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    Les dollars du terrorisme Partie 21: La croissance et le partage

    Par L'Economiste | Edition N°:1165 Le 14/12/2001 | Partager

    Dans les années 80, en connivence avec l'Arabie saoudite et le Pakistan, les Etats-Unis non seulement ont inventé les “Afghans”, mais aussi ont encouragé systématiquement les mouvements islamistes contre les régimes nationaux du monde arabo-musulman. A partir du milieu des années 90, ces mouvements ont pris leur autonomie, développant leurs propres ressources financières, spécialement à partir du trafic mondial de drogue et du trafic de contrebande pour les moins riches d'entre eux. Idéologiquement cimenté par la haine de l'autre et par une sorte de blanchiment politique de cette idéologie grâce à leur prise en charge du discours sur la misère, ils ont monté des attentats, dont celui de l'Atlas Asni (le Maroc était n°4 sur la liste des pays à déstabiliser), jusqu'à ceux de New York et de Washington cette année. Mais la vraie question reste de savoir si les Etats-Unis iront jusqu'au bout de leur responsabilité face à leurs enfants dévoyés et s'ils seront capables de mettre de l'ordre dans leur politique étrangère.Les organisations parrainées par les Etats-Unis, l'Arabie saoudite et le Pakistan nourrissent plus profondément un mouvement de re-islamisation intransigeante, certes antichi'ite, mais aussi anti-occidental au sens large et antinational dans le monde musulman. “Nous n'avons pas affaire ici à la queue d'un mouvement passé, mais à une nouvelle dynamique: un communautarisme sunnite soucieux de purifier la oumma des hérétiques et d'établir une nette séparation” avec les autres, explique Olivier Roy. “Les mouvements islamistes (et souvent l'environnement religieux) se sont «wahhabisés», mais pour le pire: insistance sur la stricte observance des préceptes islamiques et sur le puritanisme, attaques contre les confréries soufies et tout ce qui relève d'une culture musulmane ou nationale. Le néofondamentalisme combine l'activisme islamiste (qui reste très «anti-impérialiste» et recrute dans les milieux modernes) et le scripturalisme wahhabite, devenu la base d'une nouvelle «guerre des cultures». Cette évolution ne débouche pas forcément sur la multiplication de nouveaux Etats islamiques mais favorise la propagation de l'idéologie islamiste, qui s'impose comme une composante des gouvernements, non seulement des pays arabes, mais aussi de plusieurs pays d'Asie centrale et d'Extrême-Orient. . L'apport de la globalisationDans leur logique de dérégulation économique, les Etats-Unis ont largement favorisé l'établissement de ces zones d'activité “offshore”, hors du contrôle des banques centrales et des législations nationales. Dès lors, il n'est pas étonnant que la plupart de ces zones aient fleuri au sein de l'ancien Empire britannique. “La création de sociétés offshore”, ajoute Marie-Christine Dupuis, “c'est justement la spécialité des îles Vierges britanniques qui, depuis la formation de la première IBC (International Business Company) en 1984, s'affirment comme l'un des leaders sur ce marché. Environ 145.000 IBC sont enregistrées dans les îles Vierges” (“Finance criminelle, comment le crime organisé blanchit l'argent sale” PUF 1998). Les îles Anglo-Normandes, les îles Caïmans, les Bahamas et d'autres paradis de l'ancienne zone sterling et de la zone dollar sont également devenus des centres de l'économie offshore.Drainant énormément d'argent, cette économie offshore est en passe de s'intégrer à l'économie légale. On comprend mieux les propos embarrassés du procureur général de la Confédération helvétique lorsqu'on lui parle de l'affairisme islamiste. On comprend mieux pourquoi aucun gouvernement ne s'attaque de front à ces mécanismes parallèles et pourquoi il devient de plus en plus difficile de lutter contre le financement des réseaux terroristes. Terrible constat: “Des plus démunis aux plus puissants, en passant par les classes moyennes dont les activités professionnelles fournissent la logistique et l'infrastructure des banques ou des services, chacun se met peu ou prou, qu'il le sache ou non, au service de l'économie criminelle(1)” L'islamisme et ses différentes formes d'organisation profitent pleinement de ce processus de dérégulation et de mondialisation de l'économie.Islamisme et affairisme ont toujours fait bon ménage. Les grandes familles saoudiennes ont su investir leurs pétrodollars dans les secteurs de pointe des économies développées, y compris dans leurs paradis fiscaux, tout en finançant le prosélytisme wah'abite à l'échelle de la planète. Dans la “guerre sainte” internationale et privatisée, “tout s'achète et tout se vend”, disait Oussama Ben Laden qui a inventé le terrorisme coté en Bourse... Formé à l'école américaine du renseignement, son identité première est celle d'un homme d'affaires et la “guerre sainte” est son business.Dans la plupart des conflits actuels où l'islam joue un rôle, le paradigme de l'affairo-islamisme algérien, mis au jour par Luis Martinez (“La guerre civile en Algérie”, Editions Kartala 1998), tend à se généraliser. L'ensemble du courant islamiste contemporain passe, peu ou prou, par les trois étapes de la même évolution: celle de groupes armés se transformant en réseaux mafieux, cherchant eux-mêmes à se reconvertir, tôt ou tard, dans le monde respectable des affaires.En Egypte, en Algérie, en Arabie saoudite, au Pakistan et ailleurs, il n'est pas anodin de constater que l'idéologie islamiste s'est d'abord manifestée dans les écoles d'ingénieurs, dans les facultés scientifiques, chez les informaticiens et les apprentis médecins; c'est-à-dire dans les secteurs les plus modernes et les plus ouverts sur le monde extérieur. Chez les propagandistes islamistes, les e-mail ont remplacé les noms de guerre, les téléphones satellitaires les boîtes aux lettres clandestines; tandis que prêches et embuscades militaires sont immortalisés sur bandes vidéo, alors que la multiplication des sites Internet anime une “guerre sainte” électronique en temps réel et l'avènement de l'Etat islamique virtuel.Ces différentes expressions d'une revendication politico-religieuse totale n'appellent pas la conservation ou la restauration d'une tradition mise à mal par le progrès historique. Au contraire, elles se fondent dans cette évolution, s'adaptent à ses rythmes et en épousent les vecteurs les plus avant-gardistes. Or, chaque avancée s'accompagne d'une résurgence de particularités récurrentes, où chaque modernisation reproduit des archaïsmes qu'on croyait oubliés, où chaque progrès se double de retours subjectifs qui balisent l'affirmation d'une conscience de soi inassimilable.C'est bien de la conscience de soi qu'il est ici question, c'est-à-dire de la maîtrise de sa propre intimité dans un monde élargi jusqu'à ses limites ultimes. Comme le pressentait en son temps avec une acuité visionnaire Georges Bataille, lors du lancement du plan Marshall: “Tout d'abord, le paradoxe est porté à l'extrême du fait que la politique envisagée à partir de «l'économie internationale dominante» n'a pour fin qu'un accroissement du niveau de vie mondial. C'est en un sens décevant et déprimant. Mais c'est le point de départ et la base, non l'achèvement de la conscience de soi”. Le bouclage circulaire du monde par l'économie de marché et ses activités financières nous privent, en effet, des grandes légendes, de leurs récits épiques et en définitive de toute forme d'imaginaire.Plutôt que l'avènement révélé du XXIe siècle mystique annoncé par Malraux, cette tension entre l'universel -qu'on peut momentanément et faute de mieux appeler “mondialisation”- et le particulier dans tous ses états nous ramène à l'évidence originaire du mouvement... Par ce rappel à l'ordre du réel qui s'appelle la contradiction, s'engouffre à nouveau l'Histoire dont on nous annonçait la fin radieuse.Loin d'atténuer toutes les formes d'archaïsme, l'évolution historique -disons la modernisation des structures économiques, sociales et culturelles- de nos sociétés exalte la différenciation conflictuelle, les particularismes spatio-temporels et toutes sortes de bricolages de consciences de soi plus ou moins partagées.En s'imposant à l'ensemble de la planète, l'économie comprise à travers ses mécanismes néolibéraux nécessite l'accompagnement de spiritualités exprimées comme autant de phénomènes de compensation d'un monde régi par la froide loi de la marchandise. Ces expressions centrifuges ne s'opposent pas au mouvement centripète de la logique économique dont nous parlons. A l'inverse, elles consolident ses progrès quotidiens et inéluctables.L'implosion des Etats et les fragmentations territoriales qui résultent des revendications politico-religieuses, le fanatisme, l'intolérance et les xénophobies qu'elles génèrent n'entravent en rien la mondialisation de l'économie. Au contraire, ces manifestations idéologiques nourrissent le redéploiement international des lois du marché et justifient l'intégration mondialisée de l'économie. Tel un principe de thermodynamique, à l'intégration économique exponentielle correspond, presque organiquement, une désintégration identitaire et politique. L'idéologie islamiste ne postule pas, comme le prétendent ses observateurs pressés et trop d'“idiots utiles”, une espèce de théologie de la libération progressiste et libératrice, mais des ordres théologico-politiques statiques fondés sur un néo-communautarisme à vocation totalitaire.. Croissance sans conscience n'est…Georges Bataille dans “La part maudite” (Editions de Minuit, 1967) explique: “Passer des perspectives de l'économie restreinte à celles de l'économie générale réalise en vérité un changement copernicien: la mise à l'envers de la pensée et de la morale. Dès l'abord, si une partie des richesses, évaluable en gros, est vouée à la perte, ou, sans profit possible, à l'usage improductif, il y a lieu, il est même inéluctable de céder des marchandises sans contrepartie. On peut, en effet, considérer la corruption, la disparition de milliards de dollars de la comptabilité internationale, les délinquances mafieuses et terroristes, comme autant de “parts maudites” nécessaires et consubstantielles à l'affirmation d'un modèle économique hégémonique total. Cette hypothèse de travail ouvre de vraies perspectives.Georges Bataille encore: “la possibilité de poursuivre la croissance est elle-même subordonnée au don: le développement industriel de l'ensemble du monde demande aux Américains de saisir lucidement la nécessité, pour une économie comme la leur, d'avoir une marge d'opérations sans profit. Un immense réseau industriel ne peut être géré comme on change une roue... Il exprime un parcours d'énergie cosmique dont il dépend, qu'il ne peut limiter, et dont il ne pourrait davantage ignorer les lois sans conséquences. Malheur à qui jusqu'au bout voudrait ordonner le mouvement qui l'excède avec l'esprit borné de celui qui change une roue”.En répondant une première fois à l'islamisme par des missiles puis avec les bombardements sur l'Afghanistan à l'automne 2001, les Etats-Unis, non seulement se trompent de roue, mais ils renforcent ce contre quoi ils prétendent lutter. En bombardant les bases du financier saoudien Oussama Ben Laden, les Etats-Unis cherchent avant tout à terrasser le spectre de leur duplicité qui hante leur politique étrangère depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, ils savent qu'on n'attrape pas la vérité “comme un oiseau à la glu”; mieux que quiconque, ils savent qu'on ne répond pas au terrorisme par des bombes.


    Islamisme contre islam

    Il n'est pas inutile de souligner une nouvelle fois la différence entre islam et islamisme. Il n'y a pas d'antagonisme originaire et doctrinal entre l'islam et les mécanismes généraux de l'accumulation du capital. Maxime Rodinson estime que “les préceptes de l'islam n'ont pas créé par exemple la propension à l'activité commerciale qu'on observe dans beaucoup de sociétés musulmanes (…) les dirigeants de l'expansion musulmane étaient, avant même leur conversion, des commerçants. Ils conquirent des sociétés où le commerce était très développé avant la conquête. Les préceptes de l'islam n'ont pas entravé sérieusement l'orientation capitaliste du dernier siècle et rien en eux ne s'oppose vraiment à une orientation socialiste”.Rodinson analysait l'islam. L'idéologie islamiste produit de tout autres conséquences. La morale et l'ordre des choses que postule l'idéologie islamiste sont davantage en phase avec l'idéologie libérale. Ils s'accordent aisément aux modèles économiques qui en découlent, ceux-là mêmes que les Etats-Unis s'efforcent d'imposer à l'ensemble de la planète. Loin d'opposer des résistances aux nouvelles configurations du capitalisme mondialisé, l'idéologie islamiste participe à ses nouvelles superstructures. Elle leur fournit non seulement des imaginaires de substitution, mais surtout des réseaux militaro-affairistes très solubles dans les circuits filandreux du crime organisé, stade suprême du capitalisme. Fantastique retournement du sens, le fanatisme religieux n'assure plus seulement le salut des ignorants, et la religion n'est plus seulement l'opium du peuple... A travers l'islamisme et les autres idéologies politico-religieuses, les renouveaux spirituels font office de dopage des laissés-pour-compte, restés en queue du peloton de la mondialisation. . A nos lecteursVous êtes nombreux à nous demander des copies de cette rubrique inaugurée pendant ce Ramadan. Certains nous demandent aussi de publier une compilation. Vous pensez en effet que ces études stratégiques apportent une compréhension du monde contemporain, nécessaire au moment où le Maroc entre dans la globalisation. Vous avez raison, le Maroc ne peut plus continuer à vivre comme s'il était une île repliée sur elle-même.Aussi L'Economiste met-il gratuitement à votre disposition l'intégralité de cette série sur son site Internet. Il vous suffit de taper www.leconomiste.com puis d'entrer dans les archives, en laissant simplement votre nom et votre adresse e-mail. Toutes nos archives sont en accès libre. Si vous le désirez, vous pouvez aussi imprimer gratuitement tous les articles qui vous intéressent. Si vous souhaitez utiliser ces documents en public, L'Economiste se contentera que vous en mentionnez la source.

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