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    Politique Internationale

    Les puissants de Casablanca

    Par L'Economiste | Edition N°:589 Le 07/09/1999 | Partager

    Roman de Rida LAMRINI

    57ème épisode

    Amine ira-t-il en prison, à Oukacha?


    Résumé des épisodes précédents

    La campagne d'assainissement vient de rattraper Amine, le jeune négociant en thé. Il est accusé d'avoir fraudé sur le poids de sa marchandise, voire de trafic de devises! Pourtant, c'est lui-même et ses employés qui avaient découvert l'erreur de leur fournisseur étranger. Ils avaient, en plein Ramadan, fait revenir les cartons défectueux de chez leurs clients pour les réexpédier au fournisseur et les échanger. Un fonctionnaire débordé lui a signifié les accusations, mais Amine, ayant pu sympathiser avec une secrétaire, a pu obtenir la promesse qu'un chef le recevrait le lendemain. L'entrepreneur espère toujours pouvoir expliquer que son entreprise n'est pas coupable, puisqu'elle a elle-même redressé la situation.


    Il est tard dans la soirée lorsque Amine rentre chez lui. Alia, sa femme, remarque son air soucieux. Il réussit à dissimuler son inquiétude, comme il l'avait fait quelques semaines avant, lorsque des enquêteurs étaient venus contrôler des factures. Ils vérifiaient les dires d'un des bons clients d'Amine, mais ce client s'était quand même retrouvé en prison, n'ayant pas pu présenter toutes les factures d'une marchandise. Amine en avait été angoissé, mais cela n'a rien a voir avec ce qu'il ressent ce soir, où c'est lui qui est accusé directement et de plusieurs fraudes qu'il n'a pas commises.
    Il prétexte une dure journée de travail et ne souffle mot de ses pérégrinations. Au dîner, il justifie son manque d'appétit par un sandwich avalé l'après-midi. Il passe le reste de la nuit les yeux fixés sur le plafond. Le lendemain mardi, il est prêt aux aurores. Tout le monde dormait encore. Devant la glace, une question le taraude. Sa tenue est-elle de circonstance si d'aventure il est conduit en prison aujourd'hui, comme cela est arrivé à d'autres entrepreneurs casablancais? Il chasse rapidement cette pensée. Il se demande dans quels étranges méandres son cerveau va parfois se perdre? Il quitte le domicile le ventre creux. A huit heures et demie il est devant le bureau du chef de la Brigade. Un chaouch mal réveillé l'accueille, l'air ébahi. Il n'y a pas encore âme qui vive dans le bâtiment.
    Il est neuf heures lorsque la secrétaire arrive. Elle l'aide à patienter en lui faisant la conversation. Ils devisent sur les péripéties de la campagne d'assainissement, en termes diplomatiques. Elle l'introduit finalement vers onze heures en même temps que trois autres personnes. Deux visiteurs sont déjà là. Amine est gêné. Il se demande comment exposer son cas en présence d'inconnus? Il trouve la situation incongrue.

    Tel un calife ou un cadi du haut de sa chaire, le maître des lieux trône derrière son bureau et distribue la parole. Il écoute tantôt l'un, adresse quelques mots à l'autre, répond aux appels téléphoniques intempestifs qui fusent d'une demi-douzaine d'appareils. Entre deux répliques et trois longues conversations téléphoniques, Amine arrive à exposer de façon entrecoupée son incompréhension des griefs qui lui sont faits.
    "Vous avez commis une grave infraction, laisse tomber le fonctionnaire dans un soupir. Nous avons reçu des réclamations de commerçants qui se plaignent de vos méthodes. Vous avez importé du thé et trompé vos clients sur le poids de la marchandise. Et ça, mon cher monsieur, ça s'appelle la fraude et c'est interdit par la loi.
    - C'est inexact, s'insurge presque Amine. C'est un simple incident comme il s'en produit fréquemment dans les relations commerciales entre clients et fournisseurs. Les dispositions que nous avons prises, lorsque nous nous sommes aperçu de l'existence de cartons défectueux, prouvent notre bonne foi. Nous avons alerté notre fournisseur, averti nos clients, remboursé les insatisfaits et cessé les ventes.
    - Je veux bien vous croire. Alors voyez cela avec mes services et prouvez ce que vous avancez».
    Amine a compris que l'entretien est terminé. Il se lève et salue son hôte. Celui-ci ne réagit pas tout à ses discussions simultanées. Amine enrage intérieurement, impuissant. Il est écoeuré par un comportement sorti tout droit des temps moyenâgeux. Il repart vers le rez-de-chaussée où il est reçu sur-le-champ. Autour d'une table de réunions, le responsable de la veille et deux autres fonctionnaires ont l'air de l'attendre. Comme s'ils avaient reçu des instructions entre-temps!
    "Je vais vous lire le procès-verbal constatant les résultats du contrôle que nous avons effectué. Après votre signature, nous le présenterons à la commission nationale".

    Amine comprend que ses plaidoyers n'ont pas eu d'échos, que le verdict est déjà prononcé. Il réalise avec effroi que l'injustice s'abat sur lui, aveuglément, tel un marteau-pilon. L'étau se resserre. Il n'a plus de doute sur l'existence d'une détermination à le coincer. Occulte, puissante, incarnée par ce chef de service dont la voix lui parvenait confusément. Sous son air autoritaire et sa mise douteuse, Amine voit une hyène aux babines dégoulinantes de salive, les crocs dégagés pour porter le coup mortel à une proie inoffensive. Il le sent se réjouir de la chute sciemment provoquée d'un jeune entrepreneur bardé de diplômes, symbole d'une réussite matérielle qui a probablement éludé sa vie étriquée de fonctionnaire. Il sent la peur, la vraie, irradier de son estomac et s'emparer de tout son corps. Elle tord ses entrailles. Un sombre pressentiment l'envahit. Il fera partie de la prochaine fournée vers la prison d'Oukacha.

    Prochain épisode, mardi 7 septembre 1999

    L'implacable machination

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