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Le défi écologique : Greenpeace: Voyage au coeur de la multinationale verte

Par L'Economiste | Edition N°:217 Le 15/02/1996 | Partager

Greenpeace International (GPI) est aujourd'hui l'organisation écologique la plus puissante et la plus médiatique au monde. Créée en 1970 par un petit groupe de pacifistes américains, souvent anciens du Vietnam, GPI est progressivement devenue une véritable multinationale de l'environnement. Et aux actions initiales, souvent violentes, succède désormais une approche de plus en plus pragmatique. Au lendemain de la reprise des essais nucléaires par la France, Hélène Crié retrace cette évolution.


Un petit comité décide, à Amsterdam, de la stratégie de Greenpeace. Diplomates reconvertis, transfuges de l'industrie, anciens militants formés sur le tas, scientifiques, ce sont les cadres sup de Greenpeace International (GPI). Ces professionnels de l'environnement se promènent entre Amsterdam, siège mondial de l'organisation, Londres, centre névralgique des communications, et Hambourg, le plus riche bureau national de la planète.
D'autres, burinés par le soleil et le vent du large, arborent des salopettes maculées de cambouis et des tignasses de hippies. Ils sillonnent les océans sur un des sept navires de la flotte arc-en-ciel ou font la navette avec la station polaire financée par Greenpeace dans l'Antarctique. Le reste du staff, l'immense majorité des 800 permanents, dépouille des rapports scientifiques et financiers, expédie des mailings, réceptionne des chèques, entretient le matériel, prépare des dossiers de presse... De temps à autre, ils escaladent des cheminées d'usine ou des tours de centrale nucléaire, endossent des combinaisons de plongée et bouchent des canalisations d'égout ou pataugent dans des nappes de pétrole pour effectuer des prélèvements.

Telle est Greenpeace, l'organisation non gouvernementale (ONG) écologiste la plus connue au monde. Peut-être pas la plus riche, le World Wildlife Fund (WWF, Fonds mondial pour la nature) la coiffant de peu au poteau. Peut-être pas la plus sérieuse sur le plan scientifique, ainsi que le murmurent timidement d'autres associations écologistes infiniment moins médiatisées. Mais la plus puissante, assurément
L'aventure commence il y a vingt-cinq ans, lorsque quelques jeunes Américains déserteurs du Viêt-nam et des Canadiens apprennent que les Etats-Unis vont faire exploser une bombe atomique de 1,2 mégatonne dans les îles Aléoutiennes, à la pointe de l'Alaska. Les protestataires partent à l'assaut sur un bateau de pêche, baptisé Greenpeace, "Paix verte". Des images diffusées dans le monde entier font le reste: les allumés de Greenpeace accèdent à la notoriété.
Suivront ensuite les batailles contre les essais nucléaires français à Mururoa, la chasse à la baleine, le massacre des bébés phoques et les déversements en mer des déchets toxiques. Derniers coups d'éclat, la victoire contre Shell, en juin 1995, et la campagne contre les essais français à l'automne de la même année.

La planète en danger

Greenpeace est une organisation écologiste -"petite", assure-t-elle, en regard des Etats et des économies mondiales-, mue par ce credo: la planète est en danger, menacée par l'épuisement de ses ressources naturelles et par les pollutions de la société industrielle. Mais comment expliquer l'apparente sélectivité dont fait preuve Greenpeace à l'égard de ses cibles? Pourquoi cet acharnement contre les essais nucléaires français et cette passivité relative face aux essais chinois? Les responsables de Greenpeace le répètent, navrés encore une fois: oui, il est plus facile de peser sur une démocratie, hantée par son opinion publique, que sur une dictature. Et les essais chinois ont lieu en plein désert: pas facile d'aller là-bas. Certains pays sont simplement plus visés que d'autres. En 1992, par exemple, Greenpeace a tenté d'empêcher l'arrivée en France d'une cargaison de pyralène usagé australien. En Australie, pays producteur du déchet, l'association a protesté pour la forme, mais le pyralène est finalement parti sans gros problème.
"Allons donc! L'Australie est incontestablement un pays ami, il faut la ménager. Et la France, ou encore la Norvège, sont évidemment des cibles privilégiées pour Greenpeace" rigole Jacky Bonnemain, patron de l'association française Robin des Bois, sorte de scission française de Greenpeace. L'Australie est un des premiers pourvoyeurs de fonds de GPI, et son gouvernement s'est assuré la collaboration de Greenpeace pour édifier un village olympique "écologiquement correct" lors des futurs JO de Sydney. La Norvège, au contraire, qui est avec la France le plus mauvais contributeur européen de Greenpeace, est dans le collimateur des écolos pour sa position sur la chasse à la baleine, qu'elle entend bien redémarrer maintenant que les stocks se sont reconstitués. Quant à la France, inutile de s'apesantir: entre les attaques de l'armée contre Greenpeace à Mururoa en 1972, son obstination à construire une piste d'aviation en Antarctique au mépris des intérêts de la faune, le fait qu'elle accepte de retraiter les déchets nucléaires du monde entier, sa responsabilité dans l'attentat contre le Rainbow Warrior à Auckland en 1985, et la reprise des essais en septembre 1995, sa cause est entendue. Aussi, disent les critiques, ne faut-il pas s'étonner si GP ne s'attaque jamais avec autant d'acharnement aux intérêts des Etats-Unis ou de l'Allemagne. Ni, jusqu'à nouvel ordre, à ceux de l'Amérique latine ou de l'Asie (hors Japon), où Greenpeace oeuvre avec obstination pour s'implanter.

Ces seules amitiés-inimitiés ne peuvent suffire à expliquer le choix des thèmes de campagne définis par Greenpeace et les lieux sélectionnés pour mener des actions d'éclat. Les premières luttes de Greenpeace ont porté sur la protection de la mer. "A l'époque, c'était l'espace idéal pour les industriels et les Etats désireux de se débarrasser discrètement de leurs déchets toxiques et radioactifs. En les prenant sur le fait, nous avons cassé cette logique du "pas vu, pas pris" rappelle Rémi Parmentier, 38 ans, le plus ancien permanent de Greenpeace, membre de la division politique de GPI et président du bureau français.
Fort logiquement, Greenpeace s'est attelée dans la foulée aux pollutions marines d'origine tellurique, c'est-à-dire en provenance des fleuves. Nouvelle méthode: un lobbying acharné dans les conférences internationales, où se rédigent et se signent les traités entre Etats. D'où l'importance prise par la division politique de GPI, qui travaille exclusivement sur ces dossiers. "Selon les sujets évoqués, nos permanents s'entourent de spécialistes, juristes ou scientifiques, souvent extérieurs à l'organisation, qui les épaulent durant les négociations", explique Ana Toni, Brésilienne de 31 ans, transfuge d'une ONG oeuvrant pour le développement, coordinatrice à Amsterdam de la division politique.

"Dans les années 80, le tiers monde a pris la relève de la mer comme exutoire discret des déchets", indique Rémi Parmentier. L'Américain Jim Puckett, 40 ans, permanent depuis quatorze ans, coordinateur des campagnes sur les produits toxiques, précise: "Nous ne séparons pas les objectifs environementaux de leurs conséquenses sociales." Le virage politique de Greenpeace s'accentue alors, et l'association obtient le statut d'observateur à l'ONU.
"Certaines de nos campagnes sont moins visibles et moins spectaculaires que d'autres, remarque Jim Puckett. En général, on essaie d'identifier les thèmes qui peuvent toucher le public, c'est ainsi qu'on obtient des résultats."
C'est précisément ce qui choque les autres associations écologiques, meurtries par le sentiment désagréable de labourer le terrain scientifique pour préparer celui de Greenpeace. "C'est une machine à faire du fric, point. Comme Cousteau", martèle Yves Lenoir, un ancien dirigeant de Greenpeace-France.
Grâce au succès de sa campagne contre Shell, et surtout grâce à Jacques Chirac, Greenpeace est à nouveau au zénith. Mais elle a eu chaud. En cinq ans, l'organisation a engrangé près de 170 millions de dollars, toutes filiales nationales confondues, versés par près de cinq millions de donateurs répartis à travers le monde. Sans compter les revenus de ses placements financiers, ceux des ventes de livres, disques, sacs, vêtements, et naturellement le produit de son activité audiovisuelle. Mais depuis 1991, ses finances déclinaient régulièrement. Alors que le budget de GPI pour 1993 atteignait 38 millions de dollars (près de 200 millions de francs), en 1995 il tombait à 28,6 millions de dollars (150 millions de francs).

"Il y a eu une baisse du don moyen, qui tourne aujourd'hui autour de 30 à 40 dollars (150 à 200F, ndlr) par an par donateur. Or les dons constituent 99% des ressources de Greenpeace. On a aussi enregistré une légère baisse des adhésions", confirme le directeur international du marketing et de la collecte de fonds, l'Américain Daryl Upsall, 34 ans, membre de GPI depuis deux ans. Entre la guerre du Golfe, qui a pesé sur l'opinion américaine, choquée des positions pacifistes de Greenpeace, la guerre en Yougoslavie et au Rwanda, qui a dévié nombre de dons européens vers l'humanitaire, la direction de GPI a été contrainte de serrer les boulons. Licenciements, abandon de certaines campagnes coûteuses et peu rémunératrices, reprise en mains de bureaux nationaux trop peu rentables, le tout a entraîné une grave crise d'identité. La crise interne a éclaté au grand jour à l'automne 1991, avec la publication, dans l'hebdomadaire allemand Der Spiegel, d'une enquête impitoyable sur Greenpeace. Elle détaillait par le menu les excès médiatiques, bureaucratiques, dépensiers et antidémocratiques d'une organisation passée trop vite du niveau de l'épicerie à celui de l'hypermarché. A propos de l'absence de démocratie, Thilo Bode, directeur de Greenpeace Allemagne, répondit alors aux attaques: "Nous sommes un groupe de pression, pas une association de randonneurs. En faisant participer plus de personnes aux décisions, les buts de l'organisation seraient rapidement pervertis."
Il est vrai que dans les assemblées générales de Greenpeace, seuls les bureaux riches, c'est-à-dire ceux qui peuvent contribuer à alimenter les caisses de GPI, ont le droit de vote. Quant aux décisions quotidiennes, elles sont prises unilatéralement par l'état-major d'Amsterdam. Depuis cinq ans, les luttes d'influence entre les "vétérans" et les nouveaux managers de la multinationale de l'écologie minent Greenpeace.

En juin, le conseil d'administration de GPI a choisi Tilo Bolde comme directeur exécutif. Le profil de cet économiste de 48 ans, ancien cadre très supérieur d'une entreprise métallurgique, tranche avec celui des romantiques fondateurs du mouvement arc-en-ciel. Son credo: pour crédibiliser la contestation, il faut proposer des actions positives. En Allemagne par exemple, sous son impulsion, Greenpeace s'est associée à un professionnel du froid pour construire un réfrigérateur n'affectant pas la couche d'ozone, qui a eu un succès commercial immédiat. "Nous venons de découvrir la force de l'action des consommateurs, avoue Jim Puncket. Jusque-là, Greenpeace considérait que son rôle se limitait à informer" Les militants de Greenpeace qui adhèrent à cette nouvelle stratégie ont bien compris que le pouvoir des Etats était désormais largement entamé par celui des marchés nationaux et mondiaux. En pesant sur ceux-ci, en tentant de convaincre les entreprises, les politiques et les consommateurs susceptibles d'influencer ces marchés, Greenpeace est en train d'acquérir à son tour un pouvoir considérable. "Les défenseurs de l'environnement applaudissent benoîtement aux succès médiatiques de Greenpeace parce qu'ils pensent que ça fait avancer leur cause. Ils ont tort. Un jour, ils se rendront compte que leur indépendance est menacée: Greenpeace, qui n'est démocratiquement contrôlée par personne, décidera de ce qui est bon et mauvais pour la planète", pronostique sombrement Yves Lenoir.
En écrivant personnellement à l'organisation écologiste pour justifier sa décision de reprendre les essais, le président de la République française a lui-même franchi un pas supplémentaire dans l'adoubement de Greenpeace, nouvelle grande puissance sur l'échiquier planétaire.

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