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Les boissons alcoolisées dans un pays d'Islam

Par L'Economiste | Edition N°:243 Le 15/08/1996 | Partager


On pourrait penser que l'alcool n'a pas droit de cité en pays musulman. Pourtant, la réalité peut être toute autre. Au Maroc, explique le journaliste de l'Economiste dans un texte très vivant, non seulement on apprécie le vin et la bière et on les produit, mais on leur attribue les mêmes valeurs de convivialité que partout ailleurs.


Trois heures du matin, une nuit d'été, à Casablanca, après une soirée chez Nabil. Farida, Meriem, Rachid et Ali prennent un bol d'air sur le trottoir avant de rentrer chez eux. Ali, vraie machine à "blagues", veut raconter une dernière: "c'est l'histoire d'un homme qui boit pour la première fois de sa vie". Il s'arrête. "Salam alikoum", murmurent deux passants en djellaba, en route vers la mosquée du quartier. C'est l'heure de la prière d'Al Fajr avant le lever du jour où les plus pieux sortent et croisent les fêtards qui rentrent. "Alaïkoum Assalam", répond Ali aux passants avant de remonter dans sa voiture, un peu honteux.

Car s'il aime le whisky, l'ivresse et l'euphorie qu'il procure, ce jeune cadre bancaire pense qu'il fait quelque chose de mal. C'est toute la difficulté de "boire" dans un pays musulman. Car si le Maroc est une terre d'Islam, où la quasi-totalité des gens se disent croyants et pratiquants, la bière brassée localement coule à flots dans les bars.

Comment un pays fortement imprégné par l'Islam comme le Maroc peut-il devenir producteur et consommateur de vin et de bière? L'explication est simple: la colonisation française a laissé des vignobles, brasseries et bars aux Marocains qui les ont développés. Et les whiskys et gins importés enrichissent la Douane.

Pourtant, une loi des années 1920 en interdit la vente aux Marocains musulmans. Sont autorisés à acheter et consommer les non-musulmans (quelques milliers de Juifs) et les étrangers (quelques dizaines de milliers d'Européens). Mais s'il fallait répartir les milliers d'hectolitres de bière et de vin bus au Maroc sur ces deux catégories, elles battraient tous les records d'alcoolisme.
Et puis il suffit de franchir les portes des bars, des restaurants et des night-clubs pour savoir qui boit. La tolérance est grande, et l'alcool largement consommé sans base légale...

Un débat sur l'interdit religieux


Les amateurs d'alcool réfutent l'interdit religieux. Bon Musulman, Ali a parcouru le Coran et n'y a trouvé comme interdiction explicite que celle de manger le porc, la charogne et les bêtes non saignées.

Pour l'alcool, il est dit de "l'éviter pour réussir", de "ne pas prier en état d'ébriété" Conclusion: je peux m'offrir un petit verre, le soir, quand tous mes devoirs sociaux et religieux sont accomplis. Et c'est ainsi que je suis en règle avec ma conscience et mes goûts.
Le Marocain évite d'y toucher devant ses parents et ses enfants, car consommer de l'alcool est assimilé à l'abus, aboutissant à l'ivresse et à ses excès. Il n'y a que quelques jeunes, vivant à l'européenne, pour avoir un petit bar chez eux, et encore, loin des regards curieux de leur progéniture.

L'alcool n'est pas une nouveauté, un simple produit étranger, occidental. La communauté juive distille l'alcool de figues (mahia, eau de vie) qu'elle servait autrefois aux Musulmans dans ses quartiers réservés.

Les poètes arabes eux-mêmes ont consacré l'ivresse. La poésie du vin est un genre littéraire, comme l'épopée ou la chanson d'amour. En son hommage, Ali et ses amis récitent quelques vers quand ils ont vidé deux ou trois bouteilles.

Mais le vin, avec le temps, a perdu son rôle dans l'ivresse des intellectuels, remplacé par des alcools plus fins: whisky pour les messieurs, gin pour les dames. Dans les cocktails mondains de Casablanca, ou dans les soirées entre amis, Ali ne jure que par le "Chivas" ou "l'étiquette noire"(Black Label), en fait un Johnny Walker un peu plus vieux. Il boit sec, avec des glaçons qu'il fait tinter dans le verre: "le whisky se boit et s'entend ", dit-il d'un ton hautain et sûr de lui. Car le whisky l'a fait homme, comme les cowboys virils et poussiéreux des westerns de sa jeunesse. Au Palace, night-club en vogue, il a sa bouteille, pour ses amis qui l'entourent.

Ses amies Meriem et Farida optent pour le gin-tonic. Excitant et discret, il se confond avec une eau minérale locale; personne ne sait ce que l'on boit. Il faut rester discrète si l'ont veut bien se marier et arrêter après. La vodka a perdu la cote chez ces dames, depuis que Boris Eltsine en fait la promotion. D'alcool chic et féminin, elle est devenue un alcool russe pour poivrot.

Le vin n'a pas non plus conquis ces sphères huppées: "Mes copains ont descendu trois bouteilles de whisky, une de gin et une de vin", dira Nabil, l'hôte de la soirée, à son concierge en lui donnant celles qui restent. Le vin est posé sur la table pour la forme dans un dîner en ville, marié n'importe comment aux plats. Il n'a pas de vrais amateurs, même si des cépages bordelais, comme le Cabernet, donnent de bons crus.

Le vin est laissé à la classe populaire, sans doute en raison de son prix. D'ailleurs, le concierge de Nabil préfère les plus forts et les moins chers: le "Vieux Papes" est apprécié en ce pays musulman tout autant que "Rabbi Jacob", vin casher. En bouteilles de trois-quarts de litre, ces vins, qui passeraient pour des "bibines" en Europe, passent pour des vins de marque. Ils sont appelés "bouchés". "Je me paye deux ou trois bouteilles, en fin de mois, avec la paye, et j'invite dans ma loge mon cousin", dit le concierge de l'immeuble. "Des olives, quelques sardines grillées, des saucisses piquantes et c'est la fête". Mais attention, les locataires ne doivent rien savoir.

Sinon, il avale quelques bières, surtout s'il fait chaud. La bière est la plus large production "alcoolisée". Il existe de grandes brasseries à Casablanca, Fès, Tanger. Notre concierge préfère la "Stork", la plus légère, la plus ancienne et la moins chère, à laquelle, dans le bon vieux temps, les vieux piliers privilégiaient "La Cigogne", une bouteille de bière d'un demi-litre qu'ils avaient familièrement appelée "La Grande Aïcha" en raison justement de la taille généreuse de la bouteille. Plus corsée, la "Spéciale" est appréciée par une clientèle plus aisée. Le petit contenu est vite avalé, et les bouteilles sont laissées sur les tables jusqu'au paiement pour éviter les contestations sur le nombre de consommations. Dans les bars, on les appelle "les cadavres". Le plus solide est celui qui en descend le plus. Il n'y a qu'à voir le trophée. D'ailleurs, un jeune ne devient adulte que lorsqu'il a franchi la porte du bar et laissé des "cadavres" sur la table.

Khalid BELYAZID,
L'Economiste, Maroc

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