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    Tribune

    Le mimétisme chez le promoteur marocain

    Par L'Economiste | Edition N°:221 Le 14/03/1996 | Partager

    Savez-vous quel est le premier commerce qui s'installe dans un quartier marocain?
    Une épicerie!
    Savez-vous quel est le deuxième commerce qui s'installe dans un quartier marocain?
    Une autre épicerie! et ainsi de suite.
    Car le deuxième épicier réfléchit bien et se dit que du moment qu'il y a un épicier c'est que ça marche, le troisième épicier fait de même, et ainsi de suite.
    Or le chiffre d'affaires que peut réaliser une épicerie dans un quartier n'est pas extensible à l'infini; de ce fait, ce chiffre se voit divisé, successivement par deux, trois et par n, à l'installation du deuxième, troisième, et du énième épicier.

    On est alors devant des commerces qui vivotent, à peine, et non des commerces porteurs de projets de développement. Les anciens, dans leur sagesse infinie, pratiquaient leurs commerces dans des souks (souk de babouches, souk de menuisiers, souk de cuir, etc) et le principe essentiel du souk est, justement, de concentrer un nombre limité de commerçants, pratiquant le même commerce, dans un espace donné. L'extension future de la ville ne pouvait qu'être bénéfique aux commerçants.
    C'est bien connu, l'homme descend du singe, et le promoteur marocain est justement un tel homme, tant il singe et mime les autres promoteurs marocains.
    Si l'on analyse l'industrialisation du Maroc, juste après l'indépendance, en considérant les créations d'entreprises, on pourra montrer que celles-ci se sont faites par vagues successives dans des domaines donnés.
    Ainsi, dans les années soixante, les promoteurs marocains se sont mis à monter des usines de textile (filatures, tissages, teintureries de filés et de tissus, etc); dans les années soixante dix on a jeté son dévolu sur les industries électromécaniques, et depuis les années quatre-vingts et quatre vingt dix, les promoteurs marocains ne jurent plus que par l'agro-industrie et les services.

    Si l'orientation vers l'agro-industrie a été le fait des pouvoirs publics, grâce à la défiscalisation de ce secteur, et que ce secteur a encore de belles années devant lui, il n'en est pas de même du secteur des services: on a assisté d'abord à la création de sociétés de service en ingénierie informatique, les S.S.I.I., après ce fut le tour des agences de communication, ensuite des écoles privées d'enseignement supérieur, puis des cliniques privées, des cafés et crémeries, etc
    La conséquence immédiate d'un tel mimétisme effréné est que le tissu économique du pays se trouve être essentiellement constitué de petites entreprises très vulnérables du fait qu'elles doivent se partager un chiffre d'affaires qui n'augmente pas, relativement, autant qu'augmente leur nombre dans un même secteur. Il y a par exemple actuellement tellement de sociétés d'informatique, sur le marché, que l'offre dépasse de beaucoup la demande. Les offres de prix de configurations standards d'ordinateurs, qu'on voit, par mailings faxés, par encarts publicitaires dans les journaux, ou par prospectus, dépassent l'imagination, rendant toute marge bénéficiaire minime, voire illusoire.
    L'exemple des agences de communication est aussi édifiant: il ne se passe pas une semaine sans qu'on ne reçoive des offres de service d'une nouvelle agence qui promet monts et merveilles , à tel point qu'actuellement, tout ce qui doit faire la richesse d'une telle agence, à savoir la création artistique, est offert gratuitement, l'agence se contentant du subside que représente la commission de la ristourne des médias.

    Pour le cas des instituts privés d'enseignement supérieur, quelques chiffres peuvent étayer notre propos; en effet, en 1992/93 on comptait 37 instituts et 6.592 étudiants inscrits, soit en moyenne 178 étudiants par institut; en 1994/95 on comptait 50 instituts et 7.726 étudiants inscrits, soit en moyenne seulement 155 étudiants par institut. Pendant que le nombre d'instituts augmentait de 35%, celui des étudiants inscrits n'a augmenté que de 17%, causant par là une diminution de 13% du nombre moyen d'étudiants inscrits par institut, et cette tendance devra, dans l'avenir, s'accentuer.
    La concurrence sur chaque marché devient vite très dure, et partant, la vie de l'entreprise y est très précaire. Tous les concepts de gestion moderne de l'entreprise, à savoir stratégie de développement , marketing stratégique, gestion des ressources humaines, ne peuvent être utilisés, de façon efficiente, l'entreprise étant acculée à vivre au jour le jour.

    Que faire devant un tel engrenage mimétique?

    Une première clef est que l'entreprise doit se distinguer par un différentiel concurrentiel dans le rapport qualité/prix. Ce sont les entreprises qui justifient d'un meilleur rapport qualité/prix qui pourront prétendre à une pérennité financière. Mais l'investissement dans la qualité n'est pas à la portée de toutes les entreprises; il est lourd, il exige un changement radical des mentalités, et il n'est pas d'un apport immédiat. On constate, généralement, que ce sont les premières entreprises créées dans un secteur qui arrivent à remplir de telles conditions. Ceci rend la tâche très difficile pour les autres entreprises qui désirent s'investir dans le même secteur. C'est ce qu'on appelle, en économie, la barrière d'entrée dans un secteur.
    Ainsi, ce n'est pas un hasard si actuellement ce sont les sociétés d'informatique, les agences de communication qui ont été créées les premières qui tiennent le haut du pavé dans le marché de l'informatique et celui de la communication.
    Ceci ne veut absolument pas dire que toute entrée, pour une nouvelle entreprise, dans un de ces secteurs est impossible, mais seulement que cela ne se fera pas sans difficultés majeures et que la réussite exigera de grands efforts et beaucoup de sacrifices.

    D'où la deuxième clef: à vouloir, s'il faut à tout prix mimer, le promoteur marocain devra mimer les promoteurs étrangers. N'est-ce pas ainsi que les Japonais ont réussi leur développement? Ils copiaient tout ce qui se faisait en dehors de chez eux et ont fini par être copiés par les autres.
    Nos premières agences de communication, nos premières sociétés d'informatique, nos premières écoles privées d'enseignement supérieur ont bel et bien été des copies conformes de ce qui existait déjà ailleurs. Alors, au lieu de voir ce que fait le voisin marocain immédiat, avant de créer une entreprise, le promoteur marocain devra voir ce qui se fait ailleurs et qui ne se fait pas encore chez nous.
    Ce n'est qu'à ce prix qu'on pourra parler, au Maroc, d'innovation dans la création d'entreprises; innovation certes toute relative au Maroc, mais salutaire car indispensable.

    Mohamed DIOURI
    Président du Groupe I.G.A.

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