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Le monde caché des «screenagers»

Par L'Economiste | Edition N°:418 Le 08/01/1999 | Partager

Après les teenagers, définis par leur âge, voici les screenagers définis par l'écran. TV, consoles, ordinateurs, l'écran est le père, le prof, le copain d'une génération.

Douglas Rushkoff
Les livres de Douglas Rushkoff, écrivain et sociologue, ont été traduits en seize langues. Son premier, Free Rides -sur l'usage des technologies anciennes et modernes- est paru alors qu'il avait à peine 26 ans. Ont suivi Cyberia: Life in the Trenches of Hyperspace, Media Virus! Hidden Agendas in Popular Culture et un roman, Ecstasy Club. Son ouvrage le plus récent, Playing the Future, explore l'univers culturel des «screenagers»: Internet, jeux vidéo, bandes dessinées et science-fiction. Douglas Rushkoff collabore également en tant que journaliste à de nombreuses publications, The Age, The Guardian, The Herald Tribune, Toronto Globe and Mail, Time, Esquire, et au New York Time Syndicate.

Les agents commerciaux et les directeurs de programmes des chaînes télévisées ne se doutaient pas que chercher à définir la jeunesse comme une «part de marché bien définie» provoquerait une véritable refonte des relations des jeunes au monde des médias. Comme les bactéries qui finissent par s'adapter et résister aux derniers antibiotiques, nos enfants ont appris à contourner les nouvelles restrictions qui leur sont imposées avec une facilité et une habileté déconcertantes. Ils ont muté pour se transformer en «screenagers».
Nés dans le monde du multimédia, par opposition aux adultes qui y ont en majorité émigré avec difficulté, ils parlent la langue des relations publiques avec une aisance à faire pâlir d'envie les professionnels. Derrière les appels maladroits à leurs idéaux et à leurs points faibles, ils savent deviner les intentions du publicitaire, et garder leurs distances avec ironie et humour.
Les «screenagers» regardent les émissions télévisées qui les aident en fait à comprendre et à neutraliser les attaques auxquelles est soumis leur libre arbitre. Les Simpsons par exemple, véritable leçon de décodage de la société et des médias, parviennent par la satire à les rendre inoffensifs. Reconnaître les techniques de marketing tournées en dérision dans les Simpsons permet de se préserver de leurs pouvoirs coercitifs.

Beavis et Butthead mettent les «screenagers» au fait du niveau intellectuel des médias et les aident à prendre leurs distances vis-à-vis du monde branché du rock'n'roll. Ces personnages de dessins animés analysent en direct les clips qui passent sur MTV, se moquent des pitoyables gesticulations des rock stars et des efforts de leur maison de disques pour leur donner l'air «cool» et les faire monter au Top-50. Si les clips ont mis fin aux stars de la radio, Beavis et Butthead ont mis fin au pouvoir hypnotique des clips sur les jeunes téléspectateurs qui se soumettaient sans broncher aux derniers diktats de la mode.
L'industrie électronique et informatique ont fourni aux jeunes les outils dont ils ont besoin pour déconstruire et démystifier les médias. Car il s'agit bien au fond de «programmer», non seulement les émissions de télévision, mais aussi les téléspectateurs eux-mêmes, que les programmes et les publicités maintiennent dans un climat de peur.
Tandis que la majorité des téléspectateurs adultes suivent docilement une histoire du début à la fin, les adolescents font depuis toujours usage de la télécommande et se montrent beaucoup moins respectueux, surtout quand ces belles histoires ont une morale commerciale. Ils zappent sans hésitation et papillonnent d'une chaîne à l'autre sans s'attarder sur aucune.
Du coup, ils regardent moins la télé qu'ils n'observent son mode de fonctionnement, en suivant leur propre chemin à travers l'ensemble du paysage audiovisuel et non la voix toute tracée par le directeur des programmes.
Les parents se plaignent parfois du manque de concentration de leurs enfants sans comprendre que l'aisance avec laquelle les jeunes «décrochent» d'une émission en cours les a rendus invulnérables au pouvoir hypnotique des plus habiles magiciens cathodiques. Et au lieu de les en féliciter, nous les accusons de souffrir de «troubles de la concentration», dans l'espoir de remettre au pas ceux qui volontairement refusent notre système.
La console Nintendo accroît encore les pouvoirs du «screenager» et contribue à compliquer la tâche des directeurs de programme. Fini le temps de l'image immuable, vérité biblique directement diffusée chez soi du haut d'un gratte-ciel. Aujourd'hui, les enfants ont pris l'habitude de manipuler les images à l'écran. Cela a fondamentalement changé leur perception de l'image télévisée, qu'ils ne regardent plus avec autant de révérence.
Et si la télécommande a permis au spectateur de déconstruire l'image, la console, elle, a démystifié jusqu'au pixel. Les armes du directeur de programmes, la hiérarchie et l'autorité, en ont pris un coup.
Enfin, la souris et le clavier ont transformé la télévision en moniteur/transcripteur. Les enfants qui grandissent dans des foyers informatisés ne considèrent plus la télé comme un oracle tout puissant au centre du foyer, mais comme un moyen de communication. Bien sûr, il leur arrive de temps à autre de s'asseoir pour regarder «passivement» la télé; mais c'est une démarche volontaire, qu'ils accomplissent en toute complicité, et non par obéissance aveugle.
La télécommande de la télévision, le levier de commande de la console de jeux et la souris de l'ordinateur ont changé à tout jamais la relation des jeunes à l'image et au message des programmateurs. Les enfants aujourd'hui déconstruisent le contenu des programmes, démystifient la technologie et utilisent les médias «à leurs propres fins».

Sans héros


Mais pour l'heure, ces jeunes manquent encore d'un guide ou d'un conseiller, rôle que tenaient traditionnellement les «héros», dont ils ont appris à se méfier. Sans lien avec le passé, avec pour tout langage celui du marketing et des relations publiques, ils cherchent à donner un sens à ce paysage culturel déjà fragilisé par les politiques publiques désastreuses et les centres commerciaux.
Ils n'ont pas été entièrement vaincus. Là où la concurrence empoisonnait les sports d'équipe, ils se sont tournés vers les sports dits «extrêmes», comme le skate board, qui se passent des sponsors institutionnels. Là où les boîtes de nuit devenaient trop commerciales et vaines pour qu'on puisse vraiment s'y sentir bien, ils ont organisé leurs propres "raves" et leurs lieux de rencontre, sans l'aide, ni le consentement préalable, de leurs parents.
Leur quête de sens nous alarme et nous répugne. Parfois à juste titre. Comme le piercing et les tatouages pour plus d'authenticité dans une société qui n'offre que très peu de repères stables, la camaraderie des gangs des quartiers chauds comme seule communauté là où les églises et les écoles ont échoué; la violence apocalyptique des jeux-vidéo pour les distraire des réalités de la rue comme du jugement dernier qu'annoncent les télévangélistes.
Mais nous ne devrions quand même pas nous offusquer de ce qu'ils essayent de réagir et de s'adapter à un monde sans queue ni tête. Ce qui est condamnable, c'est bien plutôt notre incapacité à enrayer et à maîtriser la machine économico-commerciale. Car si nos enfants apprennent à vivre, et même à aimer vivre, dans le chaos, c'est bien parce que nous les y avons mis.
Il faut apprendre à rester ouvert et tolérant face au comportement et à l'attitude de nos enfants. Leurs facultés d'adaptation devraient être applaudies plutôt que déplorées. Surtout, il faut apprendre à envisager positivement l'avenir en tenant compte des attentes des jeunes, et non en les obligeant à se conformer à ce que nous avons déjà décidé sans eux.

Douglas Rushkoff (USA)

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