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    Le secrétaire général de l'organisation militaire : Willy Claes: L'OTAN reste prête en Bosnie

    Par L'Economiste | Edition N°:160 Le 29/12/1994 | Partager

    Dans cette première grande interview accordée à la presse depuis sa prise de fonctions en octobre 1994, le secrétaire général de l'OTAN, Willy Claes, fait part de son pessimisme quant à l'issue du conflit bosniaque et son optimisme pour l'Alliance. Cette interview vient à un moment clef pour l'OTAN. Après une longue hésitation, les Etats-Unis se sont résolus à l'ouverture de l'Alliance aux pays d'Europe centrale et orientale. Mais la Russie s'oppose fermement à cette évolution.

    - Question: Les Américains se retirent, sans prévenir leurs alliés, du contrôle de l'embargo maritime; le Français Alain Juppé impute l'échec en Bosnie aux Etats-Unis; le président de la Commission européenne Jacques Delors estime l'idée de lancer le débat sur l'élargissement de l'Otan prématurée; l'ambassadeur allemand Hermann von Richthofen se plaint à cet égard des pressions américaines et parle de la division de l'Alliance. N'est-ce pas la désunion au sein de l'Otan?

    - Willy Claes:
    Je ne partage pas cette approche à sensation qui ne traduit en rien la situation au sein de l'organisation.

    D'abord, les Américains n'ont pas abandonné l'embargo. Ils ont simplement annoncé qu'en ce qui concerne l'embargo sur les armes ils ne sont plus prêts à assurer le contrôle du côté bosniaque.

    M. Delors a critiqué le moment du démarrage de l'élargissement, mais il y a maldonne. On ne démarre rien du tout. Cela a été décidé bien auparavant, lors du sommet de janvier 1994 où l'on a dit clairement que l'Otan optait pour un élargissement qui serait le résultat d'un processus évolutif. Ce qu'on a décidé maintenant ne peut étonner.

    Il n'est pas du tout anormal qu'il y ait, dans une institution démocratique comme celle-ci, quelques divergences de vue.

    On en a vu d'autres. Rappelons la crise interne de l'Otan lors des événements de Suez.

    - N'y a-t-il pas néanmoins division au sein même de l'Otan entre ceux qui préconisent une politique de neutralité en Bosnie et ceux qui désignent agresseurs et victimes?

    - Dans cette question bosniaque, ce n'est pas l'Otan qui a la responsabilité de la stratégie, ni de la direction des opérations. C'est l'ONU. Nous n'avons que quelques mandats: "Sharp guard" et "Deny flight". C'est tout. Pour le reste, c'est l'ONU.

    La paix par les avions

    Mais l'Otan n'a-t-elle pas perdu sa crédibilité politique quand on la voit réduite à l'impuissance devant le siège de Bihac ou la prise en otage des Casques bleus?

    - Nous ne sommes pas impuissants. Nous disposons sans aucun doute des moyens militaires nécessaires pour arrêter le siège. Mais c'est vrai que nous perdons une partie de notre crédibilité, parce que les autorités de l'ONU estiment qu'il faut éviter une approche militaire du problème de Bihac. Et donc on ne tourne pas la clé. Et nous ne prendrons pas nous-mêmes de mesures unilatérales. Nous respecterons l'autorité de l'ONU.

    La vérité, et c'est fondamental, est qu'il existe une contradiction, que je crains insoluble, entre la mission des Casques bleus sur le terrain - maintien de la paix, opérations humanitaires - et ce qu'on veut nous faire faire, c'est-à-dire imposer la paix en envoyant des avions.

    Chaque fois que l'Otan peut faire une intervention, on risque en effet que des troupes sur le terrain soient victimes.

    Cette contradiction trouve son origine dans le fait que la communauté internationale, au début de cette tragédie, a rejeté la stratégie militaire. Aussi bien du côté américain qu'européen, elle a refusé de mettre suffisamment de moyens militaires à disposition pour essayer de trouver une solution.

    - Tirant les leçons de cette coopération entre l'ONU et l'Otan, que préconisez-vous?

    - Je ne crois pas que l'Otan puisse encore accepter des conditions de travail qui, à certains moments, nous paralysent.

    Il faut des mandats plus clairs, même s'il faut distinguer maintien et établissement de la paix. Plusieurs accrocs, en Somalie, au Rwanda et maintenant en Bosnie, nous apprennent qu'il faudra un nouveau débat de fond sur les règles du jeu.

    - Quelles seraient les implications pour l'Otan si le Congrès américain votait en faveur de la levée de l'embargo sur les armes?

    - Il faudra voir alors comment le président américain réagira. Il a beaucoup de pouvoirs, même vis-à-vis de son Congrès. J'ai la conviction que l'administration Clinton voit très clairement toutes les suites négatives d'une décision unilatérale, qu'il s'agisse de l'avenir de l'ONU et donc du dialogue de la communauté internationale, des relations entre les Etats-Unis et l'Europe ou qu'il s'agisse du terrain. Donc même avec une décision du Congrès, l'histoire n'est pas terminée et je ne crois pas qu'il faille tenir compte d'une décision unilatérale dans nos scénarios à court ou moyen terme. Mais il est certain que la course contre la montre a commencé. J'ai rencontré à deux reprises le chef de file des républicains, le sénateur Dole, et il ne fait pas de doute qu'on puisse s'attendre à de telles initiatives. Il serait donc préférable d'arriver à un cessez-le-feu et à des négociations avant qu'une telle mesure soit prise.

    - Comment interprétez-vous l'opposition de la Russie aux projets de déclarations du sommet de Budapest concernant la Bosnie ainsi que son veto à une résolution de l'ONU sur l'embargo pétrolier contre les Serbes bosniaques? Est-elle plus l'alliée des Serbes que partie d'un arbitrage international?

    - On n'est pas encore arrivé, ici à l'Otan, aux conclusions de notre analyse sur cette question. Après la surprise que nous avons connue la semaine dernière, y a-t-il changement stratégique dans le chef des Russes? Nous devons consulter encore beaucoup de sources et nous ne sommes pas les seuls à attendre avant de conclure à ce propos. Je reste personnellement assez optimiste. Je crois que les Russes sont prêts à continuer à coopérer sérieusement au sein du groupe de contact comme ils sont prêts à continuer à coopérer avec l'Alliance atlantique.

    Eltsine le dur

    - Après le discours très dur du président Eltsine à Budapest, qu'est-ce qui vous permet de garder cet optimisme?

    - Je ne nie pas qu'il était dur. Mais plusieurs éléments me confortent dans ma position.
    Notamment, lors du Conseil atlantique de jeudi dernier, j'ai demandé à M. Kozyrev s'il avait des objections ou des amendements aux deux documents qui étaient sur la table: le programme individuel du partenariat pour la paix, qui est un document très développé, et un document sur la structuration du dialogue, qui va jusqu'à la coopération en matière de sécurité. Il m'a dit non. J'ai alors demandé s'il lui fallait simplement plus d'explications sur la portée des décisions prises par le Conseil. Il a dit oui.

    Nous sommes à même, sans accorder de droit de veto, mais au nom de la transparence, de donner les réponses dont Moscou a besoin pour reprendre la coopération comme cela avait d'ailleurs été discuté avec M. Eltsine dans plusieurs capitales après que le sommet de l'Otan de janvier dernier ait pris l'option d'un élargissement au terme d'un processus évolutif. Il doit y avoir moyen de reprendre cette coopération du bon pied dans un avenir très proche.

    - Cela ne vous semble pas être un veto de la Russie contre l'élargissement de l'Otan?

    - Je ne vois aucune institution internationale en Europe qui serait prête à accorder un droit de veto, et même un droit de regard à un quelconque pays. Cela a été dit clairement aux Russes.

    Mais j'insiste sur le fait que nous ne cherchons pas à diviser l'Europe, à créer un deuxième Yalta ou à isoler la Russie. Nous sommes en faveur d'une architecture de sécurité en Europe, contenant d'ailleurs des aspects politiques, économiques et militaires, avec les Russes.

    Il faudra simplement, si besoin il y a, les convaincre de nos bonnes intentions.

    Une chose est certaine cependant, et j'ai pu le constater à Budapest: plus Eltsine fait des discours forts, plus les pays d'Europe centrale insistent pour rejoindre l'Otan dans un laps de temps encore plus court. Il doit bien se rendre compte des effets négatifs qu'il est en train de créer surtout en Europe centrale et même dans certaines républiques de l'ancienne Union soviétique.

    - Que répondez-vous à ce propos au discours de Vaclav Havel et de ses homologues du centre de l'Europe sur l'insuffisance de la réponse occidentale à leurs besoins de sécurité, qu'il s'agisse d'hégémonie russe ou d'un retour des démons nationalistes?

    - J'ai longuement parlé avec M. Havel à Budapest et il n'a en effet pas caché son inquiétude. Comme secrétaire général, je réponds que nous avons démarré le processus d'élargissement et nous avons décidé déjà de la méthode à suivre pour développer le dialogue interne qui doit apporter la réponse à la question du comment élargir.

    Normalement, nous pourrons informer tous les partenaires intéressés à ce sujet avant le Conseil ministériel de décembre 1995.

    - Pensez-vous que les craintes de M. Havel soient fondées?

    - Je n'ai pas de boule de cristal qui me dise ce qui se passera en Russie après 1996. Mais je sais que l'Occident ferait bien de prendre grand soin de sa défense collective et de ne pas considérer tout cela comme étant définitivement dépassé. Nous vivons un peu trop, en Occident, comme si la paix était définitivement obtenue et comme si l'on était une fois pour toutes assuré de la stabilité et de la sécurité. J'ai quelques doutes là-dessus.

    Désengagement américain

    - Les élections du 8 novembre dernier aux Etats-Unis ont-elles renforcé la tendance au désengagement américain en Europe?

    - On ne peut en effet sous-estimer la tendance isolationniste qui caractérise une partie de l'opinion publique américaine.

    Peut-être cette partie-là sera-t-elle accentuée par la présence renforcée des républicains au Congrès. Je dis peut-être, car lors de mes discussions, assez âpres, avec le dirigeant républicain Dole, celui-ci a confirmé la volonté de son parti de renforcer l'Otan et d'appuyer fortement le mouvement d'élargissement.

    - A la lumière des récents événements et de son impuissance en Bosnie, comment définiriez-vous le rôle essentiel futur de l'Otan, organisation que l'on sait maintenant privée de son ennemi?

    - D'abord, il serait sage de ne pas tout à fait abandonner l'ancienne notion de défense collective. On ne sait jamais.

    Les défis auxquels on est confronté aujourd'hui sont peut-être plus compliqués encore que ceux que l'on a connus pendant la guerre froide. Le premier d'entre eux consiste à élargir la stabilité et la sécurité vers l'Est.

    L'Otan peut y contribuer dans une mesure plus large que purement militaire.

    De là le partenariat pour la paix et le début d'un processus d'élargissement. Mais il y a d'autres défis. Nous sommes confrontés au danger de la prolifération des technologies militaires modernes et des armes de destruction massive. Nous devons vraiment développer une stratégie de contre-prolifération.

    En outre, nous voyons un peu partout la renaissance de nationalismes exacerbés et le danger de conflits régionaux.

    Nous devons plus que jamais nous spécialiser aussi dans des opérations de gestion de crise et de maintien de la paix.

    Interview réalisée par
    Pierre LEVEVRE,
    Le Soir, Belgique

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