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    Le spectre du chômage : Emploi: Flexiblité en Afrique, protection en Europe

    Par L'Economiste | Edition N°:217 Le 15/02/1996 | Partager

    En trente ans, les Etats-Unis ont presque doublé le nombre d'emplois disponibles -alors que les postes proposés en Europe n'augmentaient que de 10%. Selon différentes estimations, le chômage structurel de l'Europe, qui se limitait à 2,5% dans les années 1960, oscille aujourd'hui entre 8 et 10%, soit près du double du taux américain.L'Europe devrait-elle adopter le modèle économique des Etats-Unis? Si oui, comment devrait-elle agir? Et que deviendraient alors les différents Etats-providence dont on dit tant de bien? William Lewis, de McKinsey, affirme que les pays européens doivent complètement transformer leur façon de conduire leurs affaires. Le continent devrait cesser d'accuser le niveau élevé du salaire minimum, l'importance des allocations chômage et l'absence de flexibilité des réglementations protégeant l'emploi ; ce sont en réalité des restrictions plus générales et plus larges concernant les produits qui limitent la création d'emplois. Riccardo Petrella, membre de la Commission européenne, rétorque, quant à lui, que les pays européens ont cherché en priorité à défendre la cohésion sociale et que le bilan n'est pas aussi négatif qu'il y paraît.


    Question: Pourquoi les Etats-Unis ont-ils réussi à créer tellement plus d'emplois que l'Europe?

    William Lewis: En Europe, toute une série de réglementations limitent la création d'emplois dans le secteur des services. Les banques allemandes, par exemple, commencent tout juste à offrir des produits que leurs homologues américaines ont proposés il y a vingt ans déjà. Dans les télécommunications et les transports aériens, grâce à la déréglementation effectuée il y a 25 ans, les entreprises d'Outre-Atlantique ont lancé de nouveaux produits et services à des prix moins élevés. Et ces nouvelles activités exigent un personnel supplémentaire. A l'inverse, l'Europe est passée à côté d'une génération entière d'emplois potentiels en limitant la création de nouveaux métiers.
    Le continent européen connaît par ailleurs un problème particulier concernant le personnel jeune et non-qualifié. Aux Etats-Unis, on propose des emplois à ce type de personnes. En Europe, en revanche, ils sont au chômage car le niveau élevé du salaire minimum légal ou les conventions collectives des différentes industries empêchent de rentabiliser de nouveaux emplois innovants, qui pourraient pourtant être très rentables et productifs.

    Riccardo Petrella: Les 5.000 plus grandes entreprises américaines ont, ces dix dernières années, ramené la part des salariés permanents à 20% de tout leur personnel. Les 80% restants sont des emplois fragiles et aléatoires. Un nombre croissant d'Américains ont des contrats de travail à court terme, faiblement rémunérés et sans aucune garantie.
    Il serait donc plus juste de parler d'une plus grande exploitation de la population active plutôt que de création d'emplois. Si, par emploi, on entend un poste rémunéré à temps plein assurant un revenu décent et des garanties contre la maladie et les accidents, alors je suis moins sûr que l'Europe a créé moins d'emplois que les Etats-Unis.

    Question: William Lewis, ces emplois sont-ils aussi mal rémunérés que Riccardo Petrella le laisse entendre?

    William Lewis: La quasi-totalité des emplois que l'on crée aujourd'hui dans nos économies modernes le sont dans le secteur des services. Une analyse fouillée effectuée par l'OCDE montre que l'on associe généralement à tort ce type de postes à celui d'un employé préposé aux hamburgers chez McDonalds. La répartition des salaires dans les emplois de services est presque identique à celle des postes industriels. En fait, pour chaque emploi de base créé dans les services, on a également créé un poste hautement qualifié et bien rémunéré dans l'informatique, les services financiers ou le conseil.
    Il est vrai que la distribution des revenus a toujours été plus étendue aux Etats-Unis que dans n'importe quel pays européen. Le phénomène s'est légèrement accentué ces quinze dernières années, mais cette évolution est insignifiante.
    On se soucie tous, et c'est légitime, du niveau de pauvreté de la population. On définit le seuil moyen de pauvreté comme celui des personnes gagnant moins de la moitié du revenu médian. Mais ce critère ne permet pas d'évaluer la pauvreté absolue; c'est uniquement une évaluation de la distribution des revenus. Une analyse effectuée par Michael Forster a résolu ce problème en utilisant les parités de pouvoir d'achat. Sa comparaison conduit à une conclusion étonnante: il existe moins de travailleurs américains en dessous du seuil de pauvreté qu'en Europe. Ainsi, même si la distribution des revenus est plus étendue aux Etats-Unis qu'en Europe, le revenu moyen en termes de pouvoir d'achat reste tout de même supérieur de 20 à 26% à celui des Européens.

    Riccardo Petrella: L'analyse des revenus effectuée par le Luxembourg démontre en effet que les revenus disponibles aux Etats-Unis sont plus élevés. Mais elle souligne également que la pauvreté structurelle est plus importante Outre-Atlantique. Selon le ministère américain du Travail, le revenu moyen hebdomadaire de l'employé américain possédant une qualification moyenne (et non pas celui du personnel non-qualifié), était inférieur en 1993 à ce qu'il était en 1959.
    D'autres études montrent que les pays qui protègent l'emploi ont de meillleurs résultats sur le plan économique. L'OCDE, par exemple, a attribué au Royaume-Uni la note zéro sur la grille d'évaluation de l'emploi, alors que les performances économiques des Anglo-Saxons ne sont pas meilleures que celles de la Suède. L'étude de l'OCDE démontrait en fait que les pays affichant les plus belles réussites en matière d'emploi, comme la Suède et l'Allemagne entre autres, avaient également une croissance plus rapide de leur PIB.
    De la même façon, la Banque Mondiale a montré que la distribution des revenus était inversement proportionnelle à la productivité du travail. En Australie, en Suisse et aux Etats-Unis, par exemple, où la répartition des revenus est la plus large, la productivité de la main-d'oeuvre est en effet basse. Une meilleure distribution des richesses entraîne donc un accroissement de la productivité du travail.
    Ces démonstrations empiriques prouvent que l'Europe ne devrait pas rougir de ses performances.

    William Lewis: Les faits n'étayent pourtant pas vos affirmations pour ce qui concerne les Etats-Unis: la productivité de la main-d'oeuvre y est en effet supérieure de 10 à 15% à celle de l'Europe.
    Afin de répondre à ses objectifs de répartition des revenus, l'Europe a eu une attitude volontairement interventionniste sur les marchés. Les Etats-Unis, quant à eux, acceptent un niveau de salaire minimum beaucoup plus bas et n'ont pas empêché la création de postes faiblement rémunérés et sans qualification. Ils ont compensé le large écart des revenus en jouant sur la grille des impôts, en utilisant le système d'impôt négatif sur les revenus et de provision sur l'impôt des revenus salariaux. C'est une façon beaucoup plus saine d'agir vis-à-vis d'une main-d'oeuvre jeune et sans qualification. Car il vaut cent fois mieux avoir un emploi qu'être au chômage. Ainsi, si l'on veut répondre aux objectifs de répartition des revenus après que le marché ait atteint son point d'équilibre, il faudrait que l'Europe ait recours à l'impôt négatif sur le revenu et augmente le revenu après impôt de la main-d'oeuvre à bas salaires.

    Question: Ainsi, le problème principal de l'Europe est son niveau de salaire minimum trop élevé?

    Riccardo Petrella: Ce n'est pas la seule raison expliquant le fort taux de chômage européen. Pour la plupart des entreprises, le personnel ne représente pas les coûts les plus lourds.
    Nos pays (c'est également le cas aux Etats-Unis) sont tous entrés dans une période où la technologie remplace les hommes. La majorité des pays européens sont beaucoup plus dépendants des marchés internationaux que ne le sont les Etats-Unis. Outre-Atlantique, en effet, les échanges commerciaux ne représentent que 12 % du produit national, alors qu'ils en constituent 75% aux Pays-Bas. Plus nous voulons rendre nos économies productives, plus nous remplaçons les hommes par la technologie.

    William Lewis: La plupart des pays européens échangent des biens et services en priorité avec leurs voisins. Ce qui revient à dire que les entreprises européennes sont avant tout en concurrence les unes par rapport aux autres. Ainsi, elles sont moins concernées par la concurrence internationale que les sociétés américaines. Le secteur automobile européen, par exemple, est beaucoup plus protégé des constructeurs japonais que ne le sont les Américains. Conséquence: la productivité dans l'automobile américaine et japonaise est nettement plus grande que celle de leur homologue européen.

    Question: Qu'en est-il de la technologie et de la concurrence? Ces deux facteurs détruisent-ils des emplois?

    William Lewis: Dans la moitié des secteurs industriels américains environ, la mise en place de l'informatique et de l'automatisation a entraîné une diminution spectaculaire des effectifs. Dans l'autre partie majoritaire de l'économie, en revanche, l'arrivée des technologies de l'information a conduit à une véritable explosion de l'innovation et à l'apparition de nouveaux créneaux d'activité, produits et services. Ces nouvelles activités ont généré la création d'emplois qui a plus que compensé la perte de postes dans des secteurs plus anciens et plus traditionnels.
    Le continent européen, lui aussi, est exposé à la concurrence internationale; il n'a donc pas d'autre choix que d'augmenter son niveau de productivité dans les secteurs traditionnels. Or, l'Europe souffre aujourd'hui parce qu'elle empêche le recyclage de ces ressources libérées dans de nouveaux segments d'activité... et de nouveaux emplois.

    Riccardo Petrella: L'innovation basée sur la technologie est positive lorsqu'elle permet de répondre à des besoins non satisfaits. La technologie est alors créatrice d'emplois. L'innovation technologique est en revanche négative lorsqu'elle sert uniquement à accroître la compétitivité. Nous avons aujourd'hui, que ce soit aux Etats-Unis, en Europe ou au Japon, les preuves que l'avènement de la technologie entraîne la réduction de l'emploi, même dans le secteur des services. Il y a deux ans, une étude sur les liens entre l'emploi et les technologies de l'information soulignait la perte de 2,2 millions de postes par an à cause de la mise en place des technologies.
    Les marchés mondiaux sont saturés: une famille de quatre personnes n'a en effet pas besoin de cinq voitures. Il serait tout à fait ridicule qu'elle en achète une sixième. De même, un foyer habitant une maison avec sept chambres n'a pas besoin de neuf télévisions.

    Question: La question fondamentale est la suivante: pensez-vous que nous ayons atteint, en Europe, notre niveau de satisfaction et qu'il nous faille maintenant partager les ressources et les emplois, alors que les Américains rêvent encore de croissance?

    William Lewis: Nous n'avons, ni aux Etats-Unis ni en Europe, la preuve que nous soyons même proches de la saturation en matière de services. Au fur et à mesure que nous nous enrichissons, nous dépensons en effet davantage pour payer les autres à nous rendre service. Nous voulons améliorer la qualité de notre temps de loisirs.

    Riccardo Petrella: Nous essayerons bientôt de tout transférer au marché, la mission de prendre soin de nos parents et grands-parents ou celle de conduire nos enfants à l'école, peut-être même de nous distraire. Or, ces services sont aujourd'hui effectués gratuitement au sein des familles.

    Question: Qu'en est-il de la délocalisation de la production dans les pays en voie de développement, où les coûts de main-d'oeuvre sont très bas. Est-ce un réel danger pour nous?

    William Lewis: Les meilleurs travaux publiés sur ce sujet, effectués par Paul Krugman et Bob Lawrence, ne font apparaître aucun signe d'une perte d'emplois dans les pays industrialisés en faveur des nations pauvres. C'est en partie parce que les échanges commerciaux pèsent encore peu dans l'économie totale. Pour chaque poste supprimé dans le secteur du textile et transféré dans un pays du Tiers-Monde, on a créé un poste supplémentaire chez Boeing, par exemple, dans le but de construire un avion que ces contrées en voie de développement sont aujourd'hui capables d'acheter avec leurs deniers.

    Riccardo Petrella: Je suis d'accord avec vous; la délocalisation a eu, pour l'instant, peu d'effet sur l'emploi.

    Question: Qu'en est-il du partage du travail?

    William Lewis: C'est une très mauvaise solution de remplacement. Mieux vaut favoriser un accroissement important de la productivité et de l'emploi, qui conduit à la création de postes à temps plein convenables pour tout le monde.

    Riccardo Petrella: Vous serez peut-être surpris, mais je n'estime pas non plus que le partage du travail soit la meilleure solution au problème de l'emploi. Les Américains sont-ils prêts à partager leur travail avec les Namibiens, les Egyptiens ou les Chinois? Je ne le pense pas. On réduit actuellement le temps de travail pour accroître la productivité, non pour créer des emplois. C'est donc en fait une façon d'exporter le chômage.
    Volkswagen a réduit à quatre jours la semaine de travail de son personnel. Le constructeur automobile affirmait que l'on pourrait ainsi améliorer la compétitivité de l'entreprise. Et maintenant que celle-ci est redevenue performante, la direction demande un retour à la semaine de travail de six jours, non pas cinq.

    Question: En conclusion, l'Europe peut-elle conserver son système social tout en créant des emplois?

    William Lewis: Non. La situation démographique des grands pays européens (l'Italie et la Belgique sont les exemples les plus frappants, mais l'Allemagne et la France suivent de près) est telle que ceux-ci auront besoin d'augmenter énormément leurs impôts ou d'emprunter de telles sommes sur les marchés mondiaux des capitaux que leurs taux d'intérêt augmenteront. Les gouvernements seront alors contraints de diminuer l'ampleur de leurs programmes sociaux parce qu'ils ne pourront plus les financer.
    Les Etats-Unis seront également confrontés à ce problème, mais à plus long terme. Leur population est plus jeune et le niveau des programmes sociaux n'est pas aussi élevé qu'en Europe. Mais ils sont toutefois suffisamment importants pour que, si rien ne change, ils vivront une crise identique d'ici vingt à 25 ans.

    Riccardo Petrella: Nous devons créer des richesses et utiliser les ressources humaines pour répondre aux besoins de la société, mais pas comme le dit Bill Lewis, uniquement pour diminuer le filet de la sécurité sociale.
    Le véritable problème est le suivant: nous devons réinventer la façon dont nous utilisons les énormes gains de productivité de nos économies. Il nous faut en effet les utiliser pour reconstruire nos villes décadentes et non pour mettre en place des autoroutes de l'information qui ne laisseront aux gens aucune possibilité de discuter ensemble dans la rue. C'est en tentant de répondre aux réels besoins de l'homme, de reconstruire les autoroutes, les écoles et les hôpitaux, que nous créerons des emplois.

    William Lewis et Riccardo Petrella

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