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Economie

Les ouvriers de Rover vont descendre dans les rues de Birmingham

Par L'Economiste | Edition N°:736 Le 30/03/2000 | Partager

. Ils veulent protester demain samedi contre la décision de BMW de vendre l'usine britannique

. A Longbridge, les employés ont leur définition de la marque BMW: "Betrayed Midlands Workers", autrement dit les traitres qui ont trahi les ouvriers des Midlands


LES jours ont beau rallonger, en cette fin du mois de mars, le ciel lui s'est obscurci au-dessus de Longbridge, au sud de Birmingham. Les ouvriers qui sortent par petits groupes de l'usine Rover, la plus grande entreprise automobile de l'Angleterre, avancent la tête enfoncée dans les épaules, les yeux collés au bitume. Le coeur n'y est pas, le géant allemand BMW les a trahis en annonçant à la surprise générale la vente de l'usine dont les résultats sont jugés insuffisants. Et comme si le coup asséné sur la tête n'était pas assez dur John Moulton, le patron d'Alchemy Partners, la société britannique de capital-risque désignée pour reprendre le site a d'ores et déjà programmé plusieurs milliers de licenciements. Difficile alors pour les 10.000 employés de Rover d'imaginer l'avenir autrement que sombre.

Des tracts par centaines


Jo Clark, la trentaine, connaît comme sa poche les entrepôts qui s'étendent à perte de vue. Après une enfance passée dans les quartiers ouvriers de Birmingham, cet Irlandais d'origine a intégré Rover en 1988. "A l'époque, l'usine marchait si bien qu'elle a embauché d'un coup 1.500 personnes, puis 2.000 l'année suivante. Pour moi, c'était l'idéal puisque je bossais dans la boîte qui payait le mieux". Représentant syndical du TGWU (Transport General Worker Union), Jo Clark a l'impression d'être en sursis. Alchemy Partners a été désigné repreneur mais la direction, les syndicats et surtout le gouvernement britannique qui s'est senti floué dans l'affaire n'ont plus que cinq semaines pour convaincre les dirigeants de BMW d'offrir un plan de rechange. Alors comme les ouvriers inquiets de leur avenir, Jo Clark multiplie les démarches, photocopie par centaine les tracts, invitant à la grande manifestation prévue demain samedi 1er avril à 10 heures du matin dans les rues de Birmingham. A l'arrêt de bus, face aux énormes bâtiments de Rover, une vieille femme soupire. "J'ai pas besoin de lire le tract, vous savez mes deux gosses bossent à la chaîne. Ils sont pères de famille et il y a peu de chance qu'ils gardent leur emploi". Selon les chiffres officiels fournis par le gouvernement britannique, si Rover ferme ses portes près de 50.000 personnes pourraient être concernées.
A l'incertitude de Longbridge s'est ajoutée celle concernant le site voisin de Solihull et ses 9.500 salariés. L'entreprise a en charge la fabrication des Land Rover, autrefois fleuron de la société. BMW a annoncé qu'il s'en débarrassait également en vendant la marque à l'Américain Ford pour 3 milliards d'Euros.

BMW: les trois lettres s'affichent en gros caractères noirs sur fond blanc à l'arrière de plusieurs véhicules, garés sur le parking de l'usine. A Longbridge, les employés ont leur définition de la marque: "Betrayed Midlands Workers", autrement dit les traitres qui ont trahi les ouvriers de Midlands. "N'allez pas croire qu'on en veut aux Allemands, je veux dire aux ouvriers. Comme on était partenaires, jusqu'ici on travaillait main dans la main", affirme Jessi Beard, l'un des premiers employés à avoir collé l'affiche sur son pare-brise arrière.
"Les patrons de BMW ont menti à tout le monde. Ils vont découper le site en petits morceaux et le revendre. Nous sommes de la M... pour eux". A 41 ans, ce père de deux enfants ne se fait guère d'illusion. Son secteur d'activité, la peinture au pistolet, sera l'un des premiers touchés en cas de restructuration. Résigné, il a choisi de prendre les devants. "Cela va prendre six mois, un an, peut-être deux mais Longbridge va être démonté, c'est sûr", lance-t-il, désabusé. Et d'ajouter: "La question que tout le monde se pose aujourd'hui, c'est de savoir s'il faut accepter la prime de départ maintenant et s'assurer un petit pactole ou attendre et finir licencié avec une indemnité misérable".
Des deux premières semaines d'incertitude, Jessi Beard garde déjà des images fortes. Au lendemain de l'annonce du rachat par Alchemy Partners, il se souvient s'être assis en salle de repos au moment de la pause. Autour de lui, ses collègues, des grands gaillards comme il dit avaient les yeux embués à l'idée de perdre leur emploi. Les plus vieux, ceux qui ne sont qu'à deux années de la retraite tentaient vainement de les consoler. "On a mouillé la chemise pour cette boîte, on a fait des projets, construit une maison. Et maintenant, tout est à refaire", indique-t-il. La maison, l'espoir d'une vie pour ces milliers d'ouvriers de la région des Midlands. Pour Jessi Beard impossible sans son salaire de Rover de payer les remboursements de la maison achetée à crédit il y a quatre ans. Après discussion avec ses parents et quelques cadres de l'usine, il a pris rendez-vous avec un agent immobilier pour une estimation. "J'ai longtemps réfléchi avant de prendre mon téléphone, mais dans six mois, si j'attends trop, il y aura des centaines de résidences à vendre sur le marché. Et là, on ne pourra plus en tirer grand-chose".

Assurer ses arrières


Une prévision que confirme Garry Larson de l'agence immobilière locale. Ils sont déjà des dizaines à l'avoir contacté cette semaine pour un prochain devis. "Ils s'organisent, ils tentent d'assurer leurs arrières et c'est normal. Vous savez, même les gens qui travaillent dans les pubs ou les petits commerçants m'ont appelé, inquiets. Si l'usine ferme, ils vont perdre des clients et leur propre entreprise sera sérieusement menacée".
Dans sa maison, Jessi jette un coup d'oeil furtif à la cuisine. Sa femme avait rêvé d'une pièce agréable, coquette et pratique. Pour lui faire plaisir, il avait investi 45.000 Francs dans une cuisine aménagée dont il n'a pas fini de payer les traites. "Je vais perdre mon boulot, ma maison, mes gosses vont devoir changer d'école, et en plus j'apprends de la banque que je vais payer une pénalité, c'est incroyable!"
Il y a quatre ans, en contractant le prêt à la banque, Jessi s'était engagé à rester un minimum de cinq ans dans les murs. S'il réussit à vendre sa maison dans l'année, il pourra en tirer un bon prix, c'est en tout cas ce que lui a dit l'agent immobilier mais en même temps, il devra verser en 35.000 Francs à la banque en guise de pénalité. De quoi perdre la tête!
En attendant de savoir ce que les dirigeants de BMW souhaitent faire de son avenir, Jessi Beard a demandé à son frère s'il pouvait en cas de licenciement rapide l'héberger avec sa femme et ses gosses. Jonathan, la trentaine, n'a pas sourcillé, comme si la solidarité dans ce genre de circonstance allait de soi. Dans ces cas-là, les regards échangés en disent plus long que les mots. "Je préfère qu'on se serre dans mon appart plutôt que de le voir retourner à 41 ans chez les parents", confie Jonathan. "Une fois qu'on est parti de chez soi, c'est dur de revenir dans la position du fils qui a échoué à s'assumer; on va se serrer les coudes". Dehors, le ciel lourdement chargé de nuages rend l'atmosphère maussade. Pour cinq semaines encore, "Rover is not over".

Nathalie CHIESA
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L'Economiste-Libération (France)

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