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    Culture

    La téléculture, ennemi n°1 de l’apprentissage
    Par Alain BENTOLILA

    Par L'Economiste | Edition N°:1907 Le 01/12/2004 | Partager

    Alain Bentolila est administrateur de la Fondation BMCE Bank et directeur scientifique d’un des engagements majeurs de cette fondation, «1.001 écoles rurales». Linguiste, Bentolila a vite cherché à donner du sens social aux langues. Il est très connu pour ses travaux sur l’illettrisme en France. Un de ses ouvrages sur le sujet a été distingué par le Grand prix de l’Académie française. Il a mis au point un dispositif de rattrapage pour les adultes victimes de l’illettrisme. Il vient de rejoindre l’équipe des chroniqueurs de L’Economiste, qui compte notamment l’essayiste Guy Sorman, l’éthologue Boris Cyrulnik, le juriste Larbi Ben Othmane….Mettre la télévision en tête des ennemis de l’école risque de paraître un choix facile et de faire un peu «café de commerce». Mais ce qui m’intéresse n’est pas de dénoncer ce que montre ou ne montre pas la télévision. A la limite, les images de violence et de pornographie ne m’inquiètent pas plus que cela. Elles sont, si l’on s’en donne la peine, relativement faciles à gérer. Non! Ce qui m’inquiète, c’est l’effet produit par la production télévisuelle massive et anodine sur l’intelligence de nos enfants et sur la nôtre. . Un univers mou et sans hauteurCe qui me terrifie, c’est qu’insidieusement, elle introduit des habitudes et des gestes intellectuels qui s’opposent radicalement à ceux que l’école veut promouvoir. Ce qui fait de la télévision l’ennemi public (ou privé) numéro 1 de l’éducation, c’est qu’elle parvient à dissuader les enfants et leurs parents de toute velléité de curiosité et de conquête, en rendant ce qui n’est pas déjà vu et connu indigne de leur effort intellectuel. Elle parvient à disqualifier la quête de l’inconnu en matraquant à longueur d’émissions le déjà-vu, le déjà-su. La production audiovisuelle voue aujourd’hui un véritable culte au prévisible et tient l’imprévisible pour une erreur de stratégie. Assurés de comprendre parce que nous savons déjà une grande partie de ce que nous allons voir et entendre, nous pouvons nous enfoncer mollement dans un univers débarrassé de toute exigence de questionnement, enfin certains d’être à tout coup intellectuellement «à la hauteur». La question est que la hauteur est nulle et que nous nous habituons (nous les adultes, tout comme nos enfants) à cheminer uniquement en terrain plat, découvert et monotone. Ces fictions familières nous portent comme nous porte la houle lente d’une mer tiède et grise: elle nous berce jusqu’à l’écoeurement. Et à la longue, nous nous habituons, nous comme nos enfants, à cette langueur balancée et qu’alors nous devient étranger le goût de la conquête et de l’exploration!(1)L’absolue prévisibilité de la production télévisuelle en fait -pour la partie massivement regardée de sa production- le degré zéro de la compréhension. C’est parce qu’elle écarte d’emblée l’idée même de la quête du sens qu’elle m’apparaît dangereuse et perverse pour l’école. A la longue, elle habitue les élèves-enfants à n’accepter que les discours, les textes et les images dont le sens leur est par avance en grande partie connu. Elle les amène à se méfier de toute aventure de compréhension, qui pourrait comporter le moindre risque de difficulté et d’échec. Ainsi systématisée par une télévision uniquement préoccupée d’audience, la prévisibilité est l’ennemi mortel de la lecture. Elle induit en effet un divorce sémiologique avec le livre et son auteur en faisant du «déjà-su» la condition nécessaire au passage à l’acte de lire: «Je ne lirais que si je te connais et si tu me dis par avance ce que tu as écrit».Or, les premières pages d’un livre posent toujours au lecteur la même question : «Allez-vous me comprendre?» Qui, parmi ceux qui lisent encore de vrais livres, n’a pas ressenti cette anxiété propre aux commencements intellectuels? Rien n’est d’emblée assuré; rien n’est donné au départ; tout est à prendre ou du moins à comprendre. En ces débuts voilés, on ne prévoit rien ou si peu de choses; on doit découvrir avec circonspection, mettre au jour avec prudence, se frayer des chemins parfois incertains. Et puis, peu à peu, les couloirs obscurs s’éclairent, notre regard porte un peu plus loin, anticipant le prochain virage, la prochaine bifurcation. Ces personnages que l’on s’est donné la peine de connaître deviennent plus proches; on en prévoit mieux les comportements et les relations, sans complètement s’y fier. Ces lieux dont on a, mot après mot, dessiné les contours deviennent les décors plus familiers de nouveaux événements. Ce qui, au commencement, était une terre inconnue et par là-même inquiétante, se transforme à mesure que l’on y pénètre en lieu de retrouvailles et de reconnaissance. C’est avec cet espoir d’une aube promise que, lecteurs de la création d’un autre, nous acceptons le moment si difficile de l’abord. L’instant où s’impose l’effort intellectuel qui seul permettra de dissiper les ténèbres et d’ainsi mériter de devancer peu à peu les mots du texte. En matière de lecture, la prévisibilité ne nous est jamais octroyée; elle se gagne à la sueur du labeur intellectuel.Un texte est une invitation que l’on adresse à ses lecteurs à discuter chacun des mots choisis, chacune des articulations utilisées. Un texte est vulnérable, c’est-à-dire qu’il s’expose en toute connaissance de cause à la réfutation, à l’interprétation et à la critique. La télévision ouvre uniquement au papotage, à l’anecdote, au constat superficiel. Elle tue dans l’œuf l’espoir scolaire de construire un véritable esprit critique. Lumineuses et rectilignes, les autoroutes sémiologiques de la télévision font apparaître les sentiers sinueux de la quête du sens sur lesquels l’école veut engager ses élèves comme inutiles, surannés… glauques.De même qu’elle affaiblit le courage de la quête intellectuelle, la télévision affadit considérablement le goût du beau, le goût du drôle, en habituant ses affidés à n’apprécier que les chansons qu’ils ont mille fois entendues, à ne rire qu’aux gags qu’ils ont mille fois vu exécuter par les mêmes individus. Même les situations a priori déconcertantes comme des fous rires irrépressibles ou des chutes inopinées sont repassées à l’envi sous forme de palmarès afin de bien montrer que le mille-fois-vu ne perd rien de sa saveur ou mieux encore, que seul le mille-fois-vu a vraiment de la saveur. «Je ne connais pas donc je n’aime pas», telle est la leçon apprise auprès de la télévision qui risque d’empêcher les élèves de trouver beaux ou du moins intéressants des textes, des musiques, des peintures qu’ils n’ont encore jamais lus, entendues ou vues. La télé impose le goût des fades retrouvailles, jamais -ou si rarement- celui d’étonnantes découvertes, d’audacieuses explorations.Elle est aussi le lieu de «l’intimité immédiate et débridée». Année après année, nous avons assisté à un déballage de plus en plus indécent: tout dire, ne rien cacher, ne rien garder pour soi, telles sont les règles du jeu télévisuel. La télévision met d’emblée à nu l’intimité de chacun. Elle ne suggère pas, elle étale sans retenue les sentiments les plus personnels, les histoires les plus douloureuses, chacun vient y faire ses confessions intimes: grande foire nauséabonde où chacun met ses tripes sur la table. On nous habitue et on habitue nos enfants à l’indécence; et on finit par trouver naturel de livrer en pâture à ces voyeurs anonymes les secrets que nous ne livrerions qu’avec peine à nos amis les plus proches. Construire un cercle d’intimité avec soin et discernement n’a alors plus beaucoup de sens. Distinguer la réserve qui sied à certaines situations de la familiarité qu’autorisent certains lieux devient sans intérêt. On ne choisit donc plus ni son confesseur, ni le lieu de sa confession : à travers la télévision, l’exposition de l’intime devient banal. Il prend ainsi très souvent à l’école le pas sur la distance et la réserve nécessaires à la transmission et à l’apprentissage. Car on tire peu de choses de l’étalage d’intimités débridées. On apprend mal lorsque anecdotes et sentiments personnels submergent l’objectivité nécessaire à l’analyse des discours et des textes. Je tiens l’indécence télévisuelle(2) pour responsable de la progressive disparition de la pudeur scolaire. Si bien des élèves sont incapables de tenir leur moi intérieur à distance respectueuse des objets d’études, s’ils sont prompts à la brutale déclaration d’opinion, si l’anecdote ponctuelle vient polluer intempestivement le débat d’idées, c’est beaucoup sans doute parce que leur médium favori leur montre à longueur d’émissions que toute chose intime est bonne à dire en tout lieu et à tout moment et que des intimités mêlées sont infiniment plus passionnantes que les paradigmes arides et froids des savoirs et des savoir-faire.Ainsi, le papotage l’emporte-t-il sur l’argumentation, l’anecdote personnelle sur la construction prudente de la vérité et -chose plus inquiétante- la communion artificielle sur la communication attentive. «C’est clair!» était l’expression favorite des lofteurs qui renonçaient ainsi a priori à toute velléité d’explication. «Tu vois ce que je veux dire» introduisait à tous les coups les conversations des candidats de la Star Académie. «T’as tout compris» ponctuait systématiquement les bribes de phrases -incompréhensibles pour tout autre qu’eux-mêmes- émises par les «colocataires». Toutes ces émissions fondées sur le confinement d’individus génèrent une ghettoïsation artificielle qui produit les mêmes effets que la ghettoïsation sociale: une communication réduite en ambition et en moyens. N’oublions pas qu’un enfant ne peut pas se lancer avec appétit vers la maîtrise du langage s’il n’a pas conscience que ceux à qui il s’adresse constituent chacun une intelligence singulière à distance de la sienne tout aussi singulière. Tant qu’il n’a pas renoncé à l’espoir illusoire d’une fusion intellectuelle et affective, il ne peut s’emparer des moyens linguistiques qui lui permettront de s’adresser à des gens qu’il ne connaît pas pour leur dire des choses qu’ils ne savent pas encore. La conscience obsédante que l’Autre ne sait pas à l’avance ce qu’on va lui dire est ce qui fait avancer l’enfant sur le long chemin qui mène à la maîtrise de la langue. L’école doit apprendre aux élèves que la différence et la distance sont les fondements d’une communication ambitieuse. «C’est parce que tu n’es pas comme moi que tu es mon interlocuteur privilégié»; «c’est parce que tu es loin de moi que je construis les ponts qui autorisent l’échange bienveillant et exigeant». Cette télévision qui réduit de plus en plus le langage articulé à la portion congrue en affirmant que cela va sans dire et que seule l’image est efficace; cette télévision qui rétrécit l’éventail lexical dans le souci de ne pas effaroucher les clients prêts à zapper; cette télévision pour qui l’amorce d’une explication porte en elle le danger d’un tunnel; cette télévision qui vocifère et gesticule quand il faudrait exposer et argumenter; cette télévision qui devrait être un modèle de communication à distance n’est qu’une médiocre bouillie de banalités et d’approximations. Elle devrait imposer une vigilance extrême aux parents et aux enseignants si l’on veut éviter que l’école et la maison ne deviennent des lieux culturellement incompatibles...(1) Cf. p. la toile, le Web qui exigent justement un sens aigu de l’orientation et de l’anticipation.(2) Pas seulement télévisuelle! mais qui peut rivaliser en influence avec ce médium.


    La pub télévisée, première victime de la prévisibilité

    Derrière le chatoiement des spots publicitaires, derrière leur comique de mots ou de situation, se cache un danger réel: persuader nos enfants que la nature d’un message prédétermine totalement son contenu et qu’ainsi, tout questionnement devient alors inutile et vain. C’est ainsi que le spot peut être compris à l’envers de ce qu’il veut dire (cf. encadré ci-contre). C’est bien ce qui me terrifie: la télévision dissuade globalement d’aller chercher les éléments d’un message et de les organiser dans une construction du sens singulière ouvrant à l’analyse et à la critique. Parce qu’elle place la prévisibilité au centre même de sa démarche de séduction, la production audiovisuelle fait progressivement perdre l’audace, le courage et le goût d’apprivoiser le sens construit par un autre. Elle a installé insidieusement une culture du prédit, du prévu qui est une sorte de contrat d’assurance contre tous les risques d’ambiguïté, de malentendu ou de… désaccord, qui font justement de la lecture une aventure proprement humaine. En outre, à la télévision, comme diraient nos  «lofteurs»: «C’est clair!»(1) Impossible de n’être pas d’accord puisque l’écran renvoie peu ou prou ce que l’on y aurait soi-même projeté. Au contraire, un texte questionne et exige d’être questionné. Il est à la fois un espace où se négocie pied à pied le sens avec l’auteur et aussi parfois l’occasion de mises en cause personnelles.❏(1) C’est l’expression la plus fréquemment utilisée dans le loft.


    Deux expériences très surprenantes

    L’année dernière, au sein de mon laboratoire, nous avons tenté l’expérience suivante. Nous avons sélectionné 15 élèves d’une classe de CM1 (équivalente à la troisième année de l’école primaire) d’une moyenne d’âge de 9 ans 4 mois qui passaient 8 heures au moins par semaine devant la télévision. Nous avons pris soin de vérifier à partir de tests de lecture qu’ils étaient tous capables de comprendre un texte simple de 450 mots environ. Nous avons donc choisi 8 épisodes d’une série télévisuelle suffisamment ancienne pour être sûrs qu’ils ne l’avaient pas suivie et 8 extraits successifs d’un livre de littérature de jeunesse, dont nous nous sommes assurés que le degré de lisibilité correspondait bien à des élèves de ce niveau.1er temps d’expérience: chaque élève regarde individuellement le premier épisode de la série et est invité à nous dire oralement comment il imaginait la suite et notamment comment, d’après lui, les personnages allaient agir.2e temps d’expérience: on présente l’épisode n°4 et on demande à chaque élève de nous dire ce qui, d’après lui, s’est passé dans les épisodes 2 et 3.A la première expérience, les élèves pour 80% d’entre eux ont été capables de prévoir plus de 70% des événements essentiels qui allaient advenir. Lors de la deuxième expérience, 90% des élèves ont assez facilement reconstitué les 4/5 de l’énigme des épisodes 2 et 3. Nous avons, comme vous vous en doutez, fait de même pour les huit extraits du livre. La moyenne de prédiction à partir de la lecture du premier extrait a été inférieure à 30% pour 85% des élèves. Après la lecture du quatrième extrait, seule la moitié des élèves a été capable de reconstituer plus de 50% des extraits 2 et 3.Cette expérience refaite quatre fois avec des classes différentes et des extraits de livres différents, a donné peu ou prou de résultats identiques. Le taux de prévisibilité de la série télévisée s’est maintenu à un niveau considérablement plus élevé (près de 3 fois) que celui du livre.Comment s’étonner qu’entre la transparence, certes monotone mais combien rassurante de la série TV, et l’opacité, certes excitante mais inquiétante du livre, l’élève préfère s’alanguir dans les bras accueillants de la télévision. Ainsi, jour après jour, la télévision a façonné les cerveaux des plus fragiles de nos enfants, les rendant souvent, à des moments-clés de leur scolarité, intellectuellement réfractaires à la lecture, à l’écriture et à toute forme de labeur intellectuel. N’imaginez pas que seules les séries télévisées sont en cause. C’est en fait la publicité omniprésente sur les chaînes qui porte au plus haut niveau le sacro-saint principe de la prévisibilité. Je voudrais faire état ici d’une autre expérience menée une première fois il y a six ans(1) et que nous avons réitérée il y a un an avec un nombre plus important d’enfants. Dans quatre établissements, nous avons sélectionné des élèves de grande section d’école maternelle. A chacun d’eux, de façon individuelle, nous avons montré un petit spot réalisé en 1998 pour une campagne contre le tabagisme des adolescents. Le film durait 50 secondes et montrait un jeune garçon de 12 ou 13 ans proposant une cigarette à une jeune fille du même âge. Cette dernière la prenait, la roulait entre ses doigts puis l’écrasait. Les deux adolescents s’en allaient main dans la main sur une musique de type pop dont le refrain était: «Un peu de liberté gagnée».A la fin de la présentation, nous avons demandé à chacun des enfants ce que ce film veut dire et pourquoi est-ce qu’on le passe à la télévision. Ensuite, l’enfant expliquait ses réponses. Sur les 84 élèves participant à l’expérience, 78 ont fourni des réponses qui s’exprimaient à peu près ainsi: «Ils disent que la cigarette, c’est bon; ils disent qu’il faut en acheter». Les 11 autres, de toute évidence touchés par les récentes campagnes contre le tabac, ont tenu un discours sur le danger de la cigarette mais sans utiliser des éléments du film pour l’étayer.Ainsi, 87% de ces élèves de cinq ans et demi environ ont reçu ce film, qui tentait de dissuader les jeunes de consommer du tabac, comme un message de promotion en faveur de ce produit! Les entretiens que nous avons menés avec les enfants ont permis de construire l’explication suivante: l’immense majorité d’entre eux avaient identifié le petit film comme un spot publicitaire. Sa courte durée, son rythme, la musique, tout cela les avait convaincus que c’était une pub. Une fois découverte la nature publicitaire du document, le reste allait de soi: c’est une pub, donc, ça dit du bien d’un produit que l’on peut acheter et consommer. Et comme l’objet central du film était la cigarette, les enfants en étaient arrivés à la conclusion que l’on incitait les jeunes à fumer. Durant ces entretiens, nous avons à chaque fois rappelé aux enfants le geste, pour nous très significatif, effectué par la jeune fille lorsqu’elle écrasait la cigarette entre ses doigts. La réponse quasi unanime a été: «C’était pour jouer, c’est comme ça dans les pubs!» Pour ces enfants, le sens essentiel du message était donné dès l’instant où ils en avaient décelé le caractère publicitaire. La construction du sens était alors définitivement réglée. Les composantes du film n’étaient là que pour amuser, séduire et en aucun cas pour contredire une signification saisie au premier regard.(1) Déjà évoquée dans Le Propre de l’Homme.

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