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    Tribune

    Le carambolage des cultures sur les autoroutes de l'information : Valoriser les biens symboliques du Sud

    Par L'Economiste | Edition N°:231 Le 23/05/1996 | Partager

    par le Pr Hassan ESMILI*

    Dans quelle mesure peut-on évoquer le carambolage des cultures de la même façon que le carambolage des voitures sur une véritable autoroute, quand on parle de communication de l'information?(1).

    Les positions que je défends ici ne sont pas encore, malheureusement, partagées par beaucoup de spécialistes européens ou américains, qui ne sentent pas encore le besoin de se départir d'une vision égocentrique.
    Une déformation professionnelle me conduit tout d'abord à m'interroger sur le ou les sens du terme: que signifie donc un carambolage?
    L'item carambolage est présenté dans le grand Robert en quatre sous-entrées:
    a- la première donne le sens premier ou le sens propre comme on dit communément qui est un sens technique lié au jeu de billard. Il signifie le "coup dans lequel une bille touche les deux autres". On réalise une "série", lorsque l'on fait plusieurs carambolages successifs.
    b- le sens de la seconde sous-entrée est estimé vieux et signifie "coup double".
    c- la troisième sous-entrée présente le sens qui nous intéresse le plus ici peut-être et qui signifie "série, suite de chocs, de heurts, de chutes". L'exemple donné est évidemment le carambolage d'automobiles. Ce sens est présenté dans le grand Robert comme familier et figuré.
    d- le dernier sens présenté dans la quatrième sous-entrée est considéré lui aussi comme familier et même vulgaire pour le verbe caramboler. Il signifie posséder une femme sexuellement.
    Si l'on devait chercher ce qui relie ces différents sens, on trouverait l'idée de série, de faits ou d'événements à caractère répétitif, mais surtout une connotation négative qui se dégage, soit parce qu'il y a un vainqueur et un vaincu comme c'en est le cas dans le sens propre, au jeu de billard, soit que le fait est désagréable, non souhaité, brutal, etc C'est le cas des sens métaphorique c et d. Mais dans tous ces sens il y a aussi une connotation d'amusement, d'excitation. Dans un film, un carambolage, quel que soit son sens, peut être amusant et excitant.

    Heur et malheur d'une métaphore

    Mais quel(s) sens peut avoir le carambolage des cultures sur les autoroutes de l'information?
    Il est évident que cette métaphore, celle du carambolage, s'est imposée dans l'esprit de son auteur à cause d'une autre métaphore qui a eu un grand succès, bien qu'elle entraîne quelques ambiguïtés, et qui est celle des autoroutes de l'information. Celle-ci vient de la comparaison établie entre l'autoroute de la circulation (ou communication) routière et celle des câbles en fibre optique qui sont transparents, larges et qui permettent une excellente circulation des signaux.
    Mais si cette métaphore, dont le père est le vice-président américain Al Gore, est heureuse parce qu'elle signifie que l'information va circuler rapidement, sans obstacles et dans les deux sens, je pense qu'il n'en est pas de même du carambolage des cultures, car le présupposé est négatif. Le carambolage est indésirable parce qu'il est brutal, violent, laisse des traces, blesse et peut entraîner la mort.
    En outre, en dehors du jeu du billard, il n'y a jamais de vainqueur dans un carambolage.
    D'un autre côté, même si l'on admet ce présupposé négatif, il ne peut y avoir de carambolage de cultures sur une autoroute de l'information pour une raison qui relève de la logique la plus élémentaire: les cultures n'empruntent pas le même sens. On peut parler de croisement, d'intersection, d'adoption, d'assimilation ou d'intégration, mais pas de carambolage puisque celui-ci implique un choc entre plusieurs cultures et non pas entre deux cultures. Lorsqu'une histoire de Western arrive dans un film au Maroc par exemple, c'est un fait culturel américain qui débarque dans une culture qui lui est étrangère. Une culture émet un fait et une autre le reçoit. Elle peut en faire l'usage qu'elle veut. C'est un contact entre deux cultures. Selon les points de vue, il peut être considéré comme positif ou négatif. Si, en outre, ce film arrive par une autoroute de l'information jusqu'à cet appareil multifonction que nous aurons chez nous, il ne peut y avoir de carambolage sur l'autoroute, mais un contact avec le destinataire virtuel qui ne devient réel que lorsqu'il décide de l'être.
    Ce dernier fait est important dans le raisonnement que je suis parce qu'il me permet de rappeler deux éléments:
    - Le premier est que l'autoroute de l'information n'existe pas encore véritablement. Internet n'en est qu'un exemple réduit et imparfait. Il doit sa célébrité et son succès, par rapport aux réseaux spécialisés qui ont existé avant lui, essentiellement au fait qu'il soit polyvalent, si je puis dire, ou pluridisciplinaire ou généraliste pour utiliser le jargon de l'audiovisuel.
    C'est cet aspect qui favorise l'augmentation spectaculaire du nombre d'utilisateurs à travers le monde. Mais le fait qu'Internet soit encore obligé d'utiliser les lignes téléphoniques qui sont à bande étroite réduit beaucoup son efficacité et la qualité des signaux qu'il transmet, notamment lorsqu'il s'agit de porter des images animées. L'intéractivité réelle, bien qu'Internet assure déjà la bidirection grâce à l'interconnexion des réseaux qu'il réunit et à l'utilisation du téléphone, ne peut se réaliser qu'à travers les câbles à fibre optique, qui sont transparents et à bande large et peuvent assurer un très haut débit de l'information, quels que soient sa forme et son support, dans deux ou même plusieurs sens. La transparence de la fibre optique assure, en outre, une très haute qualité au niveau de la réception des signaux.
    - Le second élément est lié à l'interactive et toute la liberté qu'elle engendre. Echanger des discours à deux ou plusieurs, échanger des documents, des images fixes ou animés, travailler ensemble, instantanément sur un même document bien qu'éloignés physiquement par des milliers de kilomètres, accéder à l'information quand on veut et où que l'on se trouve. Tout cela confère aux individus et aux groupes une dimension nouvelle, qui échappe à tout contrôle et à toute réglementation et fait de l'individu un nouveau type de citoyen.

    La Liberté, la démocratie et le déséquilibre

    Cette situation apportera une démocratisation de l'information et du savoir à l'échelle planétaire puisque théoriquement, du moins, chacun pourra y accéder. Là où il y aura déficit et pour longtemps encore, c'est au niveau de la production de cette information, car le déséquilibre Nord-Sud ne s'estompera pas de sitôt. Mais l'autoroute de l'information, puisqu'elle est à double sens, permettra aux pays du Sud de mettre en circulation et en valeur tout ce qui se rattache à leurs spécialités et leurs cultures et mieux contribuer à l'universel.
    Nous sommes donc loin du carambolage des cultures comme nous sommes encore loin aussi, et de quelques années, des véritables autoroutes de l'information. Nous sommes dans une phase de transition dans laquelle le numérique, la fibre optique et le satellite bénéficient surtout aux chaînes de télévision, c'est-à-dire aux centrales de diffusion. C'est une phase dans laquelle le choix de l'individu et donc sa liberté restent malgré tout limités. A défaut d'intéractivité réelle, il est réduit à la consommation, et à défaut de production dans les pays du Sud, il est condamné à l'évasion. Les images d'ailleurs ne le satisfont qu'à moitié et il demeure frustré de ne pas se voir ou de se voir mal.
    Et là encore il n'y a pas de carambolage. Il y a peut-être pire. Il y a une absence qui favorise une présence envahissante. Mais cette présence, au lieu de combler le téléspectateur du Sud, le frustre parce qu'elle ne valorise pas ses propres biens culturels et symboliques, mais ceux des autres.
    Le jour où le Sud comprendra que son développement et son bien être passent, dans une large mesure, par la valorisation de ces biens symboliques, il saura se préparer à prendre les autoroutes de l'information pour rencontrer l'autre, échanger et dialoguer avec lui sans carambolage ni au sens figuré ou métaphorique.
    Comment le Sud peut-il se préparer à entrer dans la société de demain, qui sera comme on l'a souvent dit la société de l'information? A notre sens la seule réponse valable pour cette question est celle qui met l'homme en tant que ressource au coeur de cette préparation.
    La phase de transition que nous avons évoquée peut être, malgré tout, mise à profit, notamment grâce à la diffusion par satellite et à la compression numérique. Cette dernière permettra la création de chaînes entièrement ou partiellement thématiques destinées à éduquer, à cultiver et à former l'homme.
    Mais la faisabilité de cette préparation et son efficacité sont aussi liées au développement d'une coopération régionale et internationale qui sera progressivement équilibrée et favorisera une meilleure connaissance mutuelle des différentes cultures, des échanges et d'un véritable dialogue Nord-Sud.
    La réduction du déficit au niveau de la production des biens symboliques sera bénéfique pour les deux parties, car elle valorisera l'homme du Sud et en même temps le contraindra à assumer toutes les valeurs de la modernité, telles que celles du travail, de l'objectivité, de la rigueur, de la relation droit-devoir et du sens de la qualité.

    ________________________________
    Doyen et enseignant à l'Université Hassan II de casablanca.

    (1) Intervention faite dans le cadre de l'atelier qui portait le même intitulé, à la 1ère Université de la communication des pays de la Méditerranée (Al Akhawayne, Ifrane 24-26 avril 1996), organisée par le Ministère de la communication, l'ONPT et le Crépac d'Aquitaine (Cf L'Economiste des 25 avril et 2 mai 1996)

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