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Le défi écologoque : La nature piratée par brevet

Par L'Economiste | Edition N°:217 Le 15/02/1996 | Partager

La physicienne Vandana Shiva milite pour l'écologie, car "l'état de la nature détermine les conditions de vie". Directrice de la Research Fondation for Science, Technology and Natural Ressource, en Inde, elle dénonce devant les parlements du monde entier les grandes firmes occidentales. Car elles pillent la biodiversité de son pays en brevetant des produits présents dans la nature. Elle préconise une réforme du droit de la propriété intellectuelle afin de mieux protéger le patrimoine culturel et naturel.


World Media : Vous affirmez que le Nord est en train de piller la biodiversité des pays du Tiers-Monde. Selon quel processus?
V.Shiva : Je vais vous donner un exemple. Il pousse en Inde un arbre aux nombreuses propriétés que les femmes connaissent depuis toujours. On en tire un pesticide très efficace. Il a des propriétés curatives qui sont énumérées dans la littérature médicale indienne. Il sert même de brosse à dents. Mais les différentes propriétés de cet arbre font aujourd'hui l'objet de brevets détenus par des entreprises américaines, et en particulier par la société W.R. Grace. Elle prétend avoir découvert les propriétés pesticides de cet arbre. A mon avis, cela constitue un acte de piratage. Il est injuste que l'on puisse s'approprier impunément le patrimoine biologique et intellectuel d'un pays. Voilà pourquoi nous avons intenté un recours auprès de l'Office européen des brevets avec l'aide d'un certain nombre de députés européens, et auprès de l'Office américain des brevets avec la collaboration de la Fondation pour les Tendances Economiques.

- Comment une firme étrangère peut-elle breveter un arbre indien ?
- Le nouveau droit de la propriété intellectuelle voulu par le récent traité du GATT nous met en face d'un système de piratage quasi-institutionnel qui facilite l'appropriation de la richesse du Sud -c'est-à-dire sa richesse biologique, ses cultures et la diversité de ses plantes médicinales- par les grandes firmes occidentales.

- Vous voulez breveter tout ce qui se trouve en Inde pour le protéger?
- Non, mais nous voulons empêcher les gens de s'approprier certaines choses qui appartiennent au patrimoine de tous les Indiens. Notre patrimoine culturel et naturel doit tomber dans le domaine public.
Mais les organismes qui accordent les brevets ne reconnaissent que ce qui paraît dans les revues scientifiques publiées dans leur propre pays. Or le patrimoine culturel et les connaissances apprises par un peuple au cours de son histoire font partie du domaine collectif public. Ce patrimoine ne doit pas devenir la propriété exclusive de l'industrie.
Il faudrait toute une nouvelle législation des marques pour prévenir la mainmise des grandes entreprises monopolistes sur les ressources de petits producteurs locaux. C'est l'un des enjeux de cette fin de siècle que d'interdire ce genre de piratage, afin de permettre à tout un chacun de gagner sa vie comme il l'entend, et d'empêcher les multinationales de faire la loi.

- Cela suffirait-il pour émanciper les pays du Sud de la domination du Nord ?
- Non. Prenons l'exemple des semences préparées en laboratoire et vendues aux petits exploitants. S'ils sont plus efficaces à court terme, ces hybrides ne se reproduisent pas et doivent être rachetées chaque année. Elles ont remplacé toutes les espèces locales. C'est une stratégie de domination du Nord sur le Sud. Il y a une volonté certaine d'affaiblir notre agriculture, une industrie qui a toujours été fondée sur la diversité naturelle du pays. Les grands fabricants de produits agricoles du Nord vendent très cher leurs graines à nos agriculteurs. Mais ce n'est pas tout. Nous devons ensuite acheter les engrais chimiques proposés par les mêmes firmes, avant de leur revendre nos récoltes. Car vous pensez bien que ce n'est pas nous qui allons les traiter et les distribuer. Tout cela correspond aux objectifs de l'ex-GATT .

- Quelles solutions proposez-vous?
- Je crois que nous accomplirons de véritables progrès écologiques le jour où chaque pays assurera sur ses terres une partie de son alimentation. Les produits de base capables de nourrir les plus pauvres. Le rôle des agriculteurs est essentiel. En soignant la terre jour après jour pour produire leur nourriture, ils visent le long terme et ne sacrifient pas le sol à des intérêts immédiats de production et de rentabilité. Celui qui sait qu'il devra toujours compter sur sa terre pour manger l'entretient. C'est une double hygiène, puisqu'elle maintient en plus des structures traditionnelles qui donnent des emplois à beaucoup de gens sans qualification, dont les femmes.

- Vous faites des femmes les gardiennes de la terre?
- Les femmes ont une relation privilégiée avec la nature, non pas pour des raisons biologiques, mais plutôt historiques. Cela est dû - en partie au moins- à la division des tâches entre elles et les hommes. De plus en plus au cours de l'Histoire, les hommes ont intégré le marché, où les échanges se font avec de l'argent, tandis que les femmes en sont restées au stade de ce que j'appelle l'économie de subsistance, où les échanges impliquent de l'amour et des soins maternels.

- Les femmes sont donc plus conscientes des problèmes de l'environnement?
- Depuis toujours, tout mouvement crédible en Inde avait une femme à sa tête. Actuellement, dans les zones littorales, ce sont les femmes qui refusent de voir nos écosystèmes endommagés par la production industrielle de crevettes pour l'exportation. De tels projets risqueraient de détruire l'agriculture dans ces zones, ainsi que la pêche. D'ailleurs ce sont les femmes qui fournissent le gros des bataillons dans la lutte pour l'environnement partout dans le monde.

- Comment se fait-il que l'Inde soit également très présente dans la lutte pour l'environnement?
- Cela tient à la cosmologie indienne. Notre philosophie consiste à accomplir son devoir en trouvant sa place dans la société et dans la nature. Cela implique les Indiens dans la marche du monde. La Nature ne nous est pas extérieure, mais appartient à notre vie. D'une manière générale, le bouddhisme conduit les gens à élaborer une vision personnelle du monde qui les rend responsables de leurs actes.

Propos recueillis par Cécilia Gabizon

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