×L'Editorialjustice régions Dossiers Compétences & RH Société Brèves International Brèves internationales Courrier des Lecteurs LE CERCLE DES EXPERTS Documents Lois à polémiques Docs de L'Economiste prix-de-la-recherche Prix de L'Economiste Perspective 7,7 Milliards by SparkNews Earth Beats Solutions & Co Impact Journalism Day cop22Spécial Cop22 Communication Financière

Culture

La souffrance des peuples traumatisés
Par Boris CYRULNIK

Par L'Economiste | Edition N°:2128 Le 12/10/2005 | Partager

Santiago du Chili est une belle ville, entourée par la Cordillère des Andes, blanche de neige (quand nous sommes en été ici, c’est l’hiver au Chili). C’est une ville riche où l’on gagne beaucoup d’argent et où l’on cache la pauvreté. C’est une ville propre où l’on balaye chaque matin les feuilles tombées sur le trottoir en se frottant les yeux rougis par la pollution.. Les Palestiniens de SantiagoJe sympathise avec un psychologue qui porte un prénom espagnol et un nom arabe. Comme je m’en étonne, il m’explique qu’il est Palestinien et que ses grands-parents ont dû fuir Bethléem en 1910 parce que son pays, occupé par les Turcs, enrôlait de force des jeunes gens pour dominer leur propre peuple. Il me dit qu’il y a actuellement sur Terre neuf à dix millions de Palestiniens, dont cinq millions sont restés sur leurs terres et presque quatre millions ont émigré dans les pays voisins Jordanie, Israël, Liban, et dans les pays lointains, Canada, Etats-Unis et Chili. Il y a à Santiago une communauté palestinienne de 4 à 600.000 personnes très bien organisée, avec beaucoup de commerçants, d’universitaires et un club de football, le Palestino qui joue en première division et dont chaque victoire est un prétexte à joyeuses «fêtes où l’on se sent entre nous». Il enseigne la psychologie dans une université privée luxueuse, va souvent chez son frère à New York, lui aussi universitaire et a gardé une maison familiale à Jérusalem. Il est heureux, court le monde, parle plusieurs langues, et quand je lui demande quelle est sa nationalité il répond sans hésiter «Palestinien du Chili».Les Chiliens aiment beaucoup se distraire… à Buenos Aires, une ville européenne en Argentine, à deux heures d’avion de chez eux. En Argentine, la rue respire la gaîté. On danse le tango sur des plaques de contreplaqué posées sur le pavé, les nombreuses librairies sont ouvertes jusqu’à minuit et on mange d’excellents parrilladas (mélanges de viandes grillées). Je sympathise avec une psychologue qui porte un nom russe. Comme je m’en étonne, elle m’explique qu’elle vient de Kiev que ses grands-parents ont dû fuir à cause de la persécution des Juifs d’Europe. Elle me dit qu’il y a actuellement sur Terre neuf à dix millions de Juifs dont six vivent sur la terre où ils reviennent après en avoir été chassés. Les autres ont dû émigrer dans les pays proches: France, Allemagne, Italie d’où ils ont été à nouveau chassés par la Seconde Guerre mondiale. Il y a à Buenos Aires une communauté juive de 4 à 600.000 personnes très bien organisée avec beaucoup de commerçants, de banquiers, de musiciens et d’universitaires.. Angoisses parallèlesOn peut jouer longtemps à cette méthode comparative où deux peuples sont dressés l’un contre l’autre. Alors pour moins souffrir, ils découvrent les mêmes mécanismes de défense psychologique.Il m’est arrivé de travailler avec Sylvie Mansour, professeure de psychologie à Bir-Zeit et le professeur Sam Tyano, psychiatre à Jérusalem. Ils décrivent dans les mêmes termes les souffrances des deux peuples: hébétude, extrême fatigue physique, cauchemars, troubles alimentaires, colères soudaines, angoisses diffuses fixées sur le corps qui est éprouvé comme malade, ou sur le social où toute sortie devient un danger.Cette communauté d’émotions pathologiques n’exclut pas la culture qui participe aussi à l’expression de la souffrance. Le docteur Issam Bannoura (Bethléem) a été invité par le docteur Odile Dormoy (Hôpital Sainte-Anne à Paris) pour réfléchir à la spécificité des troubles selon le pays(1). La conscience nationale palestinienne s’est formée dans l’opposition: contre l’occupation égyptienne, puis l’occupation britannique, puis l’occupation jordanienne et maintenant l’occupation Israélienne. Ça fait beaucoup pour un peuple qui n’a commis aucun crime et qui est plutôt réputé pour sa tolérance.Leurs souffrances psychiques sont les mêmes que celles de tout homme qui souffre. Mais la constante de l’occupation dans l’esprit palestinien ajoute certaines particularités. Les somatisations sont nettement plus intenses qu’en Israël: douleurs thoraciques, rachidiennes et abdominales. A Tel-Aviv, les Israéliens, pour lutter contre l’angoisse, vivent dans l’immédiat: ils courent le long des plages et «sortent en boite». Les Palestiniens, pour des raisons d’occupation militaire et d’extrême pauvreté, ne peuvent pas utiliser un moyen physique pour calmer leurs angoisses.. Schizophrénies parallèlesLa différence culturelle la plus marquée concerne les psychotiques: les schizophrènes palestiniens délirent sur des thèmes politiques et religieux. Ils croient que le Coran parle d’eux et qu’Allah leur a demandé de faire savoir au monde qu’il allait libérer les territoires. Les schizophrènes israéliens pensent plutôt que la télévision leur envoie des ondes ou que des machines invisibles leur imposent des pensées, témoignant ainsi que le monde israélien est plus organisé par la technologie. Plus de 60% des psychotiques des deux pays sont très agressifs. Comme les psychotiques américains, ils expriment ainsi la violence quotidienne dans laquelle ils baignent. Alors que les schizophrènes européens sont beaucoup moins violents et les asiatiques encore moins. Les mélancoliques des deux pays se sentent également coupables d’avoir péché. Ils ont souvent honte d’avoir survécu à la mort d’un proche ce qui les entraîne vers un désir d’auto-agression, ou de sacrifice expiatoire qui explique en partie l’holocauste des kamikazes palestiniens.En revanche, Bannoura dit que les abus de toxiques disparaissent de Palestine, comme ils l’avaient fait en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale, alors qu’ils augmentent aujourd’hui au Liban et en Israël. Les thérapeutiques par électrochocs sont bien acceptées en Palestine comme si l’on se résignait à toute forme de violence thérapeutique, alors qu’elles provoquent l’indignation en Europe, même quand elles sont nécessaires. Le dévouement des soignants palestiniens, libanais et israéliens est impressionnant. Il contraste avec l’acrimonie des soignants occidentaux dont les conditions de travail sont nettement meilleures. L’Europe finance généreusement un important plan de santé mentale où, dans chaque ville palestinienne, il y aura un centre médico-psychologique. Les infirmières peuvent soigner les hommes, mais les infirmiers n’ont pas le droit de soigner les femmes, comme si un fantasme sexiste sous-entendait qu’une infirmière peut toujours servir un homme souffrant, alors qu’un infirmier pourrait profiter sexuellement de cet avantage relationnel?. Le désespoir dépressifUn peuple entier est traumatisé! Les jeunes garçons hésitent entre la voie héroïque qui les mène à l’admiration des leurs et au sacrifice de leur vie. Le désespoir dépressif du désengagement affectif et de l’usure sociale touche la majorité des autres garçons. Les garçons héroïques et quelques filles qui dénient devenir kamikazes sont tous équilibrés. Ils marchent à la mort avec un sentiment de bonheur puisque, pour eux, il ne s’agit pas d’un suicide (interdit par le Coran) mais au contraire d’une promotion où, en se rapprochant de Dieu, ils réparent l’estime de leurs proches désespérés. La complicité des extrêmes est visible lors de ce processus car la mort d’un Palestinien innocent assassiné par un Israélien, suscite chez un autre garçon équilibré, mais exploité par un parti politique religieux, le courage bienheureux d’aller se faire sauter pour tuer d’autres innocents, ce qui en retour va légitimer la contre-violence assassine de l’armée d’occupation. On est loin de mon Palestinien du Chili et de ma juive d’Argentine, équilibrés et désespérés par l’évolution de leurs deux peuples d’origine dont l’histoire et les réactions défensives sont tellement comparables. Est-on vraiment obligé de se soumettre à deux minorités que, lorsque j’étais enfant, on appelait «fauteurs de guerre»?«La conscience nationale palestinienne s’est formée dans l’opposition: contre l’occupation égyptienne, puis l’occupation britannique, puis l’occupation jordanienne et maintenant l’occupation Israélienne. Ça fait beaucoup pour un peuple qui n’a commis aucun crime et qui est plutôt réputé pour sa tolérance«-------------------------------------------------------------------------------------(1) Essam Bannoura, La psychiatrie en Palestine. Interview par André Galinoski, Abstract Psychiatrie, N°7, Mai 2005, p 4 et 5.

  • SUIVEZ-NOUS:

  1. CONTACT

    +212 522 95 36 00
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]
    [email protected]

    70, Bd Al Massira Khadra
    Casablanca, Maroc

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc