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Economie

Le rat et le copropriétaire

Par L'Economiste | Edition N°:298 Le 02/10/1997 | Partager

Vivre en société commence dans l'immeuble et sur le trottoir. Là est le premier test de la sociabilité et de la démocratie. Regardez les rues ornées de poubelles et les escaliers sombres comme des grottes.


Les rats sont heureux, les poubelles sont pleines. Ils se gavent. Les escaliers sont dans le noir total. Ils se vautrent. Parfois, ils sont réveillés par le cri de l'une de ces dames, élégante et parfumée, dont le mari refuse de payer les charges de l'immeuble, dont l'électricité.
Tant mieux pour les rats qui vont pouvoir s'ébattre dans les coins en toute intimité, proliférer dans la cage d'ascenseur, squatter les parkings, les caves et toutes les parties communes laissées vides par des copropriétaires défaillants, incapables de s'entendre. On peut discuter sur les causes, et les remèdes, pas sur le phénomène: l'habitation individuelle, villa ou maisonnette de médina, recule au profit de l'habitat collectif, en immeuble. C'est la règle tant en milieu populaire que résidentiel. Mais l'organisation sociale, nos comportements n'ont pas suivi. Il y a la crise du logement pour ceux qui n'en trouvent pas et la crise des logés pour ceux qui en ont trouvé: saleté, tapage nocturne, indif-férence, agressivité. Et pourtant, c'est à ce niveau qu'apparaît la sociabilité et que germe la démocratie. Si 10 personnes ne peuvent s'organiser dans un immeuble, comment 100.000 peuvent s'organiser dans une commune, et des millions dans un pays. Car, au fond, il ne s'agit que de verser un petit montant dans un pot commun et le dépenser pour le bonheur commun. Mais chacun veut profiter du confort, payé par les autres.

Tous les prétextes ridicules sont bons pour perturber la vie sous le même toit. «Que chacun lave devant sa porte. Pas besoin de concierge». «Je n'utilise pas l'ascenseur, je suis au premier». «J'ai une torche, pas besoin d'électricité dans l'escalier».
C'est la fiscalité locale volontaire, sans percepteur. Mais les fraudeurs sont nombreux, même pour des petits montants, et dans les immeubles résidentiels, qui se dégradent. Allez parler de patrimoine architectural quand les façades n'ont jamais été repeintes depuis la construction de l'immeuble.

Peaux de bananes


Beaucoup rétorqueront que ce ne sont que des petits problèmes insignifiants. Loin de là, c'est la vie quotidienne, c'est-à-dire l'essentiel, tout aussi importante que la vie politique, mais que les politiques ignorent.
D'autres ajoutent que la sociabilité et la convivialité sont dans nos racines arabo-musulmanes, et que le Prophète avait tellement parlé du voisin que ses compagnons croyaient qu'il allait en faire un héritier.
Invitez-les chez vous, un soir, si vous habitez au 5ème étage, que l'ascenseur est en panne, qu'il n'y a pas de lumière dans l'escalier. S'ils glissent sur une peau de banane au 4ème, dévalent sur les fesses et s'écrasent au rez-de-chaussée sur une poubelle nauséabonde, ils changeront d'avis. Ils diront que l'individualisme nous envahit.
C'est tellement sensible grave que beaucoup de copropriétaires s'évitent, rasent les murs, baissent le regard, pour ne pas se croiser et parler de leurs problèmes communs, de concierge et de minuterie. Il ne faut pas attendre l'entraide, la convivialité.

C'est donner des arguments aux ennemis de l'autoorganisation, de l'émergence de la société civile, de la démocratie locale. C'est donner raison aux tenants du tout administratif.
L'immeuble et la rue, premier niveau de la vie sociale, devraient être avant la commune, le premier niveau de démocratie ou de l'Administration autoritaire. Le moquadem et le caïd finiront par s'en mêler à leur manière, si les cahiers et la terrasse ne sont plus des lieux privés, mais des lieux publics, des extensions de la rue, avec saleté et insécurité.
Car des élus, et même des citoyens copropriétaires qui justement n'assument pas leur obligation, perdent leur droit. A l'inverse, beaucoup de citoyens affirment qu'ils n'assument pas d'obligation sur la rue, car ils n'ont pas de droit sur la rue, le quartier, ignorent tout des finances de leur commune, qu'ils assimilent à une administration qui les tracassent. Alors, ils lui déversent leurs ordures, leur eaux usées.
Tant pis pour l'hygiène, les jolies façades, les escaliers accueillants, les ascenseurs qui marchent, le bon voisinage, les enfants qui jouent dans la rue, la démocratie, et les concierges...
Et tant mieux pour les rats!

Khalid BELYAZID

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