crocs de la meute de persécuteurs lâchés à ses trousses? Que peut-il face à de puissants services achetés pour avoir sa peau? Comment peut-il échapper à leurs griffes? En soudoyant? Saura-t-il au moins comment s'y prendre? Il n'a jamais corrompu. C'est un art dont il se sent incapable. Qu'il ne veut pas apprendre.

    Tragique conclusion! Il est seul face à l'injustice! Il est effondré à l'idée qu'elle peut frapper n'importe qui, n'importe quand. Même les gens honnêtes! Surtout les gens honnêtes! Est-ce là le pays pour lequel il a abandonné sa situation confortable au Canada? N'ont-ils finalement pas raison ceux qui s'étaient étonnés de sa décision de rentrer? N'aurait-il pas dû s'installer en Amérique du Nord au lieu de revenir à la corruption, l'injustice, l'abus de pouvoir?
    Au cours de son existence, il a procédé avec détermination et confiance chaque fois qu'il lui a fallu défendre ses droits. Cette fois, il se sent impuissant. Il ne peut compter sur personne. Les connaissances se débinent, les relations s'effacent devant les engrenages aveugles d'une campagne implacable. Même pour venir en aide à un innocent. Il ne peut recourir à des organismes de défense des citoyens contre les abus. Pas même la justice! Les institutions représentatives qu'il connaît ne sont pour lui que des hologrammes creux. Une immense détresse lui fait pressentir le pire. Il s'enferme dans son bureau. A l'abri des regards, il donne libre cours à ses larmes. En silence.
    Et ses enfants? Que vont-ils donc devenir, lui une fois derrière les barreaux?

    Il éclate en sanglots. Les larmes coulent de plus belle de ses yeux rougis. Non! Justement pour ses enfants il doit se battre. Il n'a pas le droit d'encaisser sans réagir. Il rédigera donc le rapport, mais ce ne sera pas tout. Les armes sont trop inégales. Il lui faut plus puissant que ses ennemis. Il lui faut lutter contre le système en utilisant sa propre logique. A-t-il le choix de faire autrement? Et qu'y a-t-il de plus puissant que ses persécuteurs dans un pays qui manque cruellement d'institutions de recours?
    Un homme comme Abdellatif, pardi! Seul un homme de cette nature peut arrêter le cours diabolique de l'implacable machination qui l'enserre impitoyablement dans son étau. Mais pourquoi n'y a-t-il pas pensé plus tôt?
    Amine a des tas de connaissances à Rabat! Pourtant, de toutes ses amitiés il ne voit que Abdellatif pour venir à sa rescousse. En ces temps difficiles personne ne peut plus rien pour personne. Sauf les amis, les vrais, les sincères. Sur lesquels, par définition, on peut compter en cas de coup dur dans la vie. Abdellatif en est un. Avec d'autres copains, Amine et Abdellatif se voient une ou deux fois par mois pour des soirées de cartes. C'est un vrai Marrakchi, un gars jovial, une blague toujours au coin des lèvres. Amine n'a jamais eu recours à lui. Pourtant, il sait qu'il sera là en cas de besoin. Et aujourd'hui, il a besoin d'aide.

    Abdellatif n'est pas à proprement parler un homme puissant. Il gère une administration chargée d'oeuvres sociales, un poste qui ne lui confère aucun pouvoir exceptionnel, mais qui lui permet de donner libre cours à son altruisme. Ils sont nombreux à frapper à sa porte pour débloquer un dossier administratif, faciliter les formalités d'obtention d'un passeport, expédier les procédures d'un enterrement, intervenir auprès d'une autorité de l'ordre, plaider une cause devant un magistrat, voire organiser des soirées et des mariages. Abdellatif ne demande rien en retour. Il n'a d'ailleurs jamais tiré profit de ses multiples interventions quotidiennes. Il vit toujours aussi modestement et mène le même train de vie simple. Il tire son bonheur de la joie qu'il répand autour de lui.
    Mais d'où tient-il donc ses pouvoirs?
    Certes, sa responsabilité à la tête d'un organisme d'oeuvres sociales légitime quelque peu ses interventions. Mais, devant leur étendue, d'aucuns disent qu'il a ses introductions dans les centres névralgiques du pouvoir, tant il est vrai qu'il connaît tout ce qui compte à Rabat et ailleurs. Certains soutiennent qu'il a des amitiés anciennes et solides situées très haut dans la hiérarchie administrative. Ils sont toutefois incapables d'en préciser le niveau ou la nature.

    Prochain épisode, jeudi 9 septembre:
    Les "interventions" comme dernier recours

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