Culture

La marche épique des Béni Hilal de la péninsule arabique aux côtes atlantiques
Par Mouna Hachim, écrivain-chercheur

Par L'Economiste | Edition N°:2792 Le 05/06/2008 | Partager

Mouna Hachim est universitaire, titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Faculté des lettres de Ben M’Sick Sidi Othmane. Depuis 1992, elle a éprouvé sa plume dans les métiers de la communication (en tant que concepteur-rédacteur) et dans la presse écrite, comme journaliste et secrétaire générale de rédaction dans de nombreuses publications nationales. Passionnée d’histoire, captivée par notre richesse patrimoniale, elle a décidé de se vouer à la recherche et à l’écriture, avec à la clef, un roman, «Les Enfants de la Chaouia», paru en janvier 2004.  Une saga familiale couvrant un siècle de l’histoire de Casablanca et de son arrière-pays. En février 2007, elle récidive avec un travail d’érudition, le «Dictionnaire des noms de famille du Maroc» qui donne à lire des pans essentiels à la compréhension de l’histoire du Maroc sous le prisme de la patronymie.Ils sont responsables de l’événement le plus bouleversant du Moyen Âge maghrébin. Ils marquent profondément de leur langue et de leur culture, le monde rural comme ne l’ont pas fait les conquérants arabes dans tout le Maghreb, quatre siècles avant eux. Ils sont décrits à la fois comme des nuées dévastatrices de sauterelles, des poètes exaltés et d’héroïques chevaliers. Ce sont les bédouins Béni Hilal. Leur geste, dite Taghriba (ou Marche vers l’Ouest) raconte, de génération en génération, leur parcours épique, depuis les plateaux d’Arabie jusqu’aux plaines atlantiques.Pour comprendre la composante ethnique du Maghreb, battre en brèche les théories fallacieuses relatives à son arabisation forcée et se laisser tout simplement charmer par cette épopée, allons donc sur les traces des tribus Béni Hilal, depuis leur berceau dans le Nejd, jusqu’à leurs tumultueuses chevauchées au Maghreb...Par Béni Hilal, il faut d’abord comprendre un nom générique, regroupant un ensemble de tribus bédouines. Ce sont les Zoghba, Riah, Athbedj, Jochem, Beni Montafik (dits Khlot), Rebiâ, ‘Addi... qui se subdivisent chacune d’elle en d’innombrables tribus et familles. Toutes ces tribus répondent donc au nom de Béni Hilal, «Fils du Croissant de Lune», emblème actuel de l’Islam, auparavant doté de valeur esthétique et symbolique, accompagnant fidèlement la marche intemporelle des nomades... Ce n’est pas pour rien que le verbe Hallala, de même souche sémantique, désigne l’action d’exulter et de chanter la gloire de l’Eternel...Maîtres des vastes plateaux du Nejd, au cœur de la péninsule arabique, s’y trouvant encore pendant le règne abbasside, les Béni Hilal avaient déjà très mauvaise réputation. Derniers convertis à l’Islam, ils étaient connus pour leurs brigandages aux fronti res de l’Irak et de la Syrie. Avec le mouvement révolutionnaire ismaélien des Karmates de Bahreïn et de Oman, les Béni Hilal participent en 930 au pillage de La Mecque dans leur combat contre les Fatimides. C’est ainsi que ces derniers, aussitôt maîtres de l’Egypte et fondateurs du Caire en 969, s’empressèrent de cantonner les turbulents bédouins hilaliens au sud du pays, sur la rive droite du Nil...Rappelons, pour mieux comprendre le cours des choses, que les Fatimides sont des Arabes chiites, fondateurs d’un califat dissident par rapport au califat de Bagdad. Tout a commencé avec l’imam et missionnaire propagandiste ‘Ubayd Allah El-Mehdi, originaire de Syrie, qui a prêché la bonne parole chiite chez les Ketama. Peu à peu, avec l’aide des Berbères, les Fatimides établissent leur autorité en Afrique du Nord et mettent fin au règne des princes aghlabides, basés à Kairouan sous l’autorité des califes de Bagdad. En 909, ‘Ubayd Allâh El-Mehdi se proclame calife, avec pour capitale Mehdiya, dans le Sahel tunisien. Renforçant leur pouvoir, les Fatimides prennent l’Egypte avec l’aide des Berbères. Ils fondent près de la ville de Foustat, Al-Qahira (Le Caire), la Victorieuse, devenue leur capitale. Poursuivant leurs conquêtes en Syrie, à Malte ou en Sicile..., ils laissent la direction de l’Ifriqiya aux gouverneurs berbères du Maghreb central. C’est Bologuine Ibn Ziri qui devient alors vice-roi avec Kairouan comme capitale. Il atteint même les côtes atlantiques dans ses expéditions contre les hérétiques Berghwata, tout en occupant Fès ou Sijilmassa. Mais trois générations plus tard, sous le règne du prince ziride El-Moïzz Ibn Badis, des signes d’autonomisme sont montrés envers le califat fatimide du Caire, en faveur des Abbassides d’obédience sunnite. Le souverain fatimide du Caire El-Mostansir décide alors de châtier son vassal pour son insubordination en faisant d’une pierre deux coups. C’est là où entrent en jeu les Béni Hilal, étant envoyés pour envahir un insoumis, tout en libérant un espace où ils se faisaient gênants.C’était vers 1050, date de la migration des Béni Hilal vers l’Ouest. Le nombre de personnes débarquées en Afrique du Nord est alors estimé à 250.000 personnes dont 50.000 guerriers. Ces tribus et familles entières ne pouvaient qu’imposer leur loi de survie qui consiste en la recherche d’eau et de pâturages. D’établir le jeu et le hasard des alliances, à la fois sur le plan politique et sur le plan de l’organisation sociale dans son rapport de dualité et de dépendance entre la vie nomade, le mode pastoral et celui des sédentaires qu’ils soient citadins ou agriculteurs. Les jugements ont été catégoriques sur les Béni Hilal depuis qu’Ibn Khaldoun les a comparé à des nuées dévastatrices de sauterelles, ravageant tout sur leur passage. Quoi qu’il en soit, les Hilaliens ont été assurément la tempête qui a secoué le Maghreb, apportant son lot de brassages humains et culturels, contribuant à son arabisation en profondeur.Bientôt suivis des Béni Soleim, au parcours similaire, ils marquent tous une halte à Barka en Tripolitaine. Sous la direction d’Abou Zayd El-Hilali, ils pénètrent en 1051 en Tunisie et commencent par s’allier avec le chef berbère El-Moïzz ibn Badis contre ses frères ennemis Hammadides à l’ouest. Le prince ziride donne à ce titre une de ses filles en mariage au cheikh arabe des Riah. Parallèlement, les Hammadides obtiennent l’aide des bédouins Athbej qui combattent leurs cousins Riah. C’est dire que les luttes pour le pouvoir et les alliances politiques n’ont ni un caractère ethnique, ni irrévocable.. Avènement des AlmohadesSe livrant au pillage dans le sud du pays, les Béni Hilal ne tardent pas à être opposés à l’armée d’El-Moîzz. Mais ce dernier subit une grande défaite près de Gabès tandis que Kairouan, sa capitale fortifiée, résiste cinq ans, avant d’être occupée et livrée au saccage. Affaibli, il déplace donc sa capitale à Mehdiya, sous la pression des Béni Hilal qui précipitent peu à peu sa chute. Une chute à laquelle ont participé également les Berbères Hammadides ainsi que les Normands de Sicile qui ont occupé pendant douze ans Mehdiya.Mais revenons aux Béni Hilal, lesquels après le sac de Kairouan en 1057, poursuivent leurs désordres avec notamment la prise de Bougie. L’anarchie qu’ils provoquent est aussi dangereuse dans les cités que dans les campagnes dévastées sur le plan agricole. Il a fallu attendre l’avènement des Almohades pour assister au rétablissement de l’ordre. Abd-El-Moumen, maître d’une dynastie qui allait unifier le Maghreb et l’Andalousie, avec Marrakech comme capitale, marche en effet sur Bougie en 1152. Après sa victoire, il laisse son fils Abd-Allah à la tête d’une armée qui prend la forteresse d’El-Qalaâ où il remporte une grande victoire sur les Hammadides, avant de casser l’autorité des Hilaliens regroupés à la bataille de Sétif qui s’est déroulée dans la plaine du même nom en 1152. Cette bataille est dite également «Bataille des femmes» parce que les femmes y assistaient d’en haut de leur litière, sachant qu’elles appartiendraient aux vainqueurs. Les vaincus sont en effet transportés à Marrakech avec femmes et enfants. C’était environ un siècle après l’arrivée des premières vagues bédouines au Maghreb.En 1161, les Béni Hilal, à nouveau révoltés, sont encore écrasés près de Kairouan dans une bataille contre l’armée du sultan almohade Abd-el-Moumen. Mille personnes de chaque tribu Jochem sont alors contraintes de fournir des contingents pour les guerres en Espagne. Déplacés ainsi massivement vers les côtes occidentales pour être enrôlés dans la guerre sainte en Andalousie, les Béni Hilal le sont aussi par les souverains successifs. Des campements étaient ainsi disponibles dans les régions de Cordoue, de Séville, de Jérès où les Béni Hilal ont eu beaucoup de descendants. Mais c’est surtout après la bataille de Gabès en 1187 que les tribus bédouines insoumises sont déportées en grand nombre au Maroc. Livrée par le sultan almohade Yaâqoub El-Mansour contre les bédouins qui ont comploté avec son ennemi, le dernier almoravide Ali Ghania, la bataille de Gabès eut pour conséquence la déportation des Béni Hilal dans les plaines atlantiques.Les tribus Riah sont ainsi installées dans le Gharb et les Jochem dans la Chaouia, avant d’élargir leurs parcours, à Doukkala, dans le pays Haha ou dans le Souss. Avec l’affaiblissement des Almohades, les Béni Hilal (principalement les Khlot) apportent leur aide militaire aux Mérinides Zenata, comme le font les bédouins Zoghba avec les Abdelwadides de Tlemcen ou comme le font les Arabes Soleim avec les Hafsides de Tunisie. . Extraordinaire sagaNomades coupés du désert, les guerriers Béni Hilal se sédentarisent peu à peu, se mélangent aux cultures autochtones amazighs tout en contribuant à arabiser en profondeur le monde rural, jusque-là de culture et de sang berbère. Une arabisation renforcée avec l’aide des Arabes Maâqil, d’origine yéménite, arrivés au Maroc au XIIe siècle, reléguées dans le désert par des tribus plus puissantes, avant d’effectuer leur montée dans le Souss, puis partout à travers le Royaume. Toutes les plaines marocaines (Chaouia, Tadla, Doukkala, Haha, Haouz, Gharb, Saïss, Souss...) avec leurs différentes cités sont pleines des descendants des Béni Hilal qui se sont mêlés à travers les siècles aux Berbères autochtones. D’innombrables familles marocaines seraient issues de leur filiation: les Sbihi, Awwad, Gharbi, Maâroufi, Fekkak, Sehimi, Reghay, Ayyadi, Aroui, Kholti, Soufiani, Harthi, Gueddari, Malki, Jamaî ou encore les Hilali de Doukkala qui se réclament de la lignée directe d’Abou Zayd el-Hilali...Dans les veillées familiales privilégiées, comme jadis dans les places publiques, se racontent du Yémen au Maroc, l’épopée des Béni Hilal et le récit poétique et mythique de leur migration.Cette geste varie selon les pays que l’on soit à Bahreïn ou à Oman, à Doukkala ou à Tunis El-Khadra. Mais des figures reviennent comme des archétypes, tels que le chevalier Diyab ou la belle Jizya El-Hilaliya. Chaque pays devient également le cœur de cette extraordinaire saga et se réapproprie la symbolique de cette Illiade arabe. Une épopée mi-historique mi-légendaire retraçant une gigantesque marche humaine, donnant des éclairages saisissants sur la richesse des hommes du terroir et sur la mentalité profonde des nomades.


Quelques tribus marocaines d’origine hilalienne

Parmi les tribus Béni Hilal introduites en grand nombre au Maroc sous le règne du sultan almohade Yaâqoub El-Mansour en l’an 1188:■ Les Khlot. Installés dans la Chaouia, ils y laissent une fraction, incorporée à la tribu Achache, alors que les groupes les plus importants sont plus tard cantonnés dans le Gharb. Rivaux inconditionnels des bédouins Soufiane, les Khlot jouent aux alliances croisées entre les derniers souverains almohades.Fervents partisans des successeurs Mérinides, ils font partie de leur Makhzen et de leur armée et connaissent deux siècles de pouvoir et de prestige. Dominant le Haut-Gharb, les Khlot jouissent du même prestige sous les Wattasides, avant de soutenir le Saâdien Mohamed Cheïkh qui sera défait par le Wattasside Abou Hassoun. Afin de châtier les Khlot, ils sont retirés du registre de l’armée et soumis à l’impôt, tandis que certains de leurs groupes restent en otage à Marrakech. Réputés pour leur courage contre les Ibères, les Khlot se démarquent également à la bataille de Oued El-Makhazine, ce qui amène le sultan saâdien à en incorporer la moitié dans l’armée et à déplacer l’autre moitié dans l’Azghar où les Khlot se multiplient et accumulent des biens.Désarmés comme beaucoup de tribus sous le règne du sultan alaouite Moulay Ismaïl, ils sont encore une fois regroupés sous le règne de Moulay Abd-er-Rahmane, formant le gros de l’armée, avant de compter au rang des tribus Naïba (soumises à l’impôt contrairement aux tribus guich) sous le règne du sultan Moulay El Hassan Ier.■ Les Soufiane. Branche de la grande tribu des Jochem, les Soufiane sont cantonnés dans la Chaouia où ils fournissent des chefs aux Jochem, depuis leur arrivée au Maroc et pendant tout le règne almohade. Après avoir étendu leur territoire sur Doukkala et Abda, les Soufiane, vaincus par leurs rivaux Khlot prennent la destination du Souss et du pays Haha. Là, près de Oued Tensift se trouve une de leurs importantes fractions, dite Harth dont l’une des ramifications est constituée par les Oulad Mtaâ.Rejoignant les Saâdiens au XVIe siècle, ils sont installés après la victoire de Oued El-Makhazine dans le Gharb où nous les trouvons depuis, sur la rive droite de Oued Sebou, dans le voisinage de leurs cousins Béni Malek. ■ Les Béni Jabir. Tirant leur nom d’un ancêtre légendaire appelé Jabir Ibn Jochem, ils sont installés dans la Chaouia. Prenant part aux querelles dynastiques à la fin du règne des Almohades, ils échappent à leur vindicte en se retirant dans la province de Tadla. Là, ils se mêlent aux tribus berbères au point de se confondre avec elles et continuent à jouer un rôle politique effectif dans la région jusqu’au XVIe siècle. Dans un ouvrage dédié à la région de Béni Mellal, Moustapha Arbouch nous apprend que la tradition orale attribue huit fils à l’ancêtre éponyme des Béni Jabir: Ouardigh, Meskine, Serghin, Moussa, Amir, Atab, Mellal, Meghil, ancêtres éponymes de tribus de la province de Tadla et de ses environs.

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