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Le communautarisme : N'attendons pas que l'Etat nous prenne en charge

Par L'Economiste | Edition N°:217 Le 15/02/1996 | Partager

Amitai Etzioni est devenu une vedette mondiale. Le sociologue américain d'origine israélienne serait la source du renouveau de la gauche. Etzioni est le fondateur du concept de communautarisme. Dans cet article, il en explique la substance. "Les communautaristes proposent une troisième voie, qui nous rappelle que nous sommes tous frères et soeurs mais qu'il ne faut pas attendre que le gouvernement s'occupe de nous.", explique-t-elle. "Personne ne devrait se poser exclusivement en demandeur. Nous devons tous faire notre part de sacrifice, être responsables et partager le fardeau".


Dans les années 1960, nous avons été trop loin dans l'égoïsme et l'intérêt personnel. Puis, en 1980, nous avons fait une overdose d'avidité. D'abord, Freud en délire, puis Adam Smith. Mais la réhabilitation économique à elle seule n'est pas suffisante. Les hommes et les femmes ne vivent pas uniquement de pain. Nous devons donner à nos actions quotidiennes un sens sublimé et une signification morale. Le communautarisme instaure l'équilibre entre un individualisme excessif et une attitude égocentrique. Il indique un juste milieu entre la liberté totale et une liberté bien organisée, entre les droits individuels et le bien de la communauté. Il tente de restaurer le civisme et d'encourager les gens à assumer leurs responsabilités morales.
Les communautaristes proposent une troisième voie : celle qui nous rappelle que nous sommes tous frères et soeurs, mais que nous ne devons pas attendre que le gouvernement nous prenne en charge. Nous devons assumer notre part de sacrifice, nous comporter comme des êtres responsable et partager la tâche. Cette pensée communautariste n'est pas une invention américaine. Elle remonte aux textes rédigés en grec ancien, ainsi qu'à l'Ancien et au Nouveau Testament.

Le programme communautariste commence ainsi : "Les hommes, les femmes et les enfants sont tous membres de communautés diverses - familles, quartiers, associations sociales, religieuses, ethniques, lieux de travail et associations professionnelles innombrables. Ni l'existence humaine, ni la liberté individuelle ne peuvent subsister longtemps sans le soutien des communautés indépendantes ou interdépendantes auxquelles nous appartenons tous."
Le terme "communauté" se rapporte à un groupe de gens qui partagent des liens affectifs et une même culture. A la place d'une relation d'un individu à un autre, ou d'une série de relations individuelles, elle propose un réseau de relations qui s'entrecroisent et se renforcent l'une l'autre. Ces réseaux rassemblent des personnes qui partagent les mêmes valeurs, ont les mêmes principes et les mêmes intentions, qui ont une histoire et une identité commune. Ces collectifs ont une identité, un but et un potentiel qui leur permet d'agir à l'unisson. En fait, ce sont ces communautés qui influencent l'Histoire et mettent en situation l'action individuelle.
Toutes les communautés mettent à contribution la participation, les énergies, le temps et le bien-être de leurs membres. Ces besoins, en soi, ne sont pas anti-communautaires, mais le fait d'élargir le domaine de l'autonomie individuelle génère des forces qui, si elles sont très fortes, affaiblissent les liens et la culture communautaires.

Il en résulte une lutte constante entre le désir d'attirer un groupe d'individus vers le service de la communauté, les règles de cette même communauté et la mobilisation communautaires, tout en les attirant également vers l'individualisation, l'expression individuelle et l'atomisation. Ces deux forces rivales peuvent s'équilibrer comme lorsqu'on roule en bicyclette : pour chaque secousse dans une ou l'autre direction - soit vers l'anarchie et l'individualisme total, soit vers l'autoritarisme du collectivisme extrême - le guidon doit être redressé. C'est ainsi qu'en Albanie, en Chine ou même au Japon, les communautaristes se battent pour obtenir plus "d'espace" pour les droits et l'expression individuels et moins de contraintes communautaires. En Occident, cependant, l'individualisme est excessif et il est urgent de restaurer le sens de la responsabilité sociale et personnelle.
Le communitarisme est en train de se faire une place au sein de la culture politique et dans les délibérations de nombreuses nations. "Je n'essaie pas d'instaurer une nouveau contrat entre les citoyens et le gouvernement" explique Paddy Ashdown, chef du Parti Libéral Démocratique de Grande Bretagne.
Les trois plus grands partis anglais ont désormais des aspirations communautaires. "Il existe quelque chose d'important et de pertinent au coeur de cette philosophie selon laquelle les droits devraient être aussi importants que les responsabilités" ajoute Andrew Smith, porte-parole du Parti Travailliste.

Bien que les idées communautaristes ne soient ni partisanes, ni politiques, un grand nombres de politiciens de renom y adhèrent. En France, l'ancien Président de la Communauté Européenne Jacques Delors s'exprime en communautariste convaincu. En Allemagne, hommes politiques et intellectuels de tous bords s'entendent sur la nécessité d'une communauté renforcée. Aux États-Unis, le Président Bill Clinton et le Vice Président Al Gore et les chefs de l'opposition conservatrice (GOP) Lamar Alexander et Jack Kemp ont exprimé de profondes convictions communautaristes.
Et ce ne sont pas des communautaristes convaincus, comme moi-même qui ont fait germer ces idées dans leur tête : ces hommes sont plutôt des visionnaires qui ont mesuré le pouvoir de certaines idées qui arrivent aujourd'hui à point. Il est vrai que ni la France ni le Royaume-Uni n'ont encore atteint le niveau d'anarchie morale et de dégradation des institutions sociales que connaissent les États-Unis, mais les mêmes tendances se font sentir en Europe. La recrudescence de la violence dans la criminalité, de l'illégalité, de la consommation excessive de drogue, du nombre d'enfants qui tuent sans éprouver aucun remords, sans parler de la corruption politique, sont autant de signes révélateurs.
Ce n'est pas après qu'elles se soient écroulées qu'il faut tenter d'étayer des institutions morales et sociales chancelantes, mais bien au moment où elles se fissurent. Y a-t-il encore quelqu'un pour prétendre que les institutions américaines ne sont pas fissurées aujourd'hui et qu'elles ne le seront pas bientôt en Europe si la tendance se confirme?
Mais les critiques vont bon train : à quelle communauté - locale, régionale, nationale - un individu doit-il faire voeu de loyalisme? D'autres se demandent si en renforçant l'une des communautés, l'autre ne s'en trouvera pas affaiblie. Certes le danger de constituer des communautés tribales qui se retourneraient l'une contre l'autre existe. Cependant, l'histoire de l'Allemagne démontre que les communautés locales peuvent s'épanouir en même temps que les régionales : la Bavière et la Rhénanie, ainsi que certaines régions de l'ancienne Allemagne de l'Est, ont su marier des spécificités régionales à un certain loyalisme envers la société en général.

Des communautés aux structures encore plus contraignantes pratiquent ce que j'appellerais un loyalisme "stratifiées". L'ancien Président de la Communauté Européenne, Jacques Delors, appelle cela la "subsidiarité". Les revenus sont imposables mais une contribution physique équitable est également exigée. Le travail de ses membres est jugé soit légitime (celui des infirmières, par exemple), soit condamnable (comme le trafic de drogue). Dans ce sens, les communautés opposent un refus à un repli excessif sur soi-même ou à des projets trop égocentriques.
Tous les membres d'une même communauté ont cependant une perception différente de la définition du bien commun. Par exemple, quel peut-être le rôle légitime des homosexuels dans une communauté qui attend de tous ses membres qu'ils se marient et qu'ils aient des enfants? Le loyalisme "stratifié" peut provoquer des conflits. Mais quand deux valeurs sont mises en compétition afin d'obtenir l'adhésion des différentes strates au sein d'une même communauté, on se doit d'être loyal aux besoins de la communauté dans son ensemble plutôt qu'à sa communauté immédiate.
Jusqu'à présent, ceci n'est qu'une vision. Mais de nombreuses "communautés des communautés" se sont créées aux États-Unis, en Allemagne et en Italie. "Ce n'est qu'un début" conclut le Programme Communautariste. "C'est un élément du dialogue, qui fait partie d'un processus de débat. Il ne faut pas considérer ces propos comme une série de conclusions, mais plutôt comme des idées qui serviront à alimenter une discussion future."
Pourtant, l'orientation est claire. "Si des individus de plus en plus nombreux se rassemblent pour constituer des communautés actives dont le but est de renforcer l'ordre moral et social, nous serons mieux armés pour lutter contre les problèmes de société tout en réduisant notre dépendance envers les lois, le contrôle et les forces du gouvernement.", lit-on dans le Programme Communautaire. " Nous aurons la possibilité d'instaurer une politique partagée par les citoyens, fondée sur un consensus et des traditions morales et légales. Et nos moyens seront également accrus pour transformer la société en un espace où l'on veillera scrupuleusement au respect des droits individuels et où le civisme aura tout loisir de se développer."

Autour du concept de communauté

Que recouvre le concept de communauté aux Etats-Unis? Cette notion peut-elle exister dans un pays qui se glorifie de son individualisme? Douze grands noms représentatifs de l'opinion publique nous font partager leurs points de vue sur ce sujet. Certains envisagent la notion de communauté sous son angle historique; d'autres, éduqués dans différentes cultures, témoignent de leur expérience personnelle. Il en résulte un panorama provoquant.

N.B. : © Foundation for National Progress/Mother Jones magazine

E.L. Doctorow, romancier, auteur de "Ragtime"

Les communautés sont des phénomènes temporels plutôt que des phénomènes spatiaux. Elles se forment sous la pression des événements, mais dès le retour à la normale, elles se désintègrent. Les gestes de solidarité quotidienne qui importent le plus sont souvent le fait de gens qui ne pensent pas en termes communautaires.
Le chirurgien, dont le seul désir est de gagner sa vie et de bien vivre, apporte sa contribution, même si ses rapports avec ses patients ne sont pas satisfaisants. Le Coréen qui tient l'épicerie du coin et travaille dur pour survivre se sent peut-être étranger, mais son magasin fait partie de la vie du quartier.

Susan Faludi, journaliste, féministe américaine

Contrairement aux Européens, très politisés, les Américains conçoivent souvent la communauté idéale comme une échappatoire à l'engagement politique. La communauté est ici synonyme de fuite vers les banlieues. Les médias sont devenus une pseudo-communauté. Les gens n'en font pas partie, mais si on les y associe, ils ont l'impression de faire partie d'un monde plus grand.
Cela est dû à l'illusion, encouragée par les politiciens, que les médias sont un forum public. Les gens qui racontent leur vie privée au cours d'entretiens télévisés oublient l'engagement politique et social, qui, lui, créerait de vrais liens entre les citoyens.

Noam Chomsky, spécialiste des médias, professeur
de linguistique au M.I.T.

L'idée de communauté vient d'une opération de communication bidon conçue dans les années trente par les entreprises qui s'effrayaient de l'effondrement de leur mode de fonctionnement. Elles ont mis au point de nouvelles techniques pour contrôler la population et lui inculquer l'idée d'une vie commune harmonieuse. Nous sommes tous Américains et nous travaillons tous ensemble: l'ouvrier sérieux, le cadre dur à la tâche, la ménagère. Et puis ceux-là, là: les bons à rien qui essaient de tout bouleverser.
L'idée de communauté est une vaste plaisanterie. Si les hommes d'affaires détestent les syndicats, c'est parce que seul le travail a le pouvoir d'établir une solidarité et une démocratie réelles.

Ram Dass, militant religieux et écrivain

Notre souci immodéré d'individualisme a marqué notre identité collective. Je suis, moi, aussi concerné par ce problème. Dans les années soixante on ne s'inquiétait que de liberté individuelle. Résultat: on a jeté le bébé avec l'eau du bain. Nous sommes maintenant confrontés aux conséquences d'un déséquilibre. Nous sommes si concentrés sur notre individualité que nous avons perdu le sens de la solidarité, l'instinct grégaire inhérent à la nature humaine, ce système dans lequel c'est l'autre qui donne sens à notre vie.
La violence que véhicule la civilisation américaine est évidemment liée au démembrement de ce type de système. Mais il suffit d'observer des gangs comme les Crips et les Bloods de Los Angeles, les jeunes s'y retrouvent et forment un nouveau type de structure communautaire.

Amy Tan, romancière

La communauté à laquelle j'ai appartenu ressemblait plus à une grande famille. Mon père était pasteur d'une Eglise chinoise et le monde qui m'entourait semblait être entièrement chinois. Les fils des femmes que j'appelais "Tatie" étaient comme des frères pour moi. Dans la rue, je peux m'adresser à un Chinois, lui poser une question, lui demander un renseignement, car nous avons le sentiment d'appartenir à une même communauté, nous sommes tous les deux des Chinois aux Etats-Unis: c'est une communauté basée sur le sentiment de notre différence.
La même chose n'était pas vraie en Chine. Le pays est trop varié et les identités régionales trop marquées. Je me sentais plus proche des Chinois de Shanghai que de ceux de Hong-Kong, par exemple.

Richard Rodriguez, écrivain et reporter

Les Etats-Unis ne sont pas fondés sur le concept de communauté. C'est une culture basée sur un protestantisme puritain dont le caractère principal est l'individualité du rapport à Dieu. Le plus grand mythe américain est l'histoire d'un enfant sans mère, dont le père est un ivrogne, qui s'enfuit avec un esclave. Nous ne savons pas comment partager notre culture individuelle.
Rien n'est plus typiquement américain que si je dis que j'ai de la chance parce que je suis Mexicain et que je proclame haut et fort ma différence. Si les Mexicains, qui sont des métis, désirent vraiment se montrer provocants, ils devraient dire: "je vais t'épouser, toi ou ta fille. Tu mangeras comme moi et nous serons amis".

Ellen Goodman, chroniqueuse américaine

Les Etats-Unis ont toujours été le théâtre d'une tension entre l'individualisme et l'identité communautaire. Économiquement, ce sont les individus qui réussissent ou qui échouent. Traditionnellement, la société américaine se divisait entre les hommes, individualistes, et les femmes, garantes de la famille et de l'ordre social. Cet état de fait à pris fin quand les femmes ont commencé à travailler et à se considérer comme des individus plutôt que comme les membres d'une société.
La génération du baby-boom a rompu avec la famille. Ils étaient si nombreux qu'ils semblaient être l'ensemble de la population américaine. Mais maintenant qu'ils ont fondé des familles, ils attendent plus de la société.

Frances Moore Lappe, politologue et militante

On cherche les communautés partout où elles ne sont pas. Une communauté n'est pas faite de bonnes volontés et de similarités de vues. La communauté résulte de l'expérience quotidienne, sur les lieux de travail, au sein du voisinage ou des églises, dans les associations civiques.
Le Programme d'organisation de la communauté confessionnelle du Comté de Sonoma est un parfait exemple d'association de personnes engagées. Ils sont ouvriers agricoles, Afro-américains, Blancs d'origines sociales diverses, certains exercent une profession libérale, d'autres sont religieux, comptables ou juristes. Une de leurs actions a consisté à réunir les candidats au Conseil d'établissement et de les évaluer en fonction de leur capacité à entendre les désirs des citoyens. C'est un système bilatéral: les responsables publics acceptent de rendre compte de leurs actes et les citoyens jouent un rôle actif.

Barbara Kingsolver, romancière

Il n'y a pas de honte à dépendre des autres. Opposé à l'héroïsme du cow-boy solitaire, il y a l'héroïsme banal de la solidarité, celui qui permet d'utiliser des qualités relationnelles pour surmonter les difficultés.
Il faut regarder les objets de son salon ou le contenu de son réfrigérateur et prendre conscience qu'ils ont été produits par des milliers de personnes dispersées sur tous les continents. Les citrons que nous achetons chez l'épicier nous relient à une chaîne alimentaire, ils évoquent la pulvérisation de pesticides ou encore les gens originaires du Mexique. Il est plus simple de ne voir qu'un citron, mais c'est seulement en concevant toute la chaîne que l'on peut se sentir solidaire et responsable.

Theodore Roszak, historien et écrivain

Dans notre société tout croît sans cesse: les armées, les entreprises et les associations commerciales. La tendance à la mondialisation, qu'il s'agisse de gouvernement, de communications ou de commerce, s'oppose au besoin humain de communautés plus petites qui permettent des relations personnelles. L'impulsion qui pousse à dépasser le niveau du quartier ou de la nation est porteuse de désintégration. Quand les réseaux informatiques seront en place et que nous aurons 500 chaînes de télévision, toute culture commune disparaîtra. Des groupes plus petits constitueront des enclaves. Je ne peux prévoir quelle sorte de communauté ils formeront, mais je sais qu'elles seront en réaction contre l'immensité écrasante des systèmes.

Richard Rodriguez, Susan Faludi, E.L. Doctorow, Noam Chomsky, Ram Dass, Amy Tan, Barbara Kingsolver, Ellen Goodman, Frances Moore Lappe et Theodore Roszak.



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