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    La gestion du pouvoir : Comment se font les arbitrages ?

    Par L'Economiste | Edition N°:113 Le 20/01/1994 | Partager

    Les gouvernants des temps modernes doivent aujourd'hui composer avec l'opinion publique qui leur impose des prises de position instantanées et des actions immédiates. Si l'exercice du pouvoir s'en trouve inévitablement affecté, il n'est pas certain que les hommes d'Etat perdent au change. Les arbitrages se font souvent dans l'urgence et la simplification.

    Le professeur et Prix Nobel d'Economie Maurice Allais aime à distinguer les étapes de la décision : s'informer, réfléchir, choisir. Chacun se représente les souverains de jadis tenant conseil, écoutant le récit des problèmes de leurs sujets, pesant le pour et le contre des mesures concevables et concluant sur des ordres devant lesquels, sauf révoltes épisodiques, chacun s'inclinait. Les actes écrits des rois de France se terminaient par la formule : "car tel est notre bon plaisir", formule qui implique que le plaisir du roi, c'est le bien de son peuple.

    Les gouvernements démocratiques modernes, avant l'explosion des médias, ne différaient du modèle ancien que parce qu'ils étaient soumis au jugement de parlements désignés périodiquement par le suffrage des peuples. Mais dans les intervalles entre les élections, ils gouvernaient plus ou moins à l'abri des foules.

    Aujourd'hui, celles-ci sont partout, journaux, radios, télévisions les tenant informées aussi vite que les princes. Le Président Bush avouait pendant la guerre du Golfe que la chaîne de télévision CNN l'informait parfois plus vite que la CIA. De plus, l'opinion est continuellement sollicitée pour dire si oui ou non ses princes lui conviennent toujours. On se représente ces derniers surveillant fébrilement leur cote et celle de leurs rivaux, sommés de prendre position sur tout ce qui intéresse l'opinion, et jugés en temps réel sur leurs choix, ou pire, avant même qu'ils aient choisi.

    Comment, dans ces conditions trouveraient-ils le temps de s'informer et réfléchir avant de choisir ? On les imagine tranchant dans la précipitation et livrés aux démons de la démagogie. Des malheurs sans nombre devraient en résulter.

    Pourtant, les gouvernements des pays les plus médiatisés ne semblent ni meilleurs ni pires que ceux qui les ont précédés. Si l'on compare le sort du président Eisenhower et celui du président Reagan, le second a plutôt tiré avantage de l'attention que les médias lui ont prodiguée. Si l'on mesure les performances des politiques à leur longévité, aux révoltes verbales ou physiques qui leur sont opposées ou aux catastrophes qu'ils affrontent, il semblerait plutôt que leurs performances s'améliorent.

    Navigation à vue

    Mais l'exercice du pouvoir a considérablement évolué. Dans les années 60 encore, Kennedy, Mao Tsé-Toung ou le général de Gaulle incarnaient avec panache la volonté de leurs pays respectifs. Plus rien de tel aujourd'hui. Les gouvernants d'aujourd'hui font figure de gestionnaires, d'employés de la nation plutôt que de leaders charismatiques, et cela d'autant qu'il ne reste guère de doctrines politiques propres à enflammer les foules. Nous vivons à l'ère des arrangements temporaires, de la navigation à vue, face à un monde animé par des forces qui échappent à la volonté et à la compréhension des hommes.

    Toujours sous les feux de la rampe, secoués par des tempêtes imprévisibles, les dirigeants d'aujourd'hui n'ont même plus le recours d'une image mythique ou de valeurs sacrées pour étayer leurs choix. Cela fonctionne quand même, cahin-caha. Les machines gouvernementales sont aussi mal comprises que le corps humain au Moyen-Age, et pour des raisons analogues : bien que très visibles de l'extérieur, gouvernements et corps humains sont difficiles à observer de l'intérieur. Politiciens et fonctionnaires, si haut qu'ils soient placés, ne voient qu'un petit aspect de l'ensemble.

    Le sociologue français Philippe Roqueplo, ancien conseiller technique d'un ministre, compare ainsi la machine gouvernementale à un service d'entretien et une caserne de pompiers. Cette machine est si compliquée et soumise à de telles contraintes que les mesures à prendre pour qu'il n'arrive rien de grave ne dépendent guère de l'orientation politique du moment. Le philosophe Alain disait à ce sujet: "L'exécutif peut bien croire qu'il ordonnera ce qu'il veut; mais toujours est-il qu'il n'en a point le temps, assez occupé d'annoncer ce qu'il faut. Nul n'obéit plus qu'un roi".

    Arbitrages héroïques

    Il existe pourtant des choix proprement politiques, qui relèvent du Premier ministre ou du Président de la République, résidus des choix innombrables tranchés par les niveaux inférieurs.

    Les arbitrages "héroïques" sont effectués dans la plus extrême fébrilité. Philippe Roqueplo estime à six à dix minutes le temps qu'un conseiller technique d'un ministre consacre à chaque affaire. Le mécanisme de cet embouteillage des sommets est facile à comprendre. Tous ceux qu'un arbitrage mécontente cherchent à le remettre en cause par appel au niveau supérieur, et ils mobilisent pour cela tous leurs réseaux d'influence. Il en résulte une accumulation de cas épineux, phénomène qui a dû sévir autour des souverains des siècles antérieurs comme autour de leurs successeurs d'aujourd'hui. Qu'on en juge par l'agitation à la cour du roi Louis XIV décrite par Saint-Simon. La sérénité prêtée aux princes du temps jadis est sans doute mythique.

    Selon quels critères s'opèrent ces arbitrages au sommet ? Plus le temps manque, plus les critères se simplifient. C'est particulièrement évident dans les cas de cataclysmes naturels ou de guerres, où le chef réclame et obtient facilement l'union sacrée face aux périls. On se souvient par exemple du soutien sans réserve dont Mme Thatcher a bénéficié de la part de son opinion publique pendant la guerre des Malouines.

    Cette commodité du pouvoir a pour conséquence que les responsables ont tendance à s'installer dans l'urgence, même quand ils pourraient l'éviter, car elle constitue une excuse de choix pour ne pas beaucoup consulter. En effet, si l'urgence interdit d'étudier comme on le souhaiterait les questions compliquées, elle présente l'immense avantage d'éviter les indiscrétions périlleuses et les affrontements pénibles.

    Une dévaluation de la monnaie ou la composition d'un nouveau gouvernement sont ainsi prises dans le secret et en très peu de temps.

    Nouveaux mystères

    Cela étant, on peut penser que, toujours et partout, les princes se sont efforcés de mécontenter le moins de monde possible, et c'est ainsi que l'opinion publique et les médias exercent un puissant empire. En particulier, dans la culture occidentale moderne, où l'économie et les mesures chiffrées jouent un rôle prépondérant, quatre chiffres dominent dans le tableau de bord des princes : le PNB, le chômage, l'inflation et la balance commerciale, parce que ces chiffres sont fréquemment mesurés, publiés et commentés. S'y ajoutent les indices de popularité saisis par les sondages et suivis avec une méticuleuse attention.

    L'essentiel des missions de l'Etat, celles qui font que les écoles, les hôpitaux, la justice et l'éclairage public fonctionnent, s'opèrent à l'abri des regards. Quant aux décisions prises au sommet, elles sont soumises à des phénomènes de vie de cour, aujourd'hui comme hier. Ce qui est nouveau, c'est à n'en pas douter la visibilité publique de ce pouvoir suprême.

    A cet égard, il s'est produit au cours des âges une frappante interversion entre la vie politique et la vie économique. Dans les siècles antérieurs, le pouvoir des souverains s'exerçait dans le mystère. Des alliances, des guerres modifiaient les frontières et les suzerainetés, sans que le bas peuple n'y puisse rien. En revanche, la fabrication des biens s'opérait dans des ateliers que chacun pouvait observer tout près de chez lui. Aujourd'hui, ce sont les princes que l'on observe, mais les fabricants se cachent dans des usines mystérieuses, se manifestent à l'opinion par le faste de leur publicité, concluent des alliances et se font la guerre comme les rois de jadis.

    Pourtant, la démocratie y trouve son compte, car en économie libérale c'est le consommateur qui règne en dernier ressort. D'une certaine manière, il en va de même en politique, et cette présence nouvelle de l'opinion au plus près du pouvoir est cohérente avec l'évolution de la marche des affaires.

    Car, à mesure que les moyens d'information se développaient, la vitesse des événements et des changements s'accroissait du même pas. Alvin Toffler, dans son Choc du futur, voit même dans cette accélération l'essence de la modernité. Pour que le peuple puisse juger ses gouvernements à un rythme compatible avec cette évolution, il faudrait en bonne logique rapprocher et multiplier les consultations électorales, ce qui serait encombrant et coûteux. Dans ces conditions, cette visibilité de l'action publique et ces simulacres d'élection que constituent les sondages maintiennent auprès des princes une salutaire insécurité qui fait qu'en dernier ressort, par des mécanismes un peu maladroits et grinçants, c'est encore le peuple qui gouverne. Cette conclusion optimiste doit évidemment être tempérée par la crainte de la démagogie, dont on observe les ravages dans diverses régions du globe, sous forme de folles dépenses ou de violences meurtrières. Question trop grave pour la traiter en quelques lignes, mais, à l'écoute du philosophe Platon, je me bornerai à dire que le plus sûr rempart contre la démagogie est l'éducation. Pour que le peuple exerce raisonnablement son pouvoir, il faut, ce qui est également vrai en matière économique, qu'il ait une intelligence suffisante de ses véritables intérêts. C'est à l'empereur Marc-Aurèle que j'emprunterai le dernier mot: "Instruis-les si tu peux, disait-il ; si tu ne peux les instruire, supporte-les".

    Les gouvernants d'aujourd'hui font figure de gestionnaires d'employés de la nation plutôt que de leaders charismatiques, et cela d'autant qu'il ne reste guère de doctrines politiques propres à enflammer les foules. 

    par Claude Riveline

    Né en 1936, Claude Riveline a fait des études d'ingénieur à l'Ecole Polytechnique puis à l'Ecole des Mines de Paris. Spécialiste de l'étude des organisations et du management des entreprises, il est à l'origine de la création de "l'Ecole de Paris du Management", lieu de rencontre d'hommes d'affaires et de professeurs de tous les pays.

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