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Le spectre du chômage : Le protectionnisme bloque la création d'emplois

Par L'Economiste | Edition N°:217 Le 15/02/1996 | Partager

Les économistes ont toujours attribué le fort taux de chômage en Europe aux rigidités du marché du travail, au niveau élevé du salaire minimum, à l'importance des allocations chômage et à l'absence de flexibilité des réglementations protégeant l'emploi. Mais une récente étude publiée par le prestigieux Institut international McKinsey révèle l'existence d'un problème plus vaste et plus général, à savoir la présence de barrières empêchant l'accès à de nouveaux produits et de nouveaux marchés. Cet article présente des études de cas concrètes qui montrent comment l'Europe pourrait ouvrir ses marchés à la concurrence -et à la création d'un plus grand nombre d'emplois.


N'essayez pas de construire un centre commercial en France. Ou d'ouvrir un magasin de location de cassettes vidéo. Afin de protéger les petits commerçants et les cinémas, le gouvernement français a érigé une véritable barricade de règlementations.
Conséquence pour les Français: non seulement ils disposent d'un nombre plus limité de magasins ou de films à la télévision, mais on leur offre moins d'emplois.
Même si un marché unique se met en place et que les différentes économies européennes connaissent une reprise, le taux de chômage sur le vieux continent risque de stagner aux alentours de 12%, le double du taux américain. Les économistes ont toujours accusé les rigidités du marché du travail, le niveau élevé du salaire minimum, l'importance des allocations chômage et l'absence de flexibilité des réglementations protégeant l'emploi. Mais une étude récente publiée par le prestigieux Institut international McKinsey dévoile l'existence d'un problème plus vaste et plus général, à savoir la présence de barrières empêchant l'accès à de nouveaux produits et de nouveaux secteurs.

Les Européens se défendent en affirmant que les Etats-Unis ne créent que des emplois dans le secteur des fast-foods mal rémunérés. L'étude de McKinsey démontre pourtant le contraire: la croissance de l'emploi aux Etats-Unis se réalise en effet dans les secteurs exigeant une forte qualification et assurant une rémunération élevée. Dans le secteur financier par exemple, les Etats-Unis ont introduit la déréglementation, alors que l'Allemagne a attendu l'été dernier pour mettre en place des comptes courants rémunérés basés sur les SICAV ou fonds communs de placement monétaires. "Ce n'est pas un hasard, déclare William Lewis, responsable de l'étude, si les banques allemandes transfèrent à l'étranger tous leurs postes de banquiers d'affaires les mieux rémunérés ".
Les Etats-Unis ont, tous secteurs confondus, quasiment doublé le nombre d'emplois durant ces trente dernières années. La progression n'a été que de 10% en Europe, dont la plupart situés dans un secteur public protégé. "L'Europe, affirme William Lewis, a manqué ses chances de pénétrer de nouveaux créneaux; elle a davantage cherché à tout bloquer".
Nous résumons ci-joint les différentes études de cas qui sont détaillées dans le rapport McKinsey.

SECTEUR BANCAIRE


La Countrywide Credit n'était, en 1980, qu'une petite banque basée en Californie. Elle était devenue, en 1990, la quatrième banque la plus importante dans le domaine des crédits immobiliers.
Durant cette période, la Countrywide Credit s'est adaptée à l'évolution de l'environnement bancaire américain: les lois ont permis de déréglementer les dépôts et le marché s'est ouvert aux petits porteurs.
Les banques européennes, elles, dont beaucoup sont gérées par l'Etat et contrôlées par des réglementations strictes, étaient moins poussées à innover. En Italie, l'Etat contrôle 70% des capitaux bancaires. La participation du gouvernement dans les établissements bancaires se monte à 40% en Allemagne et entre 20 et 30% en France et en Espagne.
Protégées de toute menace de faillite, les banques européennes ont multiplié la paperasserie administrative et... les licenciements. Chaque fois qu'une banque américaine embauchait quatre personnes, son homologue française ou espagnole licenciait un employé. Et même si les autres pays européens sont parvenus, eux, à créer des emplois dans ce secteur, aucun n'y a réussi dans la même proportion que les Etats-Unis.
Les banques américaines ont ensuite découvert, dans les années 1980, que les services bancaires traditionnels étaient de moins en moins rentables. Elles ont donc réagi en adoptant les dernières technologies -et en offrant de nouveaux produits comme des obligations hypothécaires. Car, grâce à la législation américaine, il est à la fois plus facile d'acheter une maison et plus simple d'obtenir un crédit hypothécaire Outre-Atlantique qu'en Europe. L'emploi dans le secteur du crédit immobilier a, par conséquent, doublé aux Etats-Unis dans les années 1980, passant de 223.000 à un demi-million de salariés.

La législation américaine a également permis aux banques de conserver des hypothèques dans leurs bilans et de les vendre aux investisseurs en tant que garanties. Grâce à l'informatisation de cette procédure, les banques ont alors été capables d'évaluer en quelques minutes 90% des demandes de prêts hypothécaires. Ce gain de productivité a effectivement entraîné le licenciement d'employés spécialisés dans le crédit, mais il est par ailleurs devenu possible de traiter davantage de demandes de crédit à moindre coût, ce qui a finalement permis d'augmenter le nombre total d'emplois dans ce secteur.
Les consommateurs ont également profité de cette situation: en moyenne, la commission d'achat a baissé de moitié, les commissions de refinancement sont passées de 300 points de base à 130 points et les marges d'intérêt sont descendues à simplement 1%.
L'Europe commence tout juste à adopter ce modèle américain réussi. Les banques allemandes ont attendu 1994 pour proposer des comptes courants rémunérés. Parallèlement, le colosse américain Citibank a tenté de pénétrer le marché allemand en ouvrant ses agences le samedi, jour où tous les établissements bancaires allemands ferment. La Citibank proposait également davantage de services que ses homologues allemands, comme, par exemple, les opérations bancaires par téléphone.

AUTOMOBILE


La redoutable industrie automobile japonaise a contraint ses concurrents américains à réduire ses coûts et améliorer sa qualité durant les années 1980. Mais les principaux marchés automobiles européens, en Europe du Sud surtout, se sont en grande partie fermés aux importations asiatiques dans le but de protéger les importantes industries locales.
C'est ce protectionnisme européen qui a détruit des emplois. Pour tout poste créé dans l'automobile au Japon durant les dix dernières années, la France en a supprimé dix, l'Italie six, l'Espagne cinq et les Etats-Unis un seul.
Que s'est-il passé ? Les constructeurs américains ont dû réagir vigoureusement pour contrer une concurrence féroce. Les salaires réels des employés américains du secteur automobile ont connu une baisse durant les années 1980, tandis que le niveau des rémunérations en France et en Espagne a explosé. Résultat logique: le prix des voitures dans ces deux pays a augmenté et les constructeurs ont perdu des parts de marché.

Les Européens possèdent moins de voitures que les Japonais ou les Américains, en grande partie parce que les voitures coûtent plus cher en Europe. Si elle veut créer des emplois, l'industrie européenne devra inévitablement connaître une concurrence accrue qui l'obligera à proposer des modèles plus attractifs à des prix moins élevés.
Le cas allemand est particulier. La production automobile a explosé grâce à la réunification du pays et la nouvelle demande provenant de l'Est. Conséquence: l'Allemagne a créé dans ce secteur presque autant de postes que le Japon. Mais les perspectives futures semblent compromises en raison du niveau élevé des rémunérations des ouvriers et de la faible productivité de l'industrie.
A l'inverse, les employés automobiles japonais ont des salaires relativement bas et sont très productifs. Les constructeurs automobiles japonais continuent de gagner des parts de marché à l'étranger grâce à la qualité de leurs voitures et aux prix compétitifs qu'ils proposent. Et, point essentiel, le Japon est le champion de la valeur ajoutée par véhicule, avec un taux de 6% pour tout nouveau modèle vendu.

BÂTIMENT


Vous voulez construire une maison en Allemagne? Cela vous coûtera 45 % de plus qu'aux Etats-Unis. Vous avez besoin d'un permis de construire? Il faut parfois, toujours en Allemagne, attendre dix ans pour que l'on redistribue les terres -contre quelques mois aux Etats-Unis.
Les règlements qui régissent le secteur du bâtiment en Europe défavorisent ce secteur par rapport à son homologue américain, dépourvu de réglementations. Pour trois nouveaux postes créés ces dix dernières années aux Etats-Unis, le bâtiment a perdu, en France, dix emplois, huit en Allemagne, six en Italie et un au Japon.
Le secteur du bâtiment est un moteur de l'économie dans la plupart des pays industrialisés; les emplois dans la construction représentent en effet entre 5 et 10% du produit intérieur brut et de la population active.
La plupart des lois strictes qui régissent les plans d'occupation des sols en Europe remontent aux années 1960 et 1970. Elles ont été mises en place pour limiter la densité de population dans les villes et pour protéger l'agriculture. Dans la région de Tokyo, par exemple, 300 km2 de terres environ sont réservés aux agriculteurs. En France, le prix des terres a augmenté de 45% en termes réels, même dans les petits villages. Conséquence? Là où, aux Etats-Unis, le terrain représente 22% du prix total d'une maison neuve, la proportion se monte à 30% en Europe et plus de 40% au Japon.
Cette différence de prix permet à un nombre croissant d'Américains de construire leur propre résidence, d'une taille de plus en plus imposante. Ces dix dernières années, la proportion d'Américains vivant dans des maisons individuelles est passée de 65 à 75%.
Les employés du bâtiment aux Etats-Unis produisent 40% de plus que leurs homologues japonais, 19% de plus que les Allemands, 16% de plus que les Espagnols et 13% de plus que les Français. Mais ces ouvriers américains sont également mieux rémunérés, avec un salaire horaire moyen de 13,80 Dollars contre 7,40 en France, 7,50 au Japon, 8,80 en Italie et 10,10 en Allemagne.

LES MEDIAS


En France, il faut attendre un an pour avoir le droit de vendre sur cassette vidéo un film diffusé au cinéma. Il est également interdit de promouvoir des films à la télévision -une forme de publicité pourtant essentielle pour stimuler la location de cassettes. Lorsque les magnétoscopes étaient apparus en 1983, ils avaient été taxés pour freiner leurs ventes. Et l'on a attribué aux cassettes vidéo de location le taux de TVA maximal, soit 33,3 %.
Conséquence: seuls 41% des foyers français possèdent aujourd'hui un magnétoscope, contre 70% des familles américaines et japonaises. Le protectionnisme à la française a cherché à préserver une industrie cinématographique importante, mais le nombre d'emplois a nettement plus augmenté dans les secteur du cinéma et de la vidéo, à la fois au Japon et Outre-Atlantique. En effet, environ 4.000 Français seulement travaillent dans le domaine de la location de cassettes vidéo, alors que 111.000 Japonais et 200.000 Américains y occupent un emploi.
La valeur des exportations de films et d'émissions de télévision américains a explosé ces dix dernières années, passant de 1,5 milliard de Dollars à 8 milliards. Un employé du secteur des médias produit aujourd'hui un chiffre d'affaires moyen annuel de 235 Dollars aux Etats-Unis, alors que son homologue en France et en Allemagne produit entre 90 et 100 Dollars. Ce chiffre est encore inférieur en Italie et en Espagne.

L'industrie du câble de télévision, pourtant riche en emplois, connaît les mêmes freins en raison des réglementations publiques. La compagnie publique de téléphone en Italie jouit d'une situation d'exclusivité dans le domaine du câble, position dont elle s'est servie pour ralentir la construction du réseau. C'est un monopole public de cette nature qui a empêché la mise en place d'un réseau en Espagne entre 1980 et 1992. Enfin, en 1992 encore, moins de 5% des foyers français étaient abonnés à la télévision par câble.
Le Japon, lui, limite sciemment le nombre de foyers pouvant être desservis par le câble. Dans ce pays, les opérateurs comptent en effet en moyenne 148 abonnés, comparés à 5.000 adhérents pour les entreprises américaines. Avec une clientèle de base volontairement restreinte, il est donc quasiment impossible aux opérateurs japonais de croître et, par conséquent, d'embaucher du personnel.

COMMERCE DE DETAIL


L'explosion de la distribution qu'ont connue les Etats-Unis ces dix dernières années a permis de créer 124.000 points de vente. Parallèlement en France, les lois ont empêché l'ouverture de presque tous les magasins de taille importante.
Le législateur voulait ainsi protéger les petits commerçants. Mais ce protectionnisme a eu pour effet de supprimer des emplois: pour 25 postes créés aux Etats-Unis dans la distribution, la France en supprimait 15.
La situation est identique dans tous les autres pays européens: en Italie, par exemple, la loi sur le commerce qui remonte à 1971 permet aux points de vente existants de refuser les nouveaux arrivants. Et au Japon, quiconque veut ouvrir un magasin de plus de 1.000 m2 doit attendre 5 à 10 ans avant de recevoir un permis de construire.
Il est par ailleurs plus facile d'implanter un point de vente aux Etats-Unis: là-bas, le terrain constructible est plus abondant et meilleur marché qu'en Europe, où la forte densité de population rend le terrain cher. Sur l'avenue Montaigne à Paris, par exemple, le pas-de-porte coûte 2.220 Dollars par m2 et par an ; il s'élève même à 2.940 Dollars sur la Kaufinger Strasse à Munich ; comparé à ces chiffres, le fait d'ouvrir un magasin sur Lexington Avenue à New York devient alors, au tarif de 1.400 Dollars le m2, une véritable affaire.

La limitation rigoureuse des heures d'ouverture est un autre frein à l'emploi. Les magasins allemands doivent en effet fermer le dimanche, ainsi qu'à 18 h 30 en semaine. Au total, ils ouvrent dix heures de moins par semaine que les commerces américains. L'élargissement des plages horaires permettrait certainement d'accroître l'embauche de vendeurs.
Les charges sociales élevées nuisent également aux propriétaires de magasins. En France par exemple, les rémunérations dans la distribution sont plus élevées que dans l'industrie. Les cotisations sociales ajoutent 30 à 60% au coût horaire de tout employé.
Résultat de tous ces freins: les Etats-Unis vivent une révolution de leur distribution, avec la construction d'immenses centres commerciaux surgissant à la périphérie des cités et la disparition des petites boutiques de centre-ville, cédant leur place à d'énormes magasins spécialisés comme Toys R Us et The Gap. En Europe, en revanche, la petite boutique avec son petit nombre d'employés reste la norme.
Pour réussir, les détaillants américains se spécialisent sur un produit particulier plutôt que de vouloir offrir tous les types de marchandises. D'ailleurs, lorsque les chaînes européennes comme Ikea, Benetton et la FNAC adoptent un modèle similaire en Europe, en se concentrant sur une ligne de produits spécifique, elles parviennent également à créer des emplois.

Institut international McKinsey, rapport adapté par World Media.

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