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    La sieste de l'intellectuel mexicain à l'ombre de l'Etat

    Par L'Economiste | Edition N°:113 Le 20/01/1994 | Partager

    Fini le temps de l'intellectuel sud-américain, avant-garde d'un peuple de guérilleros en lutte. L'Etat mexicain nourrit son écrivain, son peintre, qu'il soit son soutien ou son opposition. Sinon, il lui oppose un grand mépris

    L'intellectuel mexicain qui, d'après Garcia Marquez, jouit d'une situation privilégiée, unique au monde, est en même temps prisonnier d'une déchirante contradiction. C'est le produit d'une longue tradition étatique propre au Mexique, mais qui participe également d'éléments récents. Dans un sens, l'intellectuel au Mexique est assimilable au sujet psychanalytique de Jacques Lacan. Il se définit au travers du regard de l'Etat, grâce à l'Etat. Il en est ainsi depuis des temps immémoriaux.

    Mais d'un autre côté - et c'est là une manifestation des tendances qui s'expriment depuis quelques années de manière latente ou visible -, c'est seulement dans la critique de l'Etat et dans la distance qu'il prend vis-à-vis de lui, que l'intellectuel mexicain accède aujourd'hui à l'essentiel : trouver un lectorat, une légitimité, la reconnaissance sociale. C'est donc l'Etat qui fait l'intellectuel, soit en le reconnaissant, soit en lui jetant l'anathème, en le célébrant ou en le fustigeant.

    L'Etat sanction sociale

    Il va de soi que ce phénomène s'applique mieux aux générations actuelles qu'à des gens tels que Fuentes ou Paz, sans parler de Rulfo, qui constituent des exceptions caractéristiques de l'intelligentsia mexicaine. Comme toute théorie tant soit peu abstraite, celle qui est présentée ci-dessus ne peut faire abstraction des nuances et des réserves qui s'imposent. Mais elle peut s'avérer utile pour bien comprendre l'un des aspects de la relation qui unit actuellement l'intellectuel et le pouvoir au Mexique ou, au moins, certains écrivains critiques et le pouvoir du PRI au sortir de son processus de modernisation.

    C'est précisément parce que l'Etat mexicain dispose d'un énorme arsenal d'institutions, de ressources, de procédures et d'innombrables précédents historiques pour gérer ses relations avec l'intelligentsia sans établir de véritable dialogue avec elle, que l'on pourrait dire que l'intellectuel n'existe pas au Mexique. Certes, une myriade d'écrivains, d'artistes, de danseurs, de musiciens, de journalistes, d'enseignants et de prêtres lettrés mettent leur talent au service de la création d'oeuvres remarquables, indépendamment de tout lien avec l'Etat ou de ce que l'Etat fait ou dit à leur sujet. Mais il en résulte que de l'Etat seul dépendent la vraie sanction sociale, le visa définitif d'approbation et de légitimité sans lequel on n'est pas un "intellectuel", même si l'on peut parfaitement publier des romans, peindre, écrire en vers ou en prose et formuler des idées sans l'imprimatur de l'Etat.

    Au Mexique, il n'y a pas que des prix nationaux de littérature, d'histoire, de journalisme et de belles lettres. Il y a des réseaux nationaux de chercheurs et de créateurs, des instituts nationaux des Beaux-Arts, des centres nationaux de recherche, un Collège National et un Conseil National des Sciences et des Techniques, qui accorde des bourses et des subventions de tout type.

    Mais il y a aussi les honneurs nationaux et les ambassades du Mexique à l'étranger : les dîners à Los Pinos(1) et les réceptions au Ministère des Relations Extérieures, dans les consulats et les services culturels ; les prix Juan Rulfo et les divers comités éditoriaux des maisons d'édition d'Etat ou subventionnées ; des revues et des universités ; le Conseil National de la Culture et des Arts, qui supervise et contrôle tout, qui organise des colloques et des conférences; la télévision et les stations de radio culturelles.

    C'est avec les yeux de cette infinité d'institutions, aux moyens énormes, que l'Etat mexicain "regarde" ses intellectuels, les classe et les prime, les condamne et les recense. Parfois aussi, il les achète, mais ce n'est pas là la vocation première du système : l'essentiel réside dans l'ordonnancement.

    Insensibilité du régime

    Il ne faut pas sous-estimer l'importance de ces mécanismes. Aux yeux de chacun, la sanction sociale délivrée par l'Etat est déterminante. Même pour les plus talentueux. Même pour les plus célèbres. Mais aussi, paradoxalement, pour les plus critiques. Refuser des prix, à l'instar de Sartre, sous prétexte qu'ils sont assortis de récompenses de provenance douteuse ou que président à leur octroi des principes inadmissibles, est une attitude tout bonnement impensable au Mexique. Personne ne peut se passer de la reconnaissance de l'Etat, pas même lorsque le marché national ou étranger, à force de ventes et de contrats, supplée aux subsides du Trésor public. En ce qui me concerne, j'échappe pour trois raisons au dilemme qui se poserait à moi si je devais faire l'objet d'une quelconque reconnaissance de l'Etat. La première raison tient à l'opportune insensibilité du régime mexicain actuel : ce dernier fait preuve d'un tel mépris et d'une telle animosité à l'égard de ses détracteurs et de ses adversaires qu'il n'existe pratiquement aucune chance de voir s'instaurer un débat public avec le gouvernement de Carlos Salinas de Gortari, et il faut s'en réjouir.

    Les choses étant ce qu'elles sont au Mexique (comme disait le général De Gaulle), l'Etat aurait eu peu de chances d'aboutir s'il avait entrepris une tentative de reconnaissance (sans bien sûr aller jusqu'à la cooptation, et il y a là une différence essentielle).

    En deuxième lieu et toujours dans mon cas particulier, la possibilité d'écrire, de publier, d'enseigner et de prononcer des conférences à l'étranger, principalement aux Etats-Unis, met en évidence l'aspect économique du problème. En effet, bien qu'il n'en constitue pas le seul levier, le volet pécuniaire est fondamental dans l'énorme dispositif qui permet à l'Etat soit de séduire les intellectuels, soit de les tourner en dérision : on accepte aussi les prix, les subsides, les postes en ambassade ou les fonctions de conseiller, parce qu'ils portent la promesse de dividendes considérables. Ce n'est pas la seule raison, mais elle est de taille. Pouvoir en faire abstraction implique de trouver une solution de recours efficace et durable. J'ai eu la chance de pouvoir la trouver.

    L'Etat ennemi

    Mais surtout, j'ai eu un autre privilège : celui d'arriver à l'âge du mérite intellectuel à un moment où le discrédit du système politique autoritaire du Mexique, la corruption du PRI, les résultats de plusieurs décennies d'enseignement universitaire (si mauvais soit-il) et la polarisation politique et idéologique de la société mexicaine ont eu pour conséquence d'ouvrir une voie dans laquelle il était pratiquement impossible de s'engager auparavant. Au lieu d'être reconnu par l'Etat-interlocuteur, seul habilité à octroyer la légitimité intellectuelle, il est désormais possible d'être reconnu par l'Etat-ennemi. Aujourd'hui, au Mexique, les lecteurs de livres et de revues, le public des colloques, des présentations de livres et du théâtre alternatif, en un mot la base sociale de l'intelligentsia, se trouvent au moins autant dans l'opposition culturelle (voire politique) que parmi les thuriféraires du régime.

    Il va de soi qu'il y a des risques à choisir cette voie. Se mettre à dos le gouvernement actuel a son prix. Les campagnes de lynchage intellectuel se multiplient, la haine et l'ostracisme se développent, et parfois même, des menaces plus graves sont brandies. De même que l'on ne peut pas approcher le pouvoir de trop près au Mexique sans y laisser des plumes, il est impossible de gagner sa place au firmament de l'intelligentsia par la voie de la contradiction sans avoir à suer sang et eau. Mais peut-être ne pourrait-il pas en aller autrement dans le pays où les intellectuels sont mieux traités, mieux soignés et peut-être plus influents que dans n'importe quel autre pays d'Amérique latine. C'est la vie sous les tropiques, même si elle n'est pas du goût des autochtones. 

    par Jorge Castaneda

    Texte recueilli par El Pais (Espagne)

    (1) Résidence du président de la République.


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