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    Culture

    La guerre de Bombay
    Par le colonel Jean-Louis Dufour

    Par L'Economiste | Edition N°:2914 Le 03/12/2008 | Partager

    Notre consultant militaire est officier de carrière dans l’Armée française, ex-attaché militaire au Liban, chef de corps du 1er Régiment d’infanterie de marine. Il a aussi poursuivi des activités de recherche: études de crises internationales, rédacteur en chef de la revue Défense… et auteur de livres de référence sur le sujet, dont «La guerre au XXe siècle» (Hachette 2003), «Les crises internationales, de Pékin à Bagdad» (Editions Complexe, 2004)«La guerre de Bombay» est un évènement singulier, aux issues potentielles dramatiques. Le soir du 26 novembre, des hommes armés débarquent sur une plage au sud de Bombay; ils gagnent la gare où ils tirent dans la foule, passent par un commissariat où ils tuent un policier, tirent en direction d’un hôpital, vont ensuite au célèbre café Léopold où leurs armes automatiques font des ravages. Le groupe se rend enfin dans deux grands hôtels, le Taj et le Trident, où des complices auraient stocké armes et munitions. Là aussi des massacres ont lieu, des clients sont exécutés alors qu’ils sont en train de dîner, d’autres sont entassés dans quelques chambres, des centaines se cachent tant bien que mal en attendant une hypothétique délivrance. Au même moment, deux ou trois de ces militants font irruption dans un immeuble nommé Nariman House. Là se trouve le centre juif ultra-orthodoxe Chabad-Loubavitch. Le directeur, un rabbin, et sa femme, sont tués et six autres Israéliens. Quarante-huit heures sont nécessaires pour que les forces spéciales indiennes prennent le contrôle des objectifs où se trouvent les agresseurs. Bilan, samedi matin : 172 morts dont vingt-neuf étrangers, 295 blessés, neuf «terroristes» tués, un prisonnier. Telle peut être décrite l’opération menée à Bombay par des militants probablement islamistes qui se sont attaqués à des gens plutôt aisés, sans distinction de nationalité, sauf peut-être pour ce qui concerne les Israéliens. Quelles relations ces Pakistanais entretenaient-ils avec les Services d’Islamabad? Pourquoi cette attaque? On ne connaît pas encore les réponses. En revanche, il est d’ores et déjà possible de souligner l’originalité tactique de cette agression puis d’évaluer les lourdes conséquences stratégiques qui pourraient en résulter.La manière utilisée pour frapper l’Inde, en un lieu symbole de sa réussite économique, est sans précédent. Si l’opération est théoriquement simple, elle paraît difficile à mettre en œuvre. Les terroristes ont ignoré toute bombe sophistiquée. Leur armement consiste en des fusils d’assaut et des grenades à main. L’indispensable rigueur militaire, à tous les sens du terme, qui a dû présider à la préparation de l’action, est impressionnante. De plus, une chose est sûre, les militants du mouvement cachemiri Lashkar-e-Toiba étaient décidés à mourir. Tout leur comportement l’indique. A cet égard, et toutes choses égales, on peut voir là une analogie avec les attentats du 11 septembre 2001. Une année semble avoir été consacrée à l’entraînement, y compris nautique, et à la sélection des hommes puis à la mise au point de l’attaque. Des repérages auraient été effectués par les militants à Bombay sous de fausses identités, dont celles d’étudiants malaisiens(1). Pendant cette période, la cohésion du groupe et la détermination de ses membres ont dû être soigneusement, voire durement, entretenues. Un autre élément de cette complexité est l’approche par voie de mer. Les commandos auraient embarqué à Karachi vers le 15 novembre à bord d’un bateau pakistanais. Ils auraient ensuite pris le contrôle d’un navire de pêche indien qui leur aurait permis de s’approcher de Bombay sans éveiller l’attention, y compris lors de la phase délicate du débarquement sur la plage, effectué au moyen de canots pneumatiques, descendus du chalutier. La bataille, elle-même, est un épisode type de guérilla urbaine. Selon les Indiens, les agresseurs étaient fort peu nombreux, dix au total(?). Ce petit nombre était cependant suffisant, dans une ville grouillante d’activités humaines, pour y semer le désordre et la mort. Et il aura fallu plus de quarante-huit heures aux forces de sécurité pour en venir à bout. Cela s’explique. Les islamistes ont bénéficié de la surprise; agissant de nuit, tirant à tout va, partout où ils passaient, ils ont créé la panique. Beaucoup de temps était nécessaire pour que les militaires indiens se rassemblent, prennent la mesure de l’agression, montent une contre-attaque. Cette dernière a finalement eu lieu là où s’étaient retranchés les islamistes, dans les deux hôtels et dans Nariman House. Dans cet immeuble de cinq étages, les agresseurs se sont logiquement installés au troisième, là où il était difficile de les atteindre, à partir du bas comme du haut. Les hôtels posaient des problèmes encore plus complexes: cinq cents chambres au Taj, des centaines de clients à épargner puis à secourir. L’emploi de moyens destructeurs était impensable. Chaque chambre devait être ouverte et fouillée. Pas question de faire sauter les portes ni de lancer la moindre grenade pour neutraliser un ennemi et déclencher un explosif piégé. Cet ennemi, les forces spéciales indiennes n’en connaissaient ni le nombre, ni l’armement, ni le lieu où il se trouvait. L’histoire dira comment ces militaires sont venus à bout de ces difficultés. Elle dira aussi combien les responsables en Inde ont paru imprévoyants.Les conséquences stratégiques sont d’une vaste ampleur. L’Inde est à la veille d’élections générales. Pour que le parti du Congrès les gagne, le gouvernement Manmohan Singh se doit d’afficher une grande fermeté. Tout l’incite à dénoncer l’ennemi héréditaire, le Pakistan, et à prendre des mesures pour venger l’offense. Toutefois, une telle riposte obéit à des règles: il faut réagir vite, puissamment mais de façon proportionnée. Six jours après l’agression, ces règles n’étaient toujours pas observées. Une opération punitive indienne demeure possible, peut-être même une guerre dont, sans doute, ni New Delhi, ni Islamabad, ne veulent. Au Pakistan, le pouvoir du président Asif Ali Zardari, le veuf de Benazir Bhutto, est faible sur tous les plans, politique, économique, militaire. L’armée et ses services secrets (ISI(2)) refusent de se voir dépouillés d’une prééminence si longtemps profitable. La réorganisation des Services, auxquels le gouvernement a voulu retirer toute mission d’ordre politique, n’a pas été admise par l’état-major. Une visite du chef de l’ISI en Inde, imprudemment annoncée samedi par le Premier ministre, a dû être annulée, là aussi sur injonction des militaires. Deux fois en dix jours, le pouvoir civil a reculé sous les pressions de ses centurions. Un coup d’Etat à Islamabad n’est donc pas inconcevable. Moins de deux mois avant son entrée en fonction, le président élu des Etats-Unis est confronté à une autre crise d’envergure, liée celle-ci à la guerre en Afghanistan. En effet, les Talibans trouvent au Pakistan un sanctuaire que Washington pousse Islamabad à réduire. Cependant, dimanche, les Pakistanais disaient envisager un déploiement de 100.000 hommes à la frontière avec l’Inde. Pareille translation de troupes, au moment où l’armée est hypothéquée par le «nettoyage» des zones tribales, sonne comme un avertissement à Washington: «Ou bien, vous calmez l’Inde, ou nous serons contraints de cesser le combat contre les Talibans!»Comme chacun sait, le Pakistan et l’Inde disposent de l’arme nucléaire. On se demande si l’équilibre de la terreur, célébré au temps de la guerre froide, peut exister aussi en Asie du Sud. C’est possible, ce n’est pas absolument certain… -----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------(1) Voir Frédéric Bobin, «Le processus de paix indo-pakistanais menacé» Le Monde, 2 décembre 2008(2) ISI ou Inter Services Intelligence.


    L’attaque du Parlement de New Delhi

    Le 13 décembre 2001, cinq hommes attaquent le Parlement de New Delhi. 14 victimes sont dénombrées dont les cinq assaillants. Aussitôt l’Inde attribue l’agression à des groupes cachemiris, soutenus par Islamabad. Les services secrets pakistanais auraient commandité l’opération.Une escalade s’ensuit. Certes, le Pakistan prend des sanctions contre les organisations terroristes mais cela ne suffit pas à l’Inde qui hausse le ton. La presse indienne dénonce des préparatifs guerriers au Pakistan. L’armée de l’air indienne hausse son niveau d’alerte. Les deux pays rassemblent des troupes. Les patrouilles aériennes se multiplient des deux côtés. L’Inde interdit tout survol de son territoire par des appareils pakistanais. Des incidents armés ont lieu. Une impressionnante mobilisation s’amorce. Du Pendjab à la mer d’Arabie, les deux armées se font face. Cependant Islamabad fait tout pour éviter le pire. New Delhi se laisse convaincre. Le 1er janvier, la détente s’amorce. Elle prend pour prétexte un échange des listes de sites nucléaires, qui a lieu depuis 11 ans, mais qui n’a pas été annulé. La tension pourtant demeure. Des échanges de tirs d’artillerie ont lieu. Un appareil Bréguet Atlantic de patrouille maritime indien est abattu par les Pakistanais. Le 6 juin, désireux d’en finir, le général Moucharraf déclare à un émissaire américain que le Pakistan empêchera «définitivement» toutes les infiltrations de groupes armés en Inde. New Delhi n’en demandait pas plus. La crise est finie.


    Les trois guerres indo-pakistanaises
    1- En 1947, le contrôle du Cachemire conduit l’Inde et le Pakistan à s’affronter dès le lendemain de la partition, devenue effective le 15 août. Au Cachemire, la majorité de la population est musulmane mais le maharadjah est hindou. Ce dernier compte préserver l’autonomie politique et l’intégrité de son Etat. Cependant, le soulèvement d’une partie de la population favorable au rattachement avec le Pakistan, et l’appui que lui apporte l’armée pakistanaise, amène le maharadjah, le 28 octobre 1947, à opter pour l’Inde en échange de l’aide militaire de New Delhi. Cette décision entraîne l’intervention des armées des deux pays. La guerre aboutit à la partition du Cachemire via une «ligne de contrôle» établie le 1er janvier 1949, surveillée par une mission de l’ONU, constituée d’officiers canadiens, yougoslaves, polonais.2- La guerre de 1965 est déclenchée par le Pakistan. Celui-ci, le 2 août, tente d’infiltrer la partie indienne du Cachemire. Les soldats infiltrés sont rapidement repérés. L’Inde réplique le 15 août en franchissant la ligne de cessez-le-feu pour attaquer le Cachemire pakistanais dont elle conquiert 1.600 km2. Le 1er septembre, le Pakistan contre-attaque et prend 500 km2 à l’Inde. Le 22 septembre, après 7.000 victimes des combats, le Conseil de sécurité ordonne un cessez-le-feu. L’Inde et le Pakistan évacuent leurs conquêtes respectives.3- La troisième guerre a pour origine le démembrement du Pakistan, cause d’un vrai traumatisme pour ce pays. Depuis 1947, celui-ci est en effet constitué du Pakistan occidental et du Pakistan oriental. 1.600 km de territoire indien séparent des populations de culture et de langue différentes. La guerre commence avec la proclamation de l’indépendance du Bengladesh le 25 mars 1971 qui pousse le Pakistan dans une répression sanglante (500.000 morts), laquelle contraint huit millions de Bengalis à l’exil en Inde. Le 3 décembre, en réplique à une aide discrète apportée par l’armée indienne aux guérilleros bengalis, le Pakistan attaque l’Inde mais il est bientôt battu. Le 17 décembre, un cessez-le-feu est proclamé. Ali Bhutto, nouveau président, reconnaît le Bengladesh.
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