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Le spectre du chômage : Karaoshi : Se tuer à gagner sa vie

Par L'Economiste | Edition N°:217 Le 15/02/1996 | Partager

dans cet article satirique et mordant, Joe Dominguez et Vicki Robin nous montrent à quel point le travail est aujourd'hui devenu un enfer pour la plupart d'entre nous. Leur constat n'est pourtant pas déprimant. En nous tirant de notre torpeur, ils nous poussent à analyser la façon dont nous menons notre vie et à trouver un meilleur équilibre entre travail et temps libre.


Les Japonais appellent cela le " karaoshi " : la mort par surmenage. Nous avons également notre façon de " perdre " notre vie en cherchant soi-disant à la " gagner ".
Mettez-vous dans la peau du travailleur américain ordinaire. Votre réveil sonne à 6 h 45 et vous voilà debout et à la bourre. Vous vous douchez. Vous enfilez l'uniforme de fonction - costumes ou robes pour certains, bleus de travail pour d'autres, blouses blanches pour les professions médicales, jeans-chemise de flanelle-veste pour les employés du bâtiment. Petit-déjeuner, si vous avez le temps. Vous attrapez une thermos de café et votre attaché-case - ou panier-repas de banlieusard et sautez dans votre voiture pour affronter l'épreuve quotidienne des embouteillages. Vous travaillez de 9 h à 17 h. Vous affrontez le patron et le collègue que le diable vous a envoyés pour vous prendre à rebrousse-poils. Vous affrontez les fournisseurs et les clients, les consommateurs ou les patients. Vous dissimulez les erreurs et souriez lorsque vous vous voyez imposer des délais impossibles à tenir. Vous poussez un soupir de soulagement lorsque le couperet appelé " réorganisation " ou " réduction des niveaux hiérarchiques " - ou simple licenciement - tombe sur d'autres têtes que la vôtre. Vous endossez sans broncher le surplus de travail. Vous regardez l'heure. Vous avez mauvaise conscience, mais vous êtes d'accord avec votre patron. Vous souriez encore. Enfin, à cinq heures, vous reprenez votre voiture et repartez dans les embouteillages. Vous rentrez à la maison. Vous vous douchez. Vous adoptez un comportement très civil avec votre conjoint, vos enfants ou vos compagnons de chambre, mangez, regardez la télévision. Et enfin au lit pour profiter de quelques heures d'oubli.

Peut-on vraiment appeler cela "gagner sa vie " ?
Réfléchissez-y. Les Américains ont-ils réellement gagné quoi que ce soit après une journée de travail ? Où est la vie qu'ils sont censés avoir gagnée ? Franchissent-ils le seuil de la maison, détendus et revigorés, ravis de la perspective de passer leur soirée en famille ? Les séries et feuilletons télévisés eux-mêmes n'osent présenter l'image illusoire d'un travail sans stress. Ce mauvais traitement quotidien du corps et de l'âme nous préférons l'appeler " gagner sa mort ".
Malgré leur technologie avancée, leurs jouets et tous les loisirs qui leurs sont offerts, les Américains se détruisent à petit feu, y laissant leur santé, leurs relations, leurs sentiments de joie et d'émerveillement - et pour quoi donc ? Pour leur emploi!?! Ils sacrifient leur vie sur l'autel de l'argent. Seuls révélateurs du temps qui passe, les tempes grisonnantes, les kilos qui s'accumulent ou certains attributs théoriques de pouvoir comme un bureau d'angle ou un assistant.
Avant que l'on se mette à " gagner sa vie ", le travail existait, mais il était intégré à la vie quotidienne.
Les êtres humains doivent tous travailler pour survivre, mais dans quelles limites? L'histoire du travail nous apporte des réponses et des idées sur la façon de réorganiser nos vies personnelles. Plusieurs travaux, qui vont de l'étude des cultures primitives à l'histoire moderne, nous révèlent qu'à tout moment de sa vie, l'homme adulte n'a pas besoin de travailler plus de trois heures par jour pour survivre.

C'est ainsi que l'économiste américain Marshall Sahlins, auteur de " Stone Age Economics " (NdT, "L'économie de l'âge de pierre"), a découvert qu'avant l'arrivée de l'influence occidentale, les bushmen Kung du Botswana chassaient pendant deux à deux jours et demi par semaine. Ce qui représente un travail hebdomadaire de quinze heures en moyenne. Les femmes récoltaient la nourriture pendant une durée similaire et nourrissaient leur famille pendant trois jours avec les aliments rassemblés en une journée. Toute l'année, hommes et femmes travaillaient deux jours, puis s'arrêtaient les deux journées suivantes pour se reposer et jouer, préparer les fêtes rituelles et profiter de la vie en société.
Rien à voir donc avec la journée qu'effectue aujourd'hui un banquier, par exemple.
Lorsque les sociétés qui vivaient de chasse et de pêche sont ensuite passées à l'agriculture, les " êtres " humains sont devenus des " machines " humaines, s'attelant à la charrue une partie de l'année dans le but de mieux contrôler l'approvisionnement. Mais les mois d'hiver laissaient toujours à nos ancêtres de longues périodes de temps libre. Puis la Révolution industrielle, qui devait " rationaliser l'emploi ", accentua la coupure entre travail et temps libre dans la vie quotidienne, l'activité professionnelle empiétant toujours davantage sur la journée de chacun. Au début du siècle, la semaine de travail s'élevait à soixante heures - bien loin des trois heures par jour de nos ancêtres.
L' " homme de la rue ", à juste titre révolté, commença à la fin du 19ème siècle à lutter pour la réduction de la semaine de travail. Les défenseurs des travailleurs affirmaient que la réduction des horaires permettrait de diminuer la fatigue et d'accroître la productivité. Dans leur esprit, la diminution du temps de travail était dans la logique d'une Révolution industrielle en phase de maturation : moins occupée par son travail, la population active pourrait ainsi se consacrer à ses domaines de prédilection, la démocratie profitant avantageusement d'un plus grand engagement et d'un meilleur niveau d'éducation des citoyens. Le nombre d'heures de travail hebdomadaires tomba ainsi brutalement à 35 heures.

Mais ce mouvement de baisse s'arrêta net durant la Grande Dépression. Pour beaucoup de salariés, la semaine de travail se bloqua à 40 heures, pour remonter progressivement à 50 ou 60 heures au cours des deux dernières décennies.
Raison de ce phénomène, pendant la Dépression, le temps libre est devenu synonyme de chômage. Pour stimuler l'économie et apaiser les craintes de chômage, Franklin Roosevelt généralisa, avec son New Deal, la semaine de travail à 40 heures et le gouvernement américain devint l'employeur de la dernière chance. On sensibilisa les citoyens au fait que l'emploi - et non le temps libre, est un droit. " Depuis la Dépression, remarque Benjamin Kline Hunnicutt dans son livre " Work Without End " (NdT, Travail sans fin), on considère l'augmentation du temps libre comme une ponction sur l'économie du pays, un passif pesant sur les salaires et un renoncement au progrès économique ".
Considéré jusqu'alors comme une composante désirée et équilibrante de la vie quotidienne, le temps libre est devenu synonyme de paresse, un souvenir douloureux du chômage qui avait sévi durant la Dépression. A mesure que ce temps de loisirs perdait de la valeur, le travail, lui, s'appréciait. La volonté de nos sociétés d'atteindre le plein-emploi, ainsi que l'essor de la publicité, ont fait naître une population décidée à gagner toujours plus d'argent.

Dans le même temps, le tissu familial, culturel et social qui donnait un sens à la vie hors travail, a commencé à s'effilocher. Or ce sont les fêtes traditionnelles, les rencontres et le simple plaisir de passer un moment ensemble qui fournissent un cadre au temps libre, permettant aux gens d'avoir un sentiment d'appartenance et pour finir donnant un sens à leur vie. Pour ceux qui ne sont rattachés à rien ni personne, le temps libre a pour seul effet de mener à la solitude et à l'ennui.
La vie en dehors du travail ayant perdu son dynamisme et sa signification, l'activité professionnelle a cessé d'être un moyen, pour devenir une fin en soi. Le travail a repris le rôle joué habituellement par la religion : on lui demande en effet de répondre aux questions existentielles du type : " Qui suis-je ? ", " Pourquoi suis-je ici ? " et " A quoi tout cela sert-il ? ".
Et le travail devient l'âme soeur, l'objet du désir. Les Américains semblent persuadés qu'il existe quelque part un " Boulot Charmant " - comme le Prince Charmant des contes de fées - qui répondra à leurs besoins et les pousseront à accomplir de grandes oeuvres. C'est précisément cette illusion qui pousse certains à rester enfermés dans le cercle " boulot-dodo ". Et comme la princesse qui persiste à embrasser des crapauds avec l'espoir de les voir se transformer en prince de ses rêves, ces actifs changent sans cesse d'emploi à la recherche de leur accomplissement personnel.
Cette confusion entre métier et identité personnelle a entraîné le peuple américain dans une mauvaise passe. Parce qu'ils adorent de plus en plus travailler et dépenser leur argent, les ménages américains ont aujourd'hui le taux d'épargne le plus bas des pays industrialisés, et un niveau record d'endettement. Or l'attitude inverse leur permettrait certainement d'acquérir leur autonomie et leur liberté de choix, de réduire leur dépendance vis-à-vis de leur employeur et même de transformer le chômage en une fantastique opportunité pour découvrir, apprendre et se ressourcer. Les économistes américains sont de plus en plus persuadés que la santé économique du pays est liée à son taux d'épargne.

Et le fait de mettre de l'argent de côté est un acte si rationnel et jusqu'alors si répandu que l'on peut se demander pourquoi si peu d'Américains le font. Réponse : si vous avez suffisamment perdu le sens des valeurs et votre confiance en vous pour être convaincu que vous n'êtes que ce que vous gagnez, aucune épargne ne pourra vous protéger. Il est temps de redéfinir le travail, et ce faisant, de faire une distinction entre l'emploi rémunéré et le vrai métier. L'emploi rémunéré répond à un objectif - l'argent. Le métier, en revanche, est une activité dans laquelle on exprime ses valeurs et ses rêves et qui permet de respecter le sens et la direction que l'on veut donner à sa vie.
Nos ancêtres, avec leurs journées de travail de trois heures, nous rappellent que l'acte de gagner sa vie ne doit pas accaparer toute notre existence. Il existe d'autres possibilités : le travail à temps partiel (qu'il s'agisse de deux jours par semaine, de quatre mois par an ou du partage d'un emploi) ; ou la consolidation du revenu, à savoir travailler de manière intense durant une période limitée afin de gagner suffisamment d'argent pour se mettre à l'abri du besoin le reste de sa vie. Le temps ainsi épargné permet de se consacrer à tout ce qui donne sens à la vie - la famille, la stimulation de sa créativité et le développement de ses propres atouts. Apprendre à limiter une avidité maladive, à réduire ses besoins et à vivre plus simplement, ce serait gagner à nouveau une vie pleine et équilibrée.
Alors oublions nos tentations d'avancer et d'accumuler. Et comme le disent aujourd'hui les Américains, profitons de la vie !

Joe et Vicki

Joe Dominguez et Vicki Robin sont co-auteurs de l'ouvrage américain satirique " Your Money or Your Life ". Après une carrière réussie à Wall Street, Joe Dominguez a pris sa retraite en 1969 et n'a jamais accepté d'argent depuis. Quant à Vicki Robin, elle dirige la New Road Map Foundation à Seattle, dans l'Etat de Washington. Fonctionnant exclusivement avec des bénévoles, cette fondation à but non lucratif apprend aux gens à adopter des styles de vie simples où l'on atteint son équilibre.



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