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La résistance d'une femme d'Afrique

Par L'Economiste | Edition N°:217 Le 15/02/1996 | Partager

Wangari Maathai n'a jamais hésité à mettre son nom dans la balance pour les causes qui lui tiennent à cur, au premier rang desquelles l'environnement. Fondatrice du mouvement Greenbelt en 1977, elle est aujourd'hui une militante écologiste reconnue dans son pays, le Kenya, et à l'étranger. Lauréate du prix Goldman en 1991, elle a participé à la Conférence de Pékin sur les femmes en 1995, où elle a expliqué qu'elle est souvent contrainte de s'opposer aux décisions politiques. Dans cet entretien avec Weronika Zarachowicz de World Media Coordination, elle appelle les gouvernements africains à prendre la pleine mesure des problèmes écologiques.


Question: Peut-on parler d'une conscience écologique en Afrique?
Réponse: Oui, mais elle est moins forte qu'ailleurs, parce que l'Afrique doit résoudre d'autres problèmes beaucoup plus urgents. Nous devons faire face à une pauvreté importante. Par ailleurs, le manque d'informations sur les risques écologiques fait que les gouvernements africains finissent toujours par endommager l'environnement, même avec les meilleures intentions du monde.
Cependant, quand nous avons fondé Greenbelt, on nous a d'abord pris pour des fous. La plupart des gens ne comprenaient rien à notre discours, ni aux raisons qui nous poussaient à militer pour l'environnement.
Aujourd'hui, nous ne sommes plus seuls. Il y a beaucoup d'organisations non gouvernementales (O.N.G.) impliquées dans la lutte pour l'environnement en Afrique. Il y a même quelques hommes d'affaires qui commencent à s'y intéresser. Mais la prise de conscience est loin d'être aussi forte chez nous que dans les pays développés. Le résultat, c'est que beaucoup de grandes firmes internationales sont toujours prêtes à venir exploiter les richesses de nos pays, sans trop tenir compte de notre environnement.
Prenez par exemple la Shell Corp., qui exploite des gisements de pétrole dans la région Ogonie au Nigeria. Même si quelques Nigérians se sont plaints de la spoliation des terres des Ogonis, rares ont été ceux qui, ailleurs en Afrique, ont protesté. La Shell poursuit donc impunément ses activités au Nigeria. Si la même situation se produisait en Europe, il y aurait déjà bien longtemps qu'elle aurait plié bagages.

- Quelle est la marge de manoeuvre d'un mouvement comme Greenbelt?
-Il y a des limites à ce que nous pouvons faire en tant que simple O.N.G. Nous ne sommes pas au gouvernement! Nous pouvons simplement prévenir les gens du danger. Ainsi des gens vivant hors du Nigeria s'indigneront-ils de voir la Shell profiter de l'ignorance des Africains. De même qu'ils pourront réaliser combien les gouvernements en place dans de nombreux pays africains sont répressifs.
Cette répression agit comme une sorte de goulet d'étranglement. Elle ralentit les voies de l'information et empêche les gens d'exprimer librement leurs opinions et de lutter ouvertement pour l'environnement.
Au Nigeria, le gouvernement n'hésite pas à faire taire les voix qui s'élèvent contre les activités de la Shell afin de ne pas ralentir le débit du pétrole. Mais si une prise de conscience plus forte se produisait ailleurs en Afrique, nous ne serions plus seuls à se battre pour les Nigérians, car les gouvernements occidentaux seraient à nos côtés.
Cette prise de conscience est d'une importance capitale. Mais il est tout aussi important que nos gouvernants apprennent à ressentir leur propre responsabilité à l'égard des citoyens. En Afrique, les gens protestent auprès des hommes politiques, mais ces derniers ne se sentent pas obligés d'écouter.

- Pourquoi les femmes dominent-elles les mouvements écologistes dans les pays en développement?
- Peut-être parce que dans ces pays les femmes ont davantage l'occasion d'adhérer à des organisations bénévoles que les hommes. Le mouvement écologiste a toujours recruté ses troupes dans ce genre d'organisations, plutôt que dans le milieu des affaires, où les hommes sont plus nombreux, et où la protection de l'environnement n'a pas la même importance.

- Vous avez été arrêtée et malmenée à plusieurs reprises par la police kenyanne. Quels sont vos rapports actuels avec le gouvernement kenyan?
- Nous ne sommes pas très appréciés à Nairobi, car nous soulevons trop de problèmes. Par exemple, nous sommes très inquiets au sujet de la destruction des forêts du pays. Le gouvernement, qui prétend protéger les forêts, vient de modifier le plan de l'occupation des sols. Ces zones forestières pourront maintenant devenir "utiles".
Nous sommes également préoccupés par la reprise des espaces verts dans les agglomérations au profit de nouvelles constructions. C'est très mauvais pour la qualité de vie dans nos villes. Mais quand nous tenons ce genre de discours, on nous traite de tous les noms. Et comme c'est presque toujours le gouvernement qui est visé par nos protestations, nous ne pouvons pas vraiment nous attendre à ce que les politiques nous portent dans leur coeur.

- Votre lutte pour l'environnement vous amène à prendre souvent position dans le débat politique. Greenbelt est-il un mouvement politique?
- Dans le discours que j'ai prononcé à la Conférence de Pékin, "Les goulets d'étranglement du développement en Afrique", j'ai cité beaucoup d'exemples de décisions politiques auxquelles nous avons été amenés à nous opposer. Il arrive souvent dans le milieu écologiste que l'on commence à considérer tel ou tel mouvement sous l'angle politique. Mais nos objectifs ne sont pas politiques. Notre but est de faire en sorte que l'environnement soit protégé. Nous ne pouvons pas séparer l'environnement des problèmes politiques et économiques, mais nous n'avons aucunement l'intention de transformer notre mouvement en parti politique. Si nous voulions nous impliquer davantage dans la politique kenyane, nous adhérerions à l'un des partis politiques qui existent déjà dans notre pays.

- Qu'est-ce que Greenbelt peut apprendre aux pays occidentaux?
- Nous sommes des citoyens ordinaires qui essayons de faire évoluer l'image de notre continent. A ce titre, nous méritons, je pense, l'estime des Occidentaux. Nous voulons que l'on oublie l'idée reçue selon laquelle l'Afrique serait en crise permanente. Et que l'on voie un peu plus le côté positif des choses, à savoir que les gens sont quand même capables de prendre des initiatives. Les pays industrialisés devraient nous soutenir.

- Avez-vous l'impression que ce soutien soit important?
- Nous vivons grâce au soutien matériel des ONG des pays développés. Mais seulement deux gouvernements nous ont apporté une aide financière--l'Autriche et la Norvège. L'argent, c'est tout ce qu'il nous faut. Nous avons assez de militants, et nous avons des objectifs. Mais nous n'aurons jamais assez d'argent.

Propos recueillis par Weronika Zarachowicz

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