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Les dollars du terrorismePartie 19: Le nouveau désordre de la drogue

Par L'Economiste | Edition N°:1163 Le 12/12/2001 | Partager

Une nouvelle donnée stratégique s'est imposée: les reconversions successives des militants de base vers des groupes terroristes qui se fragmentent puis se recomposent autour d'un leader modèle, capable de proposer une mission et d'en trouver le financement. Ben Laden a donné un niveau globalisé à ce mécanisme, grâce à son réseau d'entreprises. Au moment où Richard Labévière effectue ses investigations et publie son livre (1998), ces réseaux ont déjà touché de nombreux pays.LES Afghans d'avant 1992 (départ du dernier contingent soviétique) avaient été “inventés” par les services secrets américains (voir Partie 3, L'Economiste du mardi 20 novembre). Leurs successeurs ont joui, jusqu'en septembre 2001, des mêmes protecteurs: les services pakistanais comme la CIA ne souhaitaient pas perdre “un si bel outil”. Ils l'ont fait apparemment contre la volonté du Pentagone et du Département d'Etat. A ce moment, les financements se sont amoindris, mais cela n'avait déjà plus beaucoup d'importance puisque deux ans plus tard, les réseaux de Ben Laden avaient à nouveau accès à travers les Talibans au tiers de la production mondiale de drogue. En redéployant leurs sanctuaires internationaux, ces “nouveaux Afghans” dessinent une cartographie du crime inédite. Ils influencent désormais l'avenir politique de plusieurs pays d'Asie du Sud-Est, dont l'Indonésie et la Malaisie où l'on constate l'émergence d'un islamisme de pouvoir. L'islamisme de pouvoir est un phénomène ancien mais une notion nouvelle. Il s'est manifesté en Egypte (voir Parties 17 et 18). La nouveauté réside dans le fait qu'il s'agit d'acquérir de l'influence sur le pouvoir en place pour obtenir diverses faveurs. On retient souvent l'islamisation de la société parce qu'elle est plus visible, mais en réalité c'est derrière cela que se tient le coeur de l'enjeu: construire un univers économique illicite, qui permet le trafic international sans le contrôle des autorités légales. . L'expansion de la drogueLes “nouveaux Afghans” disposent d'une base arrière militaire et financière dans le sud des Philippines. Au coeur de l'océan Indien, Madagascar est devenu la plaque tournante de leurs trafics de drogue. Quand les Talibans contrôlaient leur pays, la production a presque doublé, pour atteindre un chiffre d'affaires estimé à plus de 5 milliards de dollars par an. Selon un rapport d'avril 1997, rédigé par le Dr Mahbul ul-Haq, ex-ministre des Finances du Pakistan, environ 5% de la population adulte pakistanaise consomme régulièrement des stupéfiants, à savoir 50 tonnes d'opium, soit 4 à 4,5 tonnes d'héroïne pure par année. Ces chiffres contredisent les affirmations du mollah Omar, chef des Talibans. Ce dernier justifiait la production afghane par sa destination exclusive à des populations non musulmanes... Au chapitre de l'exportation, le même rapport indique que la consommation d'une héroïne exportée depuis les ports du Sind et du Baloutchistan augmente tout aussi rapidement dans d'autres pays riverains comme l'Inde et les Maldives. Au-delà, c'est logiquement l'Afrique orientale qui est frappée, à travers les filières des diasporas indo-pakistanaises.Avant d'être redistribuée depuis la plaque tournante malgache, une autre partie du trafic d'héroïne transite par l'aéroport international de Karachi, où l'on arrête quotidiennement des passeurs, les “mules”, le plus souvent africains, livrant via la Corne de l'Afrique et Madagascar l'héroïne d'Afghanistan, en Europe et en Amérique du Nord, par quantité d'un à trois kilos. Précédemment originaires d'Afrique occidentale, notamment du Nigeria, du Bénin ou de Sierra Leone, ces “transporteurs” proviennent désormais majoritairement de Tanzanie, du Kenya ou de Zambie, tandis que les aéroports d'Afrique orientale connaissent un trafic d'héroïne en constante augmentation: aéroports Jomo Kenyatta et Naïrobi au Kenya, Kampala et Entebbe en Ouganda, et Zanzibar en Tanzanie. Le même constat vaut pour le trafic par voie maritime, les ports le plus souvent concernés étant Mombasa au Kenya et ceux de la côte est de Madagascar.A partir de Karachi, premier port pakistanais, rayonne également une nouvelle production d'amphétamines, destinée à l'Asie, l'Afrique et aux pourtours de l'océan Indien. C'est au Mozambique, en 1995 qu'a été démantelé le premier laboratoire clandestin de métaqualone, Mandrax, jamais découvert sur le continent africain. Depuis, d'autres structures ont été neutralisées en Afrique du Sud, au Kenya, au Mozambique, au Swaziland et en Zambie.. Evolution en trois étapesDans le chaudron sud-africain, les “nouveaux Afghans” prennent une part active à la guerre des gangs et aux filières nigériennes qui alimentent l'affairisme des groupes islamiques armés (GIA) algériens. Loin de se cantonner au monde arabo-musulman, ces réseaux sont aussi installés dans le “Triangle islamo-latino-américain”. A cette cartographie non exhaustive, il faut ajouter celle des paradis fiscaux et des zones d'activité offshore. “L'ami suisse” et autres blanchisseurs y jouent un rôle crucial. L'ensemble du courant islamiste contemporain reproduit souvent les trois étapes de la même évolution: celle de groupes armés se transformant en réseaux mafieux, cherchant eux-mêmes à se reconvertir, tôt ou tard, dans le monde respectable des affaires. La “guerre sainte” est décidément soluble dans le capitalisme mondialisé.Ce nouveau désordre international trouve une de ses origines en Afghanistan. Le monde de l'après-guerre froide y plonge très profondément ses racines et y puise sa matière première.Conformément aux règles de la guérilla, les “nouveaux Afghans” adoptent des tactiques changeantes en fonction des particularités de leurs milieux naturels et humains. En marge des conflits ouvertement militarisés, plus loin vers l'Orient extrême, ils participent aux mutations politiques en cours. Parfois, ces nouveaux Afghans prennent le contrôle des mouvements sociaux et de la contestation. En Indonésie, le plus grand pays musulman par sa population où 88% des 220 millions d'habitants sont musulmans, s'affirme ainsi l'émergence d'un islamisme de pouvoir avec lequel les vieilles castes politiques doivent désormais compter. En Malaisie, ce pouvoir passe par d'innombrables réseaux financiers qui relaient la puissance financière saoudienne en Asie du Sud, tandis qu'aux Philippines, sanctuaire des “Afghans” d'Oussama Ben Laden, le wahhabisme constitue la référence d'un islamisme de contre-pouvoir qui ramène aux formes plus classiques de la guérilla.Dans l'océan Indien et spécialement à Madagascar, sont apparus des groupes pratiquant l'enlèvement contre rançon. L'argent récupéré s'investit dans les trafics de drogue et d'armes, puis est “blanchi” sur le marché parallèle du change de la grande île, avant d'être transféré sur des comptes bancaires de la Réunion... Ces relais confessionnels ont puissamment contribué, estiment les experts, à l'émergence d'une “élite criminelle” internationale très impliquée dans le narco-trafic, et clairement dans une phase de “pré-cartellisation” qui rappelle la Colombie des années 70 ou le Mexique des années 80. “Ces anciens délinquants de petite envergure ont désormais un train de vie fastueux, disposent d'un parc automobile dernier cri, créent des établissements permettant le blanchiment (hôtels-restaurants) et multiplient les actes de charité spectaculaires pour se concilier les déshérités des régions où ils sévissent”, note un rapport confidentiel d'un centre de recherche spécialisé dans les stupéfiants. “Ces trafiquants se déplacent, suivis d'une cohorte de gardes du corps aussi jeunes que voyants, et disposent d'un fort pouvoir corrupteur sur des populations paysannes à faibles ressources”.Pour les “nouveaux Afghans”, la culture du dollar se substitue progressivement à celle de la “guerre sainte”, et le grand banditisme à l'islamisme de pouvoir. Les réseaux du milliardaire saoudien Oussama Ben Laden sont exemplaires du redéploiement et de la “privatisation” de l'activisme islamiste sunnite dont les circuits spécifiques finissent par se fondre dans ceux du grand banditisme et du crime organisé. Cette évolution est particulièrement décelable en Afrique du Sud, où narco-islamisme et banditisme généralisé suscitent la formation d'un contre-banditisme chi'ite qui prétend se substituer aux carences de l'Etat. Au narco-islamisme sunnite, soluble dans le crime organisé, s'oppose désormais en Afrique du Sud une réaction confessionnelle organisant des rassemblements de citoyens contre le gangstérisme et la drogue, qui s'appuie sur des communautés chi'ites: le Pagad, “People Against Gangsterism and Drugs”.


Logique inchangée

Les attentats terroristes, qui frappent les Etats-Unis depuis le début des années 90, trouvent leurs origines au coeur même des logiques économiques, politiques et militaires américaines. Des premiers attentats qui frappent les soldats américains engagés en Somalie, aux explosions des ambassades de Naïrobi et Dar es-Salaam, en passant par les attaques contre le World Trade Center de New York et les bases militaires d'Arabie saoudite, on peut noter une certaine continuité.Les stratèges du Pentagone n'ont jamais changé d'approche depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. En “inventant” les Afghans, la CIA n'a pas fait que répondre à une situation d'urgence commandée par la grande confrontation engagée avec l'URSS, mais elle a ouvert le grand chantier du désordre international.Comme le souligne Alain Joxe au lendemain de la guerre du Golfe: “Si l'empire du désordre s'imposait durablement à l'alliance de l'Amérique et de l'Ancien Monde, le désordre en Méditerranée et dans l'ensemble du monde islamique ne serait pas l'échec de la politique américaine actuelle, mais précisément l'effet recherché. Le désordre en effet créerait entre le Nord et le Sud cette ligne de feu autogérée qui remplacerait utilement le rideau de fer et permettrait la survie de l'OTAN en tant qu'alliance du Nord”.. Demain, partie 20: Le «blanchiment politique»

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