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    La démocratie et le temps réel : Les Etats patrouillent dans les réseaux

    Par L'Economiste | Edition N°:168 Le 23/02/1995 | Partager

    L'Etat, pour démocratique qu'il soit, prépare d'ores et déjà les moyens de contrôler demain ceux qui emprunteront les autoroutes de l'information. Ce texte écrit par un collaborateur occasionnel de la revue Wired prend l'exemple du débat qui a agité les Etats-Unis en 1994 au sujet de la Clipper Chip, procédé de codage que le gouvernement américain compte utiliser sur les futures autoroutes de l'information, et met en lumière les dangers auxquels les citoyens sont exposés à l'ère du "tout-média" électronique.

    Avertissement. Circuler sur les nouvelles autoroutes de l'information peut être dangereux pour vos libertés. Si les gouvernements du monde entier obtiennent satisfaction, il y aura des ralentisseurs partout, et une police zélée y fera des patrouilles en permanence, traquant les délits d'opinion.

    Le gouvernement Clinton aux Etats-Unis joue un double jeu. Tout en chantant les louanges de cette nouvelle superinteractivité dans les affaires, l'enseignement et la communication, Washington soutient activement la mise en place du système de codage "Clipper Chip" qui a) serait obligatoire et b) dont il aurait seul la clef. Avec le système Clipper Chip, la confidentialité ne pourrait plus être garantie sur les réseaux informatiques. Même codées, vos lettres d'amour les plus intimes et vos affaires les plus sensibles pourraient tomber sous le regard d'un tiers. Et libre au gouvernement, détenteur du passe-partout, d'y jeter un oeil...

    Le prétexte moral

    Les communications informatiques deviendraient pour Big Brother des sujets de voyeurisme aussi faciles que la poste et le téléphone. Voire plus consentantes. Internet ou "Interdit-net"?: ce réseau, conçu pour faciliter la libre expression des idées, pourrait devenir un piège utilisé par la police pour mettre la main sur des trublions dont les opinions ne seraient pas au goût du gouvernement.

    Si l'Etat éprouve ce besoin de savoir tout ce qui se passe sur Internet, c'est bien entendu pour mieux nous protéger contre les réseaux pédophiles qui foisonneraient - selon lui - sur le réseau, et contre les terroristes qui s'y retrouveraient pour y fomenter leurs sinistres desseins. Ce genre d'idées reçues permet à l'Etat d'occuper le terrain moral: il s'agit uniquement d'aider les bons citoyens sans défense contre les méchants. Intention louable, si ce n'est que ces prétendus "méchants" sont assez difficiles à trouver sur Internet. Les réseaux pédophiles représentent une partie infime du réseau. Et du reste, les pédophiles existaient bien avant Internet. Accepter le système Clipper Chip reviendrait à donner un droit de regard au gouvernement sur les petites affaires de chacun, et donc faire le premier pas sur le chemin du servage.

    Le contrôle politique peut-il se justifier dans le domaine de la communication?

    Depuis longtemps, la société occidentale reconnaît la nécessité absolue d'une totale liberté d'expression.

    Il y a deux cents ans, Thomas Jeffersen soutenait que la liberté d'expression était le seul moyen de contrecarrer la tyrannie des gouvernements. Et il a donné force de loi à ce principe dans le texte du premier amendement de la Constitution des Etats-Unis: "Le Congrès ne votera aucune loi (...) limitant la liberté d'expression ou la liberté de la presse".

    On ne saurait être plus clair. "Aucune loi" signifie "aucune loi", comme l'a fait remarquer, au milieu du XXème siècle, Hugo Black, juge à la Cour suprême des Etats-Unis.

    Les technologies plus malignes que l'Etat

    Des inquiétudes liées à l'anarchie, deux guerres mondiales, la Guerre froide, la drogue et le terrorisme ont amené la quasi-abrogation du premier amendement aux Etats-Unis: un jour le juge Oliver Wendell Holmes a décidé que le gouvernement devrait empêcher tout acte de communication représentant "un risque clair et réel" de provoquer des "fléaux substantiels". Et le terrain est encore plus miné ailleurs dans le monde.

    L'arrivée des nouveaux médias a mis nos dirigeants en appétit. L'audiovisuel s'en est mieux sorti aux Etats-Unis que dans d'autres pays, mais l'Etat y exerce néanmoins un contrôle certain à travers la Commission fédérale des communications.

    Mais les nouvelles technologies ont le génie de se montrer plus malignes que l'Etat. Personne, avant les années 1980, n'aurait pu prévoir la puissance de la dynamique décentralisatrice de l'ordinateur personnel, ou PC. A la différence de la presse, de la radio ou de la télévision, la communication informatique s'opère entre les innombrables foyers et bureaux équipés d'un PC de par le monde. Tout ce qu'il faut, c'est un modem pour relier ces PC à un réseau de lignes téléphoniques, et voilà que les idées de tout un chacun peuvent être transmises à d'autres gens, et réciproquement, où qu'ils se trouvent et quel que soit leur régime gouvernemental. Si la photocopieuse, comme l'a si bien dit Marshall McLuhan, fait un éditeur de tout auteur, alors la communication informatique donne à tous un réseau de distribution extrêmement efficace à l'échelle planétaire.

    Il n'en fallait pas plus pour que les gouvernements du monde entier - et les démocraties en premier ligne - se mettent à rêver d'une prise de contrôle d'Internet, un réseau tentaculaire qui fidélise, selon certaines estimations, un million de nouveaux adeptes tous les mois. Le gouvernement australien a déjà coupé l'accès à une série de jeux fantastiques appelés "donjons". Les gens passaient trop de temps dessus. Il fallait les protéger contre eux-mêmes: voilà le mot d'ordre. Et l'Administration Clinton se bat pour Clipper...

    Contrairement aux fantasmes engendrés par le "1984" de George Orvvell, Big Brother n'est pas forcément high-tech. Et il ne doit pas toujours sa capacité à manipuler les gens à un système de communications centralisé et omniprésent. En réalité, Big Brother cherche à contrôler les médias indépendants grâce à des lois imposées sur les nouvelles technologies et non appliquées grâce à elles.

    La liberté d'expression absolue

    Mais de quel droit peut-on raisonnablement s'opposer au contrôle du gouvernement sur les médias? Personne, après tout, ne veut voir les nouveaux systèmes de communication faciliter le trafic de drogue ou donner une tribune à tous ceux qui voudraient mettre à mal nos structures démocratiques. Nous sommes là en plein coeur du problème de la liberté. Personne ne veut donner aux ennemis de la liberté le moyen de la détruire. Comme le philosophe Karl Popper, mort en septembre 1994 à l'âge de 92 ans. l'a dit dans son livre "Open society and its enemies" les ennemis de la liberté sont partout et nous ressemblent. C'est incontestablement vrai. Mais ce qu'il ne faut pas faire, c'est détruire nous mêmes la liberté sous prétexte de restreindre la liberté des ennemis de la liberté. Car nous deviendrions à notre tour les ennemis de la liberté.

    Que se passerait-il si nous permettions à l'Etat d'accéder à nos communications? La moindre limitation de la liberté d'expression, si raisonnable et nécessaire que ce soit, est une cellule cancéreuse dans le corps politique. Votre seule protection, c'est d'empêcher la mainmise de l'Etat sur les médias. Mais que dire alors de la violence, du sexe et de la drogue? Ils ne sont pas le prix que nous avons à payer pour conserver des médias libres d'entraves? Aucun de ces fléaux ne peut être attribué à Internet.

    Oui, l'ordre public est important. Il faut surveiller les criminels qui peuplent nos sociétés et contrôlent nos âmes. Le juge Holmes n'avait pas foncièrement tort: il y a dans notre monde des "dangers clairs et réels". Mais comme Jefferson l'a reconnu, l'Etat est malheureusement bien plus qu'un simple faiseur de lois visant à limiter ces dangers. Pour lui, il est surtout un compromis que nous faisons au nom du maintien de la paix, un serpent que nous libérons pour maintenir à distance les rats du chaos. Nous devons faire attention à ce que le serpent ne se retourne pas contre nous. Le chaos fait partie intégrante de la liberté d'expression, et nous devrions essayer d'être un peu plus tolérants à son égard.

    Paul Levinson*

    *Paul Levinson est le Pdg de Connected Education Inc.; une société qui propose des cours universitaires on-line avec les principales universités américaines Il fait partie du programme des études des médias à la New School for Social Research à New York. Il a écrit trois livres, de nombreux essais et plus de cinquante articles pour des revues spécialisées dans l'histoire et la philosophie de la technologie. Il est le rédacteur en chef du Journal of Social and Evolutionary Systems.




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