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Tribune

La fracture du Détroit : L'Espagne du Sud et le Maroc du Nord, aux différences flagrantes, créent une discontinuité Europe-Afrique

Par L'Economiste | Edition N°:43 Le 03/09/1992 | Partager

Fouad ZAÏM

Le projet de liaison fixe et le rapprochement avec la communauté européenne pour la continuité Europe-Afrique suppose une homogénéité entre les deux zones trait-d'union: le Maroc du Nord et l'Espagne du Sud. En fait, ce sont deux niveaux économiques aux différences flagrantes qui se font face, de part et d'autre du détroit.

L'Espagne du Sud et le Maroc méditerranéen, deux sous-espaces de territoires nationaux quasiment mitoyens, séparés par un bras de mer, une sorte de "rue d'eau" à laquelle on a donné à travers l'histoire les noms les plus divers.
Elle fut la "Manche méditerrané-enne" pour l'auteur fascinant de la "grammaire des civilisations" (Fer-nand Braudl), un simple "chan-nel"pour le géographe René Lespès, le "canal d'Andalousie" pour l'auteur de "l'Espagne catalane et le Maghreb au XIIIème et XIVème siècles (Charles Emmanuel Dufourcq); elle fut plus simplement "Bahr Al-Maghrib", la mer de l'Ouest, pour maints voyageurs-géographes arabes.
Elle a récemment pris le nom, plutôt sinistre, signe des temps en Méditerranée, de "Détroit de la mort" (Jacques de Barrin), par allusion, évidemment, au nombre de Maghrébins et d'Africains qui y trouvent la mort en essayant malencontreusement d'enjamber le Détroit, dans la perspective de cieux économiquement plus cléments.

Entre deux Sud, un mur

L'Espagne du Sud et le Maroc Méditerranéen, entre les deux un mince filet d'eau qui est une frontière, à vrai dire une fracture; quelque chose comme une ligne de démarcation entre deux espaces nationaux, mais surtout, deux niveaux de développement industriel et technologique, deux niveaux de vie, deux aires culturelles et civilisationnelles. Deux rives, en fait deux limbes de rives, si proches physiquement, en réalité si lointaines l'une de l'autre. Entre les deux, assurément un "mur" économique: en 1989, le Produit Intérieur Brut de l'Espagne, estimé à 340 milliards de Dollars était trois fois plus élevé que ceux des cinq pays de l'Union du Maghreb Arabe (UMA) réunis; la même année, le PIB par tête en Espagne (le PIB par tête andalou représente 71,12% de la moyenne espagnole et 54% de la moyenne de la Communauté Européenne) était dix fois plus élevé qu'au Maroc.
Entre les deux, les visas et les barrières douanières de l'Europe communautaire qui trient les hommes et les marchandises du Sud à coups de quotas, de contingents, de normes, de prix de référence, de contraintes de calendrier et de clauses de sauvegarde. Et qui font que lorsqu'on est producteur et exportateur -de produits agricoles, agro-industriels ou de textile et de confection- et que l'on est dépendant du même débouché, les marchés européens, il n'est pas indifférent, loin s'en faut, que l'on soit de Malaga ou de Tétouan. On est alors du bon ou du mauvais côté de ce nouveau mur qu'est devenue la "Grande bleue".

L'Espagne du Sud et le Maroc méditerranéen, deux régions donc, mais qui, à y voire de près, ne le sont pas vraiment au même titre:
- sur la rive Nord, au moins depuis Février 1980 (référendum sur l'autonomie andalouse) une "vraie" région, une communauté autonome: l'Andalucia. L'une des 17 communautés autonomes espagnoles dans ce qui est maintenant une "Espagne plurielle", un "Etat des autonomies", régie par la constitution espagnole de 1978. Une communauté autonome avec sa capitale, Séville; un gouvernement local, la Junta de Andalucia; un parlement de 109 députés et un exécutif. C'est-à-dire quasiment toutes les institutions d'un "self government", avec des compétences très étendues
- en matière de partrimoine, d'urbanisme, de travaux publics, de fôrets, d'hygiène, de langues spécifiques et même de police- des pouvoirs propres et des moyens financiers propres;
- sur la rive Sud, le Maroc méditerranéen, à savoir 6 provinces, éclatées, intégrées de manière verticale à des "régions économiques" qui elles-mêmes n'ont qu'une existence très virtuelle: Tanger, Tétouan et Chefchaouen rattachées à la région économique du Nord-Ouest, Al Hoceïma dans la région du Centre-Nord, Nador et Oujda dans celle de l'Oriental. Des régions de pacotille, sans véritables pouvoirs régionaux, sans pouvoirs financiers propres, sans compétences propres, dominées, phagocytées qu'elles sont par le cadre provincial qui est un cadre de pouvoir politico-administratif, non pas un cadre économique.

Trafics en tous genres

L'Espagne du Sud et le Maroc méditerranéen, deux sous-espaces périphériques, à des degrés divers, au sein de leur propre espace national.
Mais sur la rive nord une région qui, longemps périphérique, l'est de moins en moins:
- l'Andalousie, en effet, s'est largement désenclavée au cours des dernières années, à la faveur notamment des préparatifs de l'Exposition Universelle "Expo92" qu'abrite Séville. Désormais un maillage autoroutier impressionnant, à la fois horizontal (Baza-Granada-Sevilla- Cadiz) et vertical (Sevilla-Madrid), connecte la capitale andalouse avec le reste de la région et le Nord du pays; mais aussi un train à grande vitesse, l'Alta Velocidad Espanola, version ibérique du TGV qui réduit à trois heures le trajet Madrid-Séville; sans oublier la modernisation radicale des télécommunications ainsi que l'accession des grands aéroports de la région (Malaga, Sevilla, Cordoba...) au réseau international;
- l'Andalousie bénéficie, en tant que "zone défavorisée à intégrer en priorité" de l'Europe, d'une aide financière massive de la part de la Communauté européenne, par le biais du Fonds Européen de Développement Economique Régionale (FEDER): en 1989, 31,1% des sommes allouées par ce fonds y étaient destinées. Par ailleurs, la région bénéficie d'une part toujours substantielle des investissements publics du plan de développement régional espagnol (30% du total en 1989);
- l'Andalousie accueille, en outre, chaque année, une manne exceptionnelle d'investissements étrangers -100,2 milliards de Pesetas en 1990, à savoir 5,5% des investissements étrangers en Espagne cette année-là (1.829,7 milliards)- provenant pour l'essentiel des pays de l'OCDE (72,2%° et s'orientant prioritairement (70,3%) vers le secteur des services, et dans une moindre mesure vers l'industrie (26,8%);
- enfin la région enregistre, depuis quelques années, des taux de croissance du PIB généralement d'un point plus élevés que la moyenne nationale, elle même plus élevée que la moyenne de la Communauté Européenne.
Le résultat en est que l'Andalousie, longtemps haut lieu de l'émigration espagnole, a enregistré au cours de la dernière décennie un solde migratoire positif.
Une vieille région, traditionnellement répulsive, s'est ainsi transformée en une aire d'immigration attractive rompant avec une tradition séculaire. Révolue désormais l'époque où l'Andaloucia était synonyme d'exode vers les centres industriels du Nord de l'Espagne, la France, l'Allemagne ou la Suisse.
Au Sud, le Maroc méditerranéen, un fragment d'espace depuis longtemps à la marge -d'une croissance qui au Maroc s'est polarisée pour l'essentiel sur la façade atlantique entre Kénitra et Jorf Al-Asfar- et qui l'est autant de nos jours, sinon plus. De Tanger à Oujda, en passant par Tétouan, Chefchaouen, Targuist, Al Hoceima et Berkane, la couverture de cet espace méditerranéen marocain par les infrastructures de base (voies de communication, ports, hôpitaux et dispensaires, écoles...) est des plus défectueuses et le poids des activités économiques traditionnelles (agriculture, industrie, pêche,...) généralement insignifiant. Par contre, le développement des activités informelles (contrebande à partir des enclaves espagnoles, culture du cannabis, trafics de tous genres) a pris ici des proportions à nulle part égalées au Maroc.

Andalousie et Maroc méditerranéen, radioscopie comparative

L'Espagne du Sud, en l'occurrence ici la "Communauté autonome" de l'Andalucia, est composée de huit provinces espagnoles, à savoir celles de Huelva, Cadiz, Malaga, Cordoba, Granada, Sevilla, Jaen et Almeria. Cinq parmi ces huit provinces sont dotées d'une façade maritime (Huelva, Cadiz, Malaga, Granada et Almeria). La façade maritime andalouse s'étend sur 812km, dont environ 220 sur l'Atlantique et le détroit et près de 600 sur la Méditerranée.
Sur la rive Sud, le Maroc méditerranéen est constitué de six provinces -parmi les 49 provinces et préfectures que compte le pays- avec une façade maritime s'étendant sur environ 630km dont 450 sur la Méditerranée, 80 sur le détroit et 100 sur l'Atlantique (province de Tanger). Toutes les provinces dotées d'une façade maritime.
L'Andalucia s'étend sur une superficie de 87.268 km carrés correspondant à 17,3% du territoire espagnol, qui est de 504.750km carrés. La région est ainsi, du point de vue de la superficie, la deuxième "communauté autonome" d'Espagne, après la Castille et le Leon.
Le Maroc méditerranéen et les six provinces qui le composent s'étend de son côté sur environ 38.800km carrés, représentant à peine 5,5% du territoire marocain, qui est de 710.850km carrés. Tandis que la superficie des provinces composant l'Andaloucia est relativement homogène et varie du un au double -7.385km2 pour la plus petite (Cadiz), 14.000 pour la plus grande, la superficie des provinces du Maroc méditerranéen est, elle, très hétérogène et varie de un à dix sept avec 1.195km2 pour la moins étendue (Tanger) et 20.700km2 pour la plus grande (Oujda).
L'Andalucia est, à l'instar du Maroc méditerranéen, une région éminemment montagneuse. La cordillère bétique s'y étale sur plus de 600km de Gibraltar au Cap de la Nao, culminant à 3.478m dans la Sierra Nevada. Sur les 87.268km2 qui constituent la superficie de la Communauté autonome, 31.734km2, soit 36,4%, dépassent la zone altimétrique de 600m.
Entre la chaîne bétique et la Sierra Morena, le Guadalquivir (Al Oued Al-Kabir) remblaie un estuaire qui constitue sur 2.000km2 une région marécageuse. De son côté, le Maroc méditerranéen est dominé par la chaîne rifaine qui s'étale sur une longueur de 360km et une épaisseur moyenne de 60km; le Rif qui culmine à près de 2.500m à Jbel Tidighine. On y distingue pour l'essentiel quatre domaines: la plaine du Loukkos et du Habt dotée de terres fertiles et irriguées, le pays Jbala peu élevé et extrêmement arrosé, le Haut-Rif central enclavé et érodé, le Rif oriental semi-aride et steppique.

Une terre lourde d'hommes

Les huit provinces de l'Andalucia avaient en 1990 une population de 71 millions d'habitants, soit très exactement 17,8% de la population espagnole, évaluée cette année-là à près de 40 millions d'habitants. La densité d'habitants au km2 y était ainsi de 80. L'Andalousie est, en chiffres absolus, la communauté autonome la plus peuplée d'Espagne, même si elle est loin d'être la plus densément peuplée; les densités étant autrement plus élevées dans les régions autonomes de Madrid (591km2), du Pays Basque (294 hbt/km2); des Canaries ou de la Catalogne. Les six provinces du Maroc méditerranéen abritaient de leur côté, selon une projection de 1989, une population de 3.397.000 habitants, soit environ 13,8% de la population marocaine estimée cette année-là à 24,5 millions d'habitants, autrement dit une densité au km2 de 87 habitants, à peine plus élevée dans certaines provinces comme Tanger (450 hbt/km2) et Tétouan (160 hbt/km2) mais très faible dans d'autres comme dans la province de Oujda (45 hbt/km2). Le Maroc méditerranéen est par conséquent une terre "lourde d'hommes" eu égard aux ressources disponibles. La pression d'une population relativement dense y est plus perceptible qu'ailleurs. L'inadé-quation est très nette entre la part du territoire (5,5%) et la part de la population qui y vit, alors qu'une telle inadéquation n'existe pas dans le cas de l'Andalousie (17,6% de la population sur 17,3% du territoire), nonobstant la qualité et les potentialités économiques de ce territoire.

Transitions andalouses

En 1990, selon les données économiques régionales, l'agriculture contribuait pour 10,45% à la valeur ajoutée brute andalouse, l'industrie pour près de 20% et la construction pour environ 14%. C'est de très loin le secteur des services, gonflé par le tourisme de la Costa del Sol qui participe pour la part la plus importante -56,6% de la Valeur ajoutée brute régionale- à l'essor économique de l'Andalucia.
Cependant, malgré et sans doute ausi en raison d'un immense chambardement dans tous les secteurs de son économie, l'Andalousie demeure une des régions espagnoles les plus touchées par le fléau du chômage, de neuf points supérieur au taux national. Le taux de chômage n'en a pas moins diminué en 1990 après avoir culminé à 30,8% en 1987.
L'agriculture andalouse est indubitablement en pleine mutation. Une mutation aux multiples visages qui ont noms: mécanisation, cultures intensives, cultures sous-serres, remodelage de la propriété foncière.
La vieille société rurale andalouse, longtemps dominée par la contradiction minifundia et latifundia est battue en brèche. La tendance irrésistible est à la création d'entreprises agricoles de dimension optimale et de type familial, modèle dominant en Europe: c'est ainsi qu'entre 1962 et 1982 plus de 600.000 exploitations de moins de 30 ha ont disparu sur un total de 3 millions.Le paysage andalou en est d'autant plus profondément modifié que la prédominance multiséculaire de la vigne et l'olivier est en phase, lentement mais surement, d'être rognée au profit des cultures de rapport. Les superficies consacrées au coton, aux fraises (à Huelva), à la betterave à sucre (vallée du Guadalquivir), aux fleurs (Sanlucar), à l'horticulture (Andalousie orientale) s'étendent irrésistiblement. L'entrée de l'Espagne dans la Communauté Européenne n'est évidement pas érangère à ces changements. Les exploitations agricoles andalouses se mettent à l'heure de l'Europe 1993 et de ses défis technologiques. La logique du secteur est désormais, de manière déclarée, la concurrence et la rationalisation de la production sur la base des avantages comparatifs.
Les excédents d'huile de la CE sont ainsi en voie d'avoir raison d'une culture millénaire: l'oliveraie; l'arrachage des oliviers est depuis quelques années un élément du paysage andalou ("15.000ha de cultures intensives produisent plus de richesses que 500.000ha d'oliviers", a pu déclarer M. Chaves, le Président de la Junta de Andalucia) parfois au détriment de l'environnement, les besoins en eau des cultures sous-serres et du coton étant énormes.

Sun, sea, sand

L'industrie andalouse employait de son côté, selon les données de 1990 quelque 282.000 personnes, soit 11,52% de la population active andalouse et contribuait à 19,26% de la Valeur ajoutée brute régionale. Du point de vue des effectifs employés dans l'industrie, l'Andalousie vient au cinquième rang, après la Catalogne, la Communauté valenciennoise et le Pays Basque. Cinq branches semblent dominer tant du point de vue des effectifs que de celui de la contribution à la production et à la valeur ajoutée industrielle: alimentation, boissons et tabacs (58.949 emplois); textile et confection (19.859 emplois); bois et meubles (11.852 emplois) et énergie (10.076 emplois). Les branches qui n'arrivent pas à percer véritablement sont l'industrie du matériel électrique et électronique, les machines-outils et équipement et l'industrie des matières plastiques.
Le tourisme constitue de très loin la principale manne économique de la Communauté autonome.
L'Andalousie et ses 800km de littoral accueille bon an mal an quelque 10 millions de touristes. Pour ce, la région dispose d'une capacité d'accueil impressionnante d'environ 170.000 lits (hôtels classés, hôtels non classés, pensions, appartements) auxquels il faut ajouter 55.000 places en camping. A titre de comparaison, l'infrastructure d'accueil marocaine globale -lits et places de campings- est de 140.000 lits dont 85.000 en hôtellerie classée.

L'infrastructure d'accueil touristique andalouse et surtout extrêmement diversifiée: 466 hôtels de une à cinq étoiles, avec prédominance des deux et trois étoiles qui constituent les 2/3 du total; 843 hôtels non classés (hostales); 12.000 appartements touristiques, 1.548 pensions, 84 campings et 2 auberges de la jeunesse.
Le produit touristique est complet: les Trois S (sun, sea, sand), mais aussi l'animation permanente, les terrains de tennis, les parcours de golf, les circuits, les randonnées maritimes, les parcs d'attraction.....
Cependant, il y a le revers de la médaille: les problèmes du tourisme andalou ont de nos jours pour noms saturation, bétonisation du front de mer, dégradation alarmante du cadre environnemental.

Marges rifaines

L'économie du Maroc méditerranéen est plus complexe, plus insaisissable du fait de la place qu'y occupe l'informel, l'économie souterraine. Qu'on s'en offusque ou qu'on fasse mine de l'ignorer, l'équilibre socio-économique des provinces relativement peuplées du Maroc méditerranéen -si équilibre il y a- reste pour l'essentiel bâti sur une trilogie précaire, artificielle, constituée par la contrebande à partir des enclaves espagnoles, l'émigration et l'argent de l'émigration, la culture du cannabis ou chanvre à fumer indien (kif).
Sans doute l'agriculture est-elle toujours dans les monts arrosés du pays Jbala, dans les nombreuses cuvettes du Haut-Rif central et dans les plateaux semi-arides du Rif oriental, une base matérielle d'existence non négligeable pour une partie de la population, mais "la terre, comme bien économique, ne suffit pas à faire vivre les hommes, même si elle est d'un point de vue social le bien le plus valorisé". Ainsi, selon l'enquête agricole relative à la campagne 1988-89, il y avait environ 600.000ha de terres cultivables dans les provinces du Maroc méditerranéen, soit 6,7% des terres cultivables du pays 58.661.270ha, dont à peine 469.000ha étaient véritablement cultivées, c'est-à-dire nettement moins que les superficies cultivées lors de la même campagne agricole dans la seule province de Kénitra (environ 560.000ha); et encore ces terres agricoles étaient-elles cultivées essentiellement -à 72% de céréales (349.000ha)- avec des rendements généralement médiocres et une contibution à la production céréalière nationale dérisoire (5,35% de la production nationale).
Sans doute les quelques dizaines de petites et moyennes unités de transformation des provinces du Maroc méditerranéen emploient-elles quelques milliers d'individus, mais cette industrialisation, encore embryonnaire, limitée aux zones industrielles de Tanger, de Tétouan et de Nador, phagocytée par la proximité paralysante de Sebta et Melilia, ne saurait être une issue économique pour une part significative de la population en âge de travailler.

Un mode de vie: la contrebande

En fait, c'est la contrebande qui, directement ou indirectement, assure ici la subsistance de la tranche peut-être la plus importante de la population. Elle a trouvé dans le Maroc méditerranéen, pays de montagnes (le Rif fait près de 16.000km2) densément peuplées, aux ressources intrinsèquement limitées, au littoral hérissé d'une myriade de petites criques, un terrain de prédilection. Elle est à partir des vieilles enclaves espagnoles -Sebta et Melilia- une tradition séculaire, une manne nourricière à nul autre pareil, un mode de vie. La contrebande qui, de Fnideq à Oujda en passant par Tétouan, Tanger, Ksar Al-Kebir, Al Hoceima, Nador et Berkane, inhibe toute la région, anime de manière étonnante marchés urbains et souks ruraux, annihile les rares efforts de production locale, gère les équilibres et organise le jeu sociétal, gangrène de plus en plus loin à l'intérieur du pays les circuits de distribution et de commercialisation réguliers. Il y a en deuxième lieu l'émigration qui est dans le Maroc méditerranéen une réalité tout aussi séculaire que la contrebande puisque depuis au moins le troisième quart du XIXème siècle, les Rifains - ceux de l'Oriental dans un premier temps, ceux des franges centrale et occidentale ensuite- ont dû apprendre à s'exiler vers des cieux plus cléments: vers les fermes des colons français de l'Oranie, saisonniairement, jusqu'à l'amorce de la guerre d'Algérie (1954); vers les villes et les plaines du Maroc atlantique ensuite; vers l'Europe occidentale (France, Belgique, Pays-Bas, Allemagne) plus systématiquement à partir du début des années soixante. De nos jours, l'argent de l'émigration -les transferts des RME comme on appelle cela pudiquement -est une manne quasiment irremplaçable pour les habitants de ces hauts lieux de l'émigration marocaine que sont les provinces de Nador et d'Al Hoceima. Il permet la survie de milliers de familles, irrigue le petit commerce local, renchérit outrancièrement le prix du foncier, nourrit la spéculation immobilière, bouleverse les habitudes de consommation, révolutionne les murs sociales.

Trilogie de survie

Il y a enfin la culture du cannabis sativa ou chanvre à fumer indien (kif) qui demeure une plaie quasiment irrépressible du Haut-Rif central. La culture du cannabis est sans doute très anciennement implantée dans les montagnes rifaines, même si elle ne s'est véritablement étendue qu'au cours des dernières décennies, au point de cesser d'être une culture d'appoint et de constituer désormais l'unique source de revenu dans les quelques communes à cheval sur les provinces de Chefchaouen et d'Al Hoceima.
A la fin du XIXème siècle, en tout cas, Mohamed Ben Tayeb -le fameux derviche de Moulièras (A. M. "Le Maroc inconnu") en signale déjà l'existence chez les Béni Bou Nsar, les Béni Seddate, à Kétama et chez les Béni Khaled. Le kif rifain, le Ktami, est d'ores et déjà réputé dans le Maroc entier. A l'époque de la "zona de protectorado", les autorités espagnoles, tout en tolérant la culture du cannabis essaient cependant d'en limiter la production à trois tribus - Kétama, Béni Seddate et Béni Khaled- mais en vain. Au début des années 50 la culture déborde de fait dans les tribus Tarhzoute, Zerkate, Béni Mgil et Mtioua. Dans les années 60, elle touche désormais 12 tribus, même si les 3 premières demeurent de loin les plus grosses productrices. Le cannabis devient alors "l'unique source de revenu de milliers de petits cultivateurs..., la grande spéculation de ce haut massif, profondément enracinée dans la vie rurale, pièce maîtresse d'un équilibre agricole remarquable et cependant fragile". Les rendements sont élevés, de l'ordre de 1.000 à 1.400kg par hectare. En 1968 Gérard Maurer distingue dans le Rif trois secteurs spécialisés dans cette culture: la région de la haute vallée de l'Amzez, la vallée de Ras-Sra et plus à l'Ouest, les Béni Khaled.
Considérée pendant longtemps comme une ressource complémentaire, "la culture du kif, par suite de circonstances multiples, est devenue en quelques décennies la principale production agricole de la montagne, localement une véritable monoculture". De nos jours, selon le FNULAD (Fonds des Nations-Unies de Lutte contre les Abus de Drogue), qui mène au Nord du Maroc un projet pilote de substitution à la culture du kif, "une bonne partie de la population du Rif, surtout des provinces de Chaouen et Al Hoceima, est directement ou indirectement dépendante du produit illicite".
La superficie cultivée en cannabis est estimée, très approximativement par le même organisme, à quelque 30.000ha. Le cannabis est depuis la fin des années soixante transformé en hachish (chira) et en huile de cannabis. De "grandes quantités" en seraient transportées à partir des côtes méditerranéennes du Maroc vers L'Europe.
A chaque fois que le pouvoir central a tenté, d'une manière ou d'une autre, de remettre en cause l'une des composantes de cette trilogie de la survie, c'est-à-dire de toucher aux bases matérielles mêmes du fragile équilibre socio-économique de la région, il s'en est suivi immanqua-blement une rupture de l'ordre social plus ou moins grave et durable. Il en fut ainsi dans les lendemains immédiats de la post-indépendance, au cours de l'automne-hiver 1958-59, lorsque la montagne s'embrasa parce que la jeune administration centrale avait tenté, entre autres, d'éradiquer progressivement la culture du cannabis et d'imposer des restrictions à l'exploitation traditionnelle des forêts, autre ressource d'appoint des montagnards rifains. Ce fut de nouveau le cas au courant de l'année 1974, lorsque l'Etat tenta de canaliser la contrebande derrière un maillage douanier et policier très serré; enfin en 1984, lorsqu'une lourde taxe de 500DH fut instaurée pour toute sortie du territoire national entravant le va-et-vient incessant de milliers de petits passeurs de marchandises de contrebande.

Quelques enseignements

Il est permis dorénavant de souligner que l'Andalousie n'est d'ores et déjà plus le "Mezzogiorno" de l'Espagne. La région, qui fut des siècles durant une marge ibérique, est de nos jours infiniment moins encalvée, moins périphérique qu'elle ne l'était il y a encore une quinzaine d'années. Même si la plaie du chômage y affecte, du fait des restructurations en cours, une part toujours significative de la population active. Mais de là à comparer l'Andalousie à une "Silicon valley", une "Californie de l'Europe", ainsi qu'on le fait de plus en plus fréquemment, il y a un pas qu'il est pour le moins hasardeux de franchir.
Pour les provinces marginales et enclavées du Maroc méditerranéen, nul doute cependant qu'il n'y ait des enseignements à tirer de la dynamique de croissance andalouse des dix dernières années.
D'abord en matière d'infrastructures et de désenclavement par les infrastructures. Les autoroutes -qu'elles soient dans l'axe Est-Ouest telle celle qui va de Cadiz à Baza ou Sud-Nord comme celle qui relie Séville à Madrid, la modernisation des télécommunications ou encore l'accession des grands aéroports de la région au réseau international, sont en voie de sortir l'Andalousie de sa marginalité plusieurs fois séculaire.
Ensuite en matière de moderni-sation et de rationalisation de lgriculture. Entraînée par la dynamique communautaire, l'agriculture est en pleine mutation: la propriété s'y remodèle, les cultures de rapport infiniment plus rémunératoires prennent le pas sur l'arboriculture (vigne et olivier), la mécanisation bat son plein, les rendements se démultiplient, l'agriculture a de moins en moins besoin d'hommes, mais est de plus en plus productrice et exportatrice.
En troisième lieu en matière de tourisme et de promotion du produit touristique. De ce côté là, il est évident qu'il faut tirer la leçon des dégâts commis sur le lirroral andalou, à savoir la bétonisation du front de mer, la saturation de l'infrastructure d'accueil, la dégradation de l'environnement..... Mais d'un autre point de vue, la diversité de l'infrastructure d'accueil, celle du produit touristique, l'animation permanente, sont à méditer pour qui veut développer le tourisme moribond de la façade méditerranéenne marocaine caractérisée par une concentration des infrastructures sur le littoral tétouanais, ainsi qu'une très forte saisonnalité de l'activité touristique. Les enseignements à tirer en matière "institutionnelle" sont également significatifs, notamment dans tout ce qui a trait aux rapports entre le pouvoir central et les régions. La croissance andalouse, le cham-bardement aux multiples facettes que connaît la région ont été, ne serait-ce qu'en partie, permis par l'existence d'un pouvoir régional autonome aux compétences très étendues, la Junta de Andalucia. Sans une décentra-lisation très poussée, accompagnée de réelles compétences et de moyens financiers, il est vain d'imaginer des dynamiques de croissance dans les régions périphériques.
Il y a également des leçons à tirer en matière politique sans l'existence d'une volonté politique très nette du centre (en l'occurence ici Madrid) visant à réduire la marginalité de la région, l'Andalousie serait encore la marge qu'elle n'a cessé d'être depuis le XVIIème siècle. La locomotive politique peut être déterminante, elle l'a été dans le cas de l'Andalousie. Cela a été facilité par le fait que de nombreux responsables nationaux-dont Felip Gonzales, Alfonso Guerra.... sont des Andalous. Une région sous-représentée au sein de l'appareil d'Etat et parmi l'élite politique nationale, est vouée plus que d'autres à la marginalité économique;
Enfin et pour finir, l'Europe, c'est-à-dire ici la Communauté, n'a pas peu contribué à sortir l'Andalousie de la marge. En consédérant la région comme une "zone défavorisée à intégrer en priorité", Bruxelles a ouvert la manne de l'aide communautaire par le biais du FEDER.
L'Andalousie a bénéficié de l'Espagne et de l'Europe. Le Rif, le Maroc méditerranéen au sens large, pourrait bénéficier de Rabat, du Maghreb et de l'Europe du Sud.

F.Z.

(*) Maître de conférences, Faculté des Sciences Juridiques, Economiques et Sociales, Université Hassan II, Casablanca.

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