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Politique Internationale

Les puissants de Casablanca

Par L'Economiste | Edition N°:531 Le 17/06/1999 | Partager

Premier épisode
Roman inédit de Rida LAMRINI


1- Ba Lahcen rentre à la maison

LA nuit tombe lentement. Casablanca étouffe dans l'inhabituelle moiteur chaude de ce lundi de la mi-janvier 1996. Comment peut-il en être autrement pour une ville qui a choisi de se nicher près de l'Océan! L'atmosphère semble encore plus lourde à Derb Talian, ce quartier vestige art-déco de l'époque coloniale.
Au milieu de la foule dense qui s'affaire dans la rue, Ba Lahcen marche machinalement, le dos courbé, les yeux fixés sur la chaussée sale, l'esprit ailleurs, tel un cheval fourbu qui, suivant son énigmatique boussole interne, contournerait les obstacles et s'orienterait miraculeusement pour rejoindre son écurie.
Cela fait trois jours qu'il a quitté son domicile sans donner signe de vie. Sa femme et ses enfants doivent se faire du mauvais sang. Il n'avait aucune possibilité de les contacter. Les rassurer. Dans quel état va-t-il les retrouver? Ont-ils pu manger en son absence? Et qu'est-il arrivé à Aïcha, son aînée? Il n'a pas eu le temps de la chercher. Son lit est resté vide durant cette nuit du jeudi au vendredi. Une escapade? Ce n'est pas dans ses habitudes. Est-elle revenue depuis? Sûrement, songe-t-il, car il n'ose envisager autre chose... Il presse le pas à l'approche de la maison, balancé entre l'espoir de retrouver les siens au plus vite et l'angoisse qui lui taraude les entrailles devant la disparition de sa fille.

Il est trop perdu dans ses pensées pour faire attention au capharnaüm qu'il traverse pour rentrer chez lui. Il se fraye tant bien que mal un chemin parmi les étalages de fortune serrés les uns contre les autres. Il y a belle lurette que les rues du quartier sont livrées aux marchands ambulants. C'est ainsi qu'on les désigne dans le jargon officiel. Etrange symbolique. Chaque jour, ils prennent la chaussée d'assaut. Ils étalent fruits, légumes, épices, poissons, ustensiles de cuisine, vêtements... objets de contrebande sur des carcasses de charrettes usées par le temps. Le plus souvent à même le sol, sur de vieux carrés de toile. En fin de journée, trottoirs et chaussées sont recouverts d'un amas de détritus que les employés municipaux ont de la peine à nettoyer. Paradoxalement, dans ce chaos apparent règne un ordre tacitement établi, scrupuleusement respecté par les squatters de la chaussée. Chacun connaît les emplacements de ses voisins et évite de les occuper en leur absence. Voilà pourquoi le petit carré de Ba Lahcen est resté vide pendant trois jours, suscitant chez les habitants et les marchands du quartier des interrogations. Même sa famille ignore où il a disparu.
Les ruelles de Derb Talian ne sont tranquilles qu'en apparence. Elles abritent un autre commerce, indécelable par les yeux étrangers. Seuls les habitants et les habitués savent reconnaître les petits dealers qui règnent en maîtres sur la drogue et l'alcool venus du port tout proche. Chacun a jeté son dévolu sur une ruelle dont il a fait son territoire. Malheur au téméraire qui oserait la lui disputer. Les nouveaux caïds se livrent à des luttes incessantes pour établir, protéger les limites de leur influence géographique. Leurs bagarres et joutes aux couteaux émaillent la vie terne du quartier. Terrorisés, les habitants feignent d'ignorer ces éruptions brutales. Il y a longtemps qu'ils ont renoncé à la protection des forces de l'ordre. Elles n'interviennent qu'en cas de mort d'homme.

Ostensiblement et sans gêne, des dames appartenant manifestement à un monde étranger à Derb Talian font leur marché dans ce quartier misérable. Pour des épargnes ne valant pas le prix de leur parfum parisien, vite vaincu par l'odeur du poisson pourri qui sévit dans l'atmosphère! Elles cachent mal leurs économies de bout de chandelles par un "Ce n'est pas pour moi! C'est pour la bonne!" qui sonne ouvertement faux.
Entourées de porteurs de couffins et de gamins avec des sacs en plastique noir, elles évoluent sans état d'âme entre les étalages, indifférentes à la saleté. Elles sont si promptes, devant la moindre poussière, à manifester leur agacement devant leurs domestiques terrorisés!
Les maisons avoisinantes peinent à contenir la promiscuité des familles qui s'entassent à plusieurs dans les chambres louées séparément. Faute de place dedans, les garçons passent leurs nuits dehors. Ils rentrent au petit matin pour se faufiler dans la place laissée vacante par ceux qui sont partis au travail, lorsqu'ils en ont un. Le délabrement du quartier est ponctué par d'inquiétantes lézardes qui parcourent les murs des immeubles.
Durant la saison des pluies, des effondrements jettent des familles entières dans la rue. Dans une misère insupportable, elles survivent dans des tentes de fortune dressées dans la grande place du quartier, lieu au début du siècle d'épiques parties de boules et de longues soirées autour d'interminables palabres. Elles vivent dans l'espoir de reconstruire leur foyer en s'accrochant aux promesses de relogement maintes fois répétées par les autorités.

Pourtant, Derb Talian, appelé ainsi en souvenir de la colonie d'Italiens qu'il abritait du temps du Protectorat, était à l'époque un havre de paix avec ses rues étroites. Une atmosphère d'intimité se dégageait de la succession de portes donnant directement sur le hall intérieur des maisons. Une espèce d'invitation permanente et discrète adressée aux passants. Les entrées sont souvent surmontées d'arcs de cercle décorés de sculptures de personnages mythiques. Les fenêtres à l'étage s'avancent dans la rue, protégées par des balcons sous forme de colonnades. Autant de détails qui renforcent l'heureuse osmose que les architectes de l'époque avaient su créer entre la douce intimité des foyers et l'incommodante promiscuité de la voie publique.
Ah! On vivait bien à l'époque des Italiens, songe Ba Lahcen.

Lundi 21 Juin: 2ème épisode

Un cagibi sur le toit

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