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    Les idéologies politiques et le retour de la religion : Fondamentalisme: La revanche des cadres

    Par L'Economiste | Edition N°:217 Le 15/02/1996 | Partager

    D'aucuns pensent que les mouvements islamistes sont principalement composés d'une population déshéritée, analphabète. Pourtant, en Turquie, le principal parti islamiste, le Refah Partisi, est dirigé par l'ingénieur Necmettin Erbakan et compte de très nombreux diplômés de sciences et techniques parmi ses dirigeants. Gulbuddin Hekmatyar, chef du parti islamiste afghan, est un brillant ingénieur; l'informaticien Rabah Kebir ou l'ingénieur Anouar Haddam sont des membres influents du Front Islamique du Salut algérien. Enquête sur les intellectuels islamistes en Egypte.


    "On peut être islamiste et intellectuel!". Sur ces mots, Mohamed Abdel Qoddous se cale dans un confortable divan de velours rouge, dans ce grand salon bourgeois situé au coeur de Zamalek, un quartier huppé du Caire. Au mur, un tableau représente sa grand-mère, une belle femme brune et plantureuse, Rose El Youssef, journaliste renommée de l'entre-deux guerres. Sur l'une des commodes, dans un cadre argenté, un photographe a figé en noir et blanc son père, Ihsan Abdel Qoddous, romancier populaire et provocateur, auteur scandaleux d'"Ana Horra" ("Je suis libre"), qui relatait le combat d'une femme libérée dans une Egypte moralisante et religieuse.

    Confrontés au chômage

    En dépit de cet environnement libéral, intellectuel, Mohamed Abdel Qoddous s'est tourné vers les Frères Musulmans. Aujourd'hui, ce journaliste âgé d'une quarantaine d'années est l'un des principaux compagnons de route du mouvement islamiste créé en 1928 par Hassan al-Banna, un instituteur d'Ismaïliya. Secrétaire général du Syndicat des Journalistes égyptiens, il milite pour l'établissement d'un Etat islamique "par les voies légales".
    S'agit-il d'une exception dans les rangs d'un mouvement que l'on associe souvent à une population jeune, urbaine, désoeuvrée, déshéritée? Bien au contraire, Abdel Qoddous appartient au groupe le plus représentatif du mouvement de réislamisation: une intelligentsia d'ingénieurs, de médecins, de journalistes et autres diplômés de l'enseignement supérieur. Témoin, la présence massive des Frères Musulmans dans les organisations professionnelles de "cols blancs". En investissant le syndicat des médecins en 1983-1984 jusqu'à, plus récemment, celui des avocats, en passant par les syndicats des ingénieurs, des physiciens, des pharmaciens, ou des journalistes, les Frères ont conforté leur image de V.R.P. de l'Islam, urbains et diplômés.
    Pour Elisabeth Longuenesse, chercheur au Cedej du Caire (Centre d'Etudes et de Documentation Economique et Juridique), qui s'est spécialisée dans l'étude des syndicats égyptiens, ces organisations sont bien plus qu'une simple tribune pour les Frères Musulmans, "elles leur permettent de trouver une clientèle car elles sont prestataires de nombreux services sociaux". Les cotisations aux syndicats financent ainsi les caisses de retraite. Mais surtout, "les Islamistes sont particulièrement doués pour l'entraide", précise Elisabeth Longuenesse. Dynamiques, le syndicat des ingénieurs -de loin le plus riche financièrement- comme celui des scientifiques ou des médecins s'emploient à pallier les problèmes de chômage, d'équipement en matériel. Ils montent des dispensaires de soins, aident les jeunes à s'installer.

    Posément, un sourire aux lèvres, Abdel Qoddous explique "C'est la défaite de 1967 ( NDLR: en juin 1967, à l'issue de la guerre-éclair des "Six Jours" les Israéliens victorieux s'étaient emparés du Sinaï, de la Cisjordanie, du Golan et de Gaza) et l'échec du système politique nassérien qui m'ont poussé vers la religion et l'islamisme. Je suis d'ailleurs loin d'être le seul à avoir fait ce choix, nous sommes toute une génération". Au-delà de ces raisons historiques, les observateurs du mouvement islamiste avancent des explications politiques, économiques et culturelles. Avec l'émancipation coloniale, le régime nouvellement installé a cherché à mobiliser la société grâce à un décollage économique rapide, en s'appuyant notamment sur les ingénieurs. "C'est un phénomène que l'on ne retrouve pas qu'en Egypte, mais dans le reste du Monde arabe", précise Gilles Kepel, spécialiste de l'Islam. Les politiques d'industrialisation aidant, les ingénieurs et autres cadres techniques ont pris de l'importance, gagné divers privilèges et un niveau de vie relativement élevé. Jusqu'à ce que l'explosion démographique du milieu des années 1970, l'urbanisation concomitante et le retournement de la conjoncture économique ne changent la donne. "Les dizaines de milliers d'ingénieurs et de médecins produits par les universités ont alors été confrontées au chômage: le système politique a ainsi produit des élites auxquelles il ne pouvait offrir que des perspectives de paupérisation, et ces jeunes diplômés ont fini par percevoir l'idéologie du pouvoir comme un discours de mensonge", résume Kepel. Cette "frustration" a trouvé un mode d'expression privilégié dans la revendication islamiste et la vision du monde qu'elle propage.

    Par ailleurs, pour Diaa Rashwan, un chercheur spécialisé dans les mouvements islamistes, "si Nasser a su construire un discours convaincant en matière économique, politique et sociale, il n'a pas su parler de l'identité égyptienne. C'est peut-être pour cela que certains intellectuels ont cherché un complément dans l'Islam, quelquefois traditionnel, quelquefois anarchiste".
    Adel Hussein est l'un d'entre eux. Le secrétaire général du Parti du Travail, représentant officiel du courant islamiste aux élections législatives de novembre 1995, est passé successivement du marxisme au nassérisme avant de se laisser gagner par l'islamisme. Journaliste, professeur à l'université, il fait partie de cette génération de dirigeants islamistes éduqués et modérés. "Nos aînés étaient dans une logique de confrontation, forcément. Ils n'avaient pas d'autre choix, puisque Nasser les a systématiquement mis en prison, explique-t-il. Ce n'est plus notre cas. Nous avons une expérience politique plus riche, nous sommes plus habitués au dialogue avec les autres tendances politiques. Même si (le président) Hosni Moubarak fait tout pour nous en empêcher".
    Depuis le début de l'année 1995, face à la vague de violence islamiste, le régime égyptien a durci la répression à l'encontre de la mouvance islamiste. Les premiers visés sont les organisations clandestines, ouvertement terroristes, "Al-Djihad" ou "Gamaat al-Islameya". Mais les modérés, tels les Frères Musulmans, sont également dans le collimateur du pouvoir. Arrestations, procès devant des tribunaux militaires s'inscrivent dans un vaste mouvement de reprise en main du mouvement et des syndicats, suspectés d'inspirer la violence des groupes armés.
    "On ne peut laisser s'installer un mouvement dont le mot d'ordre est "l'islam est la solution" et qui prône l'application de la chari'a, la loi islamique. N'oublions pas que son principal fondement reste de politiser la religion ou de donner un caractère religieux à la politique. Et cela passe aussi par la violence, qu'il s'agisse d'intellectuels ou pas", confie un officiel.

    Gilles Kepel cite ainsi l'exemple d'Abdessalam Farag, ingénieur électricien et idéologue d'"Al-Djihad", le groupe des assassins de Sadate (tué en octobre 1981). "Son opuscule intitulé "L'impératif occulté", qui se référait à l'impératif du djihad (ou "combat sacré" contre le gouvernement impie) avait un contenu frappant", remarque Kepel. "Farag, à la manière d'un ingénieur consultant divers manuels pour construire une machine avait sélectionné, à son gré, dans plusieurs passages du Coran et des recueils des Traditions du Prophète (Sunna) des extraits qu'il avait ordonnés pour servir son objectif, l'assassinat de Sadate". L'exemple est extrême. Pourtant pour Gilles Kepel, "Farag a appliqué le principe de vérité des sciences appliquées, selon lequel il existe une seule bonne solution à un problème technique. La pensée religieuse dogmatique procède à l'identique: l'islam est système total et complet, selon les militants islamistes et a réponse à toute question". Un système dont le gouvernement ne veut à aucun prix.
    Mais certains observateurs s'accordent pourtant pour dire qu'il s'agit surtout pour le pouvoir en place d'empêcher la participation des Frères à la scène politique. "Une partie de ses cadres viennent des mêmes milieux que les dirigeants en place. Ils pourraient représenter une contre-élite un peu trop concurrentielle. Même s'il est difficile d'évaluer le poids politique d'une organisation illégale, et qui plus est, qui manque de cohérence", ajoute Diaa Rashwan. En attendant, les islamistes, en partie par le biais de cette nouvelle génération, ont réussi à polariser la scène politique autour de leurs enjeux. Comme le fait remarquer un journaliste égyptien, "lors de la campagne pour les législatives de 1995, on a plus entendu parler de morale et de religion que de propositions économiques, quel que soit le bord politique". Cette contre-élite représente un vrai défi pour la société égyptienne. Leur programme, à la fois religieux et progressiste, paraît taillé à la mesure d'un pays où l'Islam est profondément et durablement installé. Reste à savoir ce que ces dirigeants feront d'un mouvement qui souhaite faire de la loi de Dieu le fondement de l'organisation de la société.

    Weronika Zarachowicz, World Media Coordination

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