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    Culture

    Les deux futurs de l’agriculture marocaine
    Par Hassan BENABDERRAZIK

    Par L'Economiste | Edition N°:2176 Le 21/12/2005 | Partager

    Hassan Benabderrazik, ancien secrétaire général des Affaires générales et ancien secrétaire général du ministère de l’Agriculture. Actuellement, il est retourné s’occuper d’Agroconcept dont il est le cofondateur. Agroconcept est un bureau d’études spécialisé dans les dossiers agricolesPlus que quelques jours pour que débute la grande transformation de l’agriculture marocaine. Avant de céder au pessimisme noir ou à l’optimisme béat, rappelons-nous que notre futur nous appartient et qu’il sera surtout celui que nous ferons de nos efforts et de notre action.Avec le vote, incessamment, de la nouvelle loi sur la propriété intellectuelle, le dernier obstacle à la mise en œuvre du FTA avec les Etats-Unis sera levé et le défi de la réforme agricole cessera d’être virtuel pour devenir vital. En effet, notre agriculture sera durablement modifiée par cet accord, il consacre le choix de l’ouverture et la fin d’une politique de prix élevés, à travers une protection à la frontière, et dont l’effet sur le consommateur est atténué par des subventions comme pour le sucre et la farine.Mais durant toute la période précédente, le Maroc n’est pas resté les bras croisés.Sur le plan des structures foncières, un travail important a été entamé pour que la terre soit affectée à celui qui saura le mieux la travailler et que les droits de propriété soient suffisamment bien établis pour que les exploitants puissent investir en étant certains de récolter les fruits de leurs efforts. L’opération de la Sodea s’inscrit dans cet esprit, tout comme les opérations d’immatriculation d’ensemble qui ont été multipliées. Il faut étendre cet effort et lever les entraves à une meilleure circulation de la terre agricole, comme les interdictions de morcellement, les restrictions à la propriété par les sociétés et par les étrangers qui pénalisent le secteur dans son ensemble en réduisant la consolidation des exploitations.La commercialisation de la plupart des produits agricoles sur le marché intérieur est affermée. Le monopole de l’abattage dans les municipalités, souvent couplé avec celui du transport de la viande, pénalise et les producteurs et les consommateurs au profit d’une organisation dépassée. De même, le monopole des marchés de gros municipaux et le niveau très élevé des taxes de passage donnent un résultat exactement à l’inverse de celui qui est recherché. Au lieu de concentrer l’offre et la demande en un lieu pour obtenir des prix significatifs et concurrentiels, l’évasion fiscale et l’absence de normalisation des produits génèrent de l’opacité sur les volumes et les prix. La commercialisation de céréales souffre des mêmes difficultés. Le souci du revenu de l’agriculteur a conduit à accepter des standards de commercialisation qui incitent les commerçants à dégrader les bons blés. L’absence de discrimination entre stockeurs tire ce secteur critique vers le bas. La question de l’eau, des limitations à sa surexploitation et de la répression de sa pollution devra trouver ses réponses, par une application plus ferme de la loi et par les mesures incitatives à l’économie et aux équipements limitant les rejets polluants. De même, le transfert des ressources excédentaires de la zone nord vers le bassin de l’Oum Rbia et les Doukkala permettra de valoriser pleinement les avantages climatiques de ces régions pour une production précoce et une spécialisation rentable. La même exigence de gestion durable des ressources naturelles s’applique aux sols et aux forêts.Le développement des associations professionnelles trouvera un cadre propre à assurer une représentativité réelle, des moyens financiers pour leur permettre de devenir une force de proposition pour le développement de leur filière et une participation plus active aux comités de gestion avec l’administration. Le cadre juridique de l’interprofession, en voie de finalisation, le permettra.. Les intérêts du MarocA l’OMC, les intérêts du Maroc ne recouvrent pas ceux du groupe de Cairns représenté par le Brésil. A Bruxelles, la proposition européenne de feuille de route pour la libéralisation du commerce est structurée de manière à gérer les exceptions à la règle d’ouverture, offrant ainsi aux Européens la possibilité d’exclure des produits-clés pour le Maroc tout en bénéficiant de l’ouverture de son marché.Le second risque concerne les céréales et l’élevage. L’exonération du maïs et des tourteaux inscrite dans l’accord avec les Etats-Unis améliorera la compétitivité de l’aviculture au détriment des viandes rouges. Elle va donc faire baisser les prix des animaux et réduire les revenus des éleveurs naisseurs, situés dans les zones marginales. Se développera donc un élevage industriel, proche des ports au détriment de l’élevage de la campagne. Les bénéfices et les pertes de l’ouverture, au niveau de la production, renforceront les inégalités et les risques de déprise agraire. Les blés, qui gardent dans l’accord une protection élevée, seront concurrencés par les farines de céréales secondaires (maïs, orge, riz) et par la consommation des produits -transformés ou pas- de substitution (pâtes…). Il sera difficile de maintenir des prix relatifs aussi désarticulés. La production de riz sera probablement abandonnée, avec des effets localisés sur l’activité et l’emploi. Sur l’export, l’application de la réciprocité dans la liste d’exceptions à l’ouverture des marchés européens inclura certainement en premier lieu nos produits-phares et réduira sensiblement les opportunités de croissance fondée sur les avantages comparatifs de l’agriculture. De même, le maintien d’une commercialisation sans normes et sans cadre modernisé, conduira à réduire le potentiel export en agrumes au profit d’un marché intérieur moins exigeant, quitte à marginaliser définitivement l’agrumiculture marocaine, surtout si les Turcs et les Egyptiens continuent à gagner des parts de marché en Russie, notre débouché stratégique. La concurrence prévisible de l’huile d’olive tunisienne et espagnole risque de réduire nos marges pour une reconversion en oliviers des zones céréalières menacées. . Attention au sucrePour les produits de l’agro-industrie, principal secteur industriel du pays, plusieurs facteurs peuvent conduire à la fermeture d’unités autrement compétitives. Le libre accès des produits transformés (conserves, confitures, corn flakes, biscuits, confiseries...), sans correction de l’écart de compétitivité associés aux matières premières agricoles (le sucre et les farines marocaines sont beaucoup plus chers que sur le marché international) les pénalise fortement dans le cadre de l’accord d’Agadir. L’accès en exonération de droits de nombreux produits transformés dans l’accord américain pèsera sur ce secteur et réduira ses débouchés et ceux de l’amont agricole. Enfin, l’ouverture à l’huile d’olive européenne et tunisienne par la pression sur la profitabilité de ce secteur peut rendre plus difficiles les projets de reconversion de la céréaliculture.Si de plus, les problèmes de l’eau ne sont pas gérés, un capital construit à grand prix risque d’être détruit, à l’image des vergers d’agrumes de Sebt El Guerdane, arrachés faute d’eau.Nous voici devant deux images des futurs possibles de l’agriculture au Maroc. La voie royale d’une ouverture maîtrisée, l’insérant dans des échanges internationaux policés par le succès de Doha, avec une conjugaison des efforts des professionnels et de l’Etat pour relever les défis est un avenir possible. L’autre scénario est plus noir, porteur d’une réduction sensible de la production et de la compétitivité et d’une transition sociale anarchique et coûteuse pour la collectivité.


    Les coûts sociaux de l’ouverture

    Réussir l’ouverture de l’agriculture du Maroc, c’est d’abord et avant tout réussir à gérer les effets sociaux d’une réduction des prix des produits, et donc des revenus des agriculteurs petits et marginaux. La transition d’une économie agricole traditionnelle à une agriculture moderne se traduit par une réduction du nombre d’exploitations à la mesure des gains de productivité que l’application des techniques modernes permet. Cette transition doit être gérée dans ses effets sociaux faute de quoi elle se traduira par un exode rural massif, la multiplication des bidonvilles et une paupérisation porteuse de tous les excès. Tous les pays développés aujourd’hui l’ont fait par des transferts au profit des paysans. C’était également le rôle de la politique de prix au Maroc. Très vite, il s’agira de développer des outils et des politiques alternatives, à l’image de ceux mis en œuvre dans les pays d’Europe de l’Est pour intégrer l’Union européenne. L’ouverture alors donnera tous ces fruits, une économie prospère, une agriculture performante se développant le long de ses lignes de forces: produits méditerranéens, fruits et légumes, plantes aromatiques et essences, petits ruminants tout en préservant pour une part les productions de lait, de céréales et de sucre afin d’assurer une transition progressive de la transformation.


    Le choix et ses coûts

    Depuis l’accord de Marrakech, créant l’Organisation mondiale du commerce (1994), cette politique était condamnée à terme. Ce round avait réussi à intégrer ce secteur socialement sensible et politiquement puissant dans sa discipline. Demain, le cycle de Doha utilisera cette discipline pour réduire les protections et les subventions. Cela a commencé, malgré les difficultés, à Hong Kong la semaine dernière: l’accord est là. Ces protections se justifiaient mutuellement tout en pérennisant une situation inéquitable et désastreuse pour de nombreux pays. Face aux subventions à l’exportation des pays riches, les pays pauvres n’avaient que les droits de douane comme mesures de sauvegarde. Ceux qui n’avaient pas fait ce choix l’ont payé de la disparition de pans entiers de leur agriculture.Le Maroc a eu raison de se prémunir des méfaits d’une ouverture sur les produits subventionnés, comme le sucre, les graines oléagineuses, les céréales, les viandes, le lait, certains fruits et légumes et les produits qui en sont dérivés. Mais cette protection a un coût. Elle réduit le potentiel de croissance de l’économie par les prix élevés. Elle oriente l’utilisation des ressources vers des activités qui ne sont pas nécessairement les plus valorisantes. Le choix de l’ouverture permet de rompre avec ces effets en créant les moyens de réorienter l’agriculture sur ses avantages naturels, les fruits et légumes en premier lieu.


    Ouverture gagnante

    Accepter de s’ouvrir permet d’obtenir des contreparties commerciales pour ses cultures d’excellence (voir encadré). Surtout, l’ouverture permet de rompre avec la facilité d’un soutien essentiellement basé sur les prix pour développer des politiques de productivité, de qualité, de structures, de modernisation de la commercialisation et d’une meilleure gestion des ressources naturelles à travers un partenariat rénové avec les associations professionnelles. Il impose de trouver les voies nouvelles de la gestion de la transition sociale d’une réduction annoncée du nombre des exploitations agricoles.Les gains de rendement seront d’abord ceux d’un alignement des performances vers le haut, pour corriger les écarts considérables d’un producteur à l’autre. Le renforcement de la recherche agronomique et du transfert de technologie, avec une supervision et une orientation plus fortes des organisations professionnelles y participeront. Soutenir les sociétés de conseils agricoles, techniques et de gestion, participerait à réduire le gâchis des ingénieurs au chômage en les orientant positivement. Une solution similaire au mandat sanitaire pour les vétérinaires pourrait les inciter à des prestations de qualité, sans les fonctionnariser.Promouvoir la qualité passe en premier lieu par sa reconnaissance sonnante et trébuchante à travers une normalisation obligatoire, qui permette aux consommateurs d’être protégés et aux producteurs rémunérés au détriment des circuits commerciaux longs et opaques. Une organisation de la commercialisation fondée sur ces principes, avec un retrait au profit de l’agro-industrie des produits de qualité inférieure est d’autant plus nécessaire que l’OMC ne nous permet de lutter contre l’importation chez nous de ces qualités inférieures qu’à la condition de ne pas faire de discrimination dans le traitement entre les produits locaux et importés -autrement dit, nous ne pourrons rejeter à l’importation des pommes européennes de catégorie III qu’à la condition d’avoir une normalisation interne obligatoire. Sinon, nous serons le dépotoir des rebus de la commercialisation européenne et américaine, sans base juridique pour agir afin de protéger nos producteurs et nos consommateurs.


    Cela ne se fera pas tout seul…

    Le choix de l’ouverture est un choix historique et l’histoire est le fait des hommes. Comme eux, il est faillible, fragile et son succès ne viendra que de la ténacité dans l’effort et de la qualité de sa gestion politique et économique. La stratégie est un art d’exécution. Le succès ne découlera pas seul du choix de l’ouverture. Bien des choses peuvent aller de travers et s’inscrire dans le scénario du pire. Ce scénario, développé dans les paragraphes qui suivent, n’est pas inéluctable, inévitable. Il est une illustration des risques et des écueils que doivent éviter l’ouverture de l’agriculture du pays. Il est également un appel à la mobilisation de tous les acteurs pour réussir le pari d’une transformation réussie de notre agriculture.La séquence dangereuse commence par le résultat de deux négociations déterminantes pour la réussite du projet. Le cycle de Doha doit impérativement réussir à réduire les subventions internes et à l’exportation des pays développés. La négociation de la libéralisation du commerce agricole avec l’Europe doit créer de nouveaux débouchés pour notre agriculture. En effet, sans le premier succès, l’ouverture condamne la production locale par sa mise en concurrence à des produits subventionnés -dans ce cas, le pays le plus riche gagne, pas le pays le plus compétitif. Le second succès, en créant une dynamique d’exportation plus vigoureuse, permet de gérer une transformation graduelle vers les secteurs à forte valeur ajoutée- fruits et légumes et produits transformés. Faute de quoi, la libération des ressources consacrées aujourd’hui à la production protégée ne générera que chômage et dépression économique. Les risques d’échec sont réels.

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