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Culture

L'école face à l’inculture télévisuelle
Par Alain Bentolila

Par L'Economiste | Edition N°:2365 Le 20/09/2006 | Partager

Linguiste, Alain Bentolila est très connu pour ses travaux sur l’illettrisme en France. Il a vite cherché à donner du sens social aux langues. Un de ses ouvrages sur le sujet a été distingué par le Grand prix de l’Académie française. Il a mis au point un dispositif de rattrapage pour les adultes victimes de l’illettrisme.De même qu’elle affaiblit le courage de la quête intellectuelle, la télévision affadit considérablement le goût du beau, le goût du drôle en habituant ses affidés à n’apprécier que les chansons qu’ils ont mille fois entendues, à ne rire qu’aux gags qu’ils ont mille fois vu exécuter par les mêmes individus. Même les situations a priori déconcertantes comme des fous rires irrépressibles ou des chutes inopinées sont repassées à l’envie sous forme de palmarès afin de bien montrer que le mille-fois-vu ne perd rien de sa saveur ou mieux encore que seul le mille-fois-vu a vraiment de la saveur. «Je ne connais pas, donc je n’aime pas»; telle est la leçon apprise auprès de la télévision qui risque d’empêcher les élèves de nos écoles de trouver beaux ou du moins intéressants des textes, des musiques, des peintures qu’ils n’ont encore jamais lus, entendus ou vus. La télé impose le goût des fades retrouvailles, jamais – ou si rarement – celui d’étonnantes découvertes, d’audacieuses explorations.Elle est aussi le lieu de «l’intimité immédiate et débridée». Année après année, nous avons assisté à un déballage de plus en plus indécent: tout dire, ne rien cacher, ne rien garder pour soi, telles sont les règles du jeu télévisuel. La télévision invite chacun à mettre d’emblée à nu son intimité. Elle ne suggère pas, elle étale sans retenue les sentiments les plus personnels, les histoires les plus douloureuses; chacun vient y faire ses confessions intimes: grande foire nauséabonde où chacun met ses tripes sur la table. On nous habitue et on habitue nos enfants à l’indécence; et on finit par trouver naturel de livrer en pâture à des voyeurs anonymes les secrets que nous ne livrerions qu’avec peine à nos amis les plus proches. Construire un cercle d’intimité avec soin et discernement n’a alors plus beaucoup de sens. Distinguer la réserve qui sied à certaines situations de la familiarité qu’autorisent certains lieux devient sans intérêt. On ne choisit donc plus ni son confesseur, ni le lieu de sa confession: à travers la télévision, l’exposition de l’intime devient banale. Elle prend ainsi très souvent à l’école le pas sur la distance et la réserve nécessaires à la transmission et à l’apprentissage. Car on tire peu de choses de l’étalage d’intimités débridées; on apprend mal lorsque anecdotes et sentiments personnels submergent l’objectivité nécessaire à l’analyse des discours et des textes. . Indécence télévisuelleJe tiens l’indécence télévisuelle(1) pour responsable de la progressive disparition de la «pudeur scolaire». Si bien des élèves sont incapables de tenir leur moi intérieur à distance respectueuse des objets d’études, s’ils sont prompts à la brutale déclaration d’opinion, si l’anecdote ponctuelle vient polluer intempestivement le débat d’idées, c’est beaucoup sans doute parce que leur médium favori leur montre à longueur d’émissions que toute chose intime est bonne à dire en tout lieu et à tout moment et que des intimités mêlées sont infiniment plus passionnantes que les paradigmes arides et froids des savoirs et des savoir-faire.Ainsi le papotage l’emporte-t-il sur l’argumentation, l’anecdote personnelle sur la construction prudente de la vérité et -chose plus inquiétante- la communion artificielle et immédiate sur la communication attentive. «C’est clair!», était l’expression favorite des lofteurs qui renonçaient ainsi a priori à toute velléité d’explication. «Tu vois ce que je veux dire» introduisait à tout coup les conversations des candidats de la Star-Académie. «T’as tout compris» ponctuait systématiquement les bribes de phrases -incompréhensibles pour tout autre qu’eux-mêmes- émises par les «colocataires». Toutes ces émissions fondées sur le confinement d’individus génèrent une ghettoïsation télévisuelle qui produit les mêmes effets que la ghettoïsation sociale: une communication réduite en ambition et en moyens. N’oublions pas qu’un enfant ne peut pas se lancer avec appétit vers la maîtrise du langage s’il n’a pas conscience que ceux à qui il s’adresse -son père, sa mère…- constituent chacun une intelligence singulière à distance de la sienne toute aussi singulière. Tant qu’il n’a pas renoncé à l’espoir illusoire d’une fusion intellectuelle et affective, il ne peut s’emparer des moyens linguistiques qui lui permettront de s’adresser à des gens qu’il ne connaît pas pour leur dire des choses qu’ils ne savent pas encore. La conscience obsédante que l’Autre ne sait pas à l’avance ce qu’on va lui dire est ce qui fait avancer l’enfant sur le long chemin qui mène à la maîtrise de la langue. L’école, ramant péniblement contre le courant puissant d’une télévision d’illusoire communion, doit tenter d’apprendre aux élèves que la différence et la distance sont les fondements d’une communication ambitieuse. «C’est parce que tu n’es pas comme moi que tu es mon interlocuteur privilégié»; «C’est parce que tu es loin de moi que je construis les ponts qui autorisent l’échange bienveillant et exigeant».La seule chance de survie de notre culture profonde est en chacun de ces enfants qui accepteront de faire avec bonheur «l’effort du sens». Si ces éléments de notre culture n’ont pas de traces sur eux, qu’adviendra-t-il de leur sens? Ils seront alors comparables aux offrandes votives de quelque religion éteinte dont les derniers croyants auront disparu et dont les objets du culte prendront la poussière dans des cryptes désertes.


La télé qui rétrécit tout

Cette télévision qui réduit de plus en plus le langage articulé à la portion congrue en affirmant que cela va sans dire et que seule l’image est efficace; cette télévision qui rétrécit l’éventail lexical dans le souci de ne pas effaroucher les clients prêts à «lever le pied»; cette télévision pour qui l’amorce d’une explication porte en elle le danger d’un «tunnel»; cette télévision qui vocifère et gesticule quand il faudrait exposer et argumenter; cette télévision qui fait de l’impudeur une de ses valeurs essentielles alors qu’elle devrait être un modèle de communication à distance, est devenue par avidité, par faiblesse d’âme et d’esprit l’ennemi de la formation intellectuelle de nos enfants. Car l’école est sans doute un des derniers lieux où l’on peut encore se battre pour que résonnent dans chaque intelligence, de façon singulière, des éléments de beauté et de vérité. Le seul endroit où l’on peut espérer que chaque élève les prenne en lui et les mêle aux traces de son intimité profonde sans les y diluer. Un jour, si l’on n’y prend garde, le dernier portrait de Rembrandt, la dernière mesure de Mozart, les dernières pages du Rouge et le Noir auront cessé d’exister parce que le dernier œil curieux, la dernière oreille attentive, la dernière intelligence sensible auxquels leur message formel était accessible auront disparu.-------------------------------------------------------------------------------(1) Pas seulement télévisuelle, mais qui peut rivaliser en influence avec ce médium.

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