Culture

L’arrogance n’améliore pas une argumentation erronée
Par Mohamed BENJELLOUN

Par | Edition N°:2930 Le 29/12/2008 | Partager

Mohamed Benjelloun est un ancien directeur de l’Office des changes, ex-directeur central à Bank Al-Maghrib LES nombreuses déclarations faites par Abdelilah Benkirane depuis sa désignation comme secrétaire général du PJD appellent quelques commentaires volontairement différés. Que penser de ce raisonnement par analogie amalgamant une contrevérité à des considérations plus ou moins partagées. Ce raisonnement est énoncé ainsi: «Face à la colonisation, l’Istiqlal a vu le jour; face aux souffrances des classes défavorisées, l’USFP est née. Le jour où il y a eu le problème du parti unique, le Mouvement populaire est apparu. De même le PJD est né pour répondre à un problème d’identité». Conclusion: il y a soi-disant une filiation entre les partis nationaux et le PJD, et ce dernier est bien ancré dans la réalité politique marocaine. Mais là où le bât blesse, cette réflexion mécanique ne démontre pas cette perte supposée d’identité dont souffre, d’après cette thèse, la Nation marocaine, l’une des plus anciennes du Continent africain. Une nation est une construction volontaire qui transcende ses composantes aussi disparates soient-elles: cellules familiales, tribus, peuplades, peuple(s), apports provenant d’autres pays et contrées. C’est à travers les vicissitudes de l’Histoire, en se défendant contre des agressions de l’extérieur ou de l’intérieur (séditions, sécessions…) qu’une nation s’affirme comme entité juridique reconnue sur son territoire, avec un Etat disposant d’une administration, d’une armée et d’une monnaie. La monarchie marocaine a joué un rôle primordial dans l’édification de notre Nation. Elle a ajouté à la légitimité juridique, la légitimité historique illustrée par la lutte, jusqu’au sacrifice, pour l’indépendance, la préservation de la souveraineté et l’intégrité de la patrie. S’appuyant sur ces fondamentaux, Amir Al Mouminine, Sa Majesté le Roi Mohammed VI, exerce une triple centralité de pouvoirs suprêmes: religieux, militaire et politique et ce, en total symbiose avec le peuple.La confusion entre pouvoir religieux et pouvoir temporel ne peut exister qu’au niveau de la personne de Amir Al Mouminine. En conséquence, tout parti islamiste ou islamique ne pourrait incarner une parcelle du religieux ou du sacré, ni non plus agir et prendre des décisions à cet effet. La loi sur les partis s’inscrit d’ailleurs dans cette perspective. Le recours à la référence religieuse à laquelle s’attache le PJD ne peut nullement signifier faire des propositions à connotation religieuse comme si elles émanent légalement d’un pouvoir religieux. Le PJD, quelle que soit l’habileté de sa dialectique, n’est qu’un parti comme les autres avec tous les droits et obligations à ce titre et sans prétendre représenter une autorité religieuse, complémentaire ou concurrente ou alternative à Imarat Al Mouminine dont la réalité séculaire a été confirmée par la Constitution de 1962.La modernité suivie par le Maroc, tout en respectant son authenticité, associe dans une même stratégie: croissance et droits de l’Homme. D’un côté la promotion d’un appareil de production de biens et services plus performant, diversifié et compétitif grâce à une maîtrise toujours renouvelée de la technologie. De l’autre, l’éclosion d’un citoyen mieux préparé en tant qu’acteur économique et en tant que responsable de lui-même, des siens et de son rôle dans la société avec devoirs, droits et libertés…Tout en regrettant le taux toujours handicapant de l’analphabétisme, les efforts susvisés ont donné des résultats probants, seuls les négationnistes invétérés ne les reconnaissent pas.

Embrigadements
Deux raisons fondamentales expliquent l’attitude négative du PJD.Si l’on considère cette formation comme islamiste, c’est-à-dire comme une institution proclamant sa vocation de propager par tous moyens l’Islam dans la société et de gérer celle-ci en conséquence, il faut alors en convenir que ce parti n’a aucune raison d’être dans le régime politique marocain car Imarat Al Mouminine assure pleinement ses responsabilités avec le concours d’un ministère spécialisé à cet effet, du Conseil supérieur des oulémas, coiffant des conseils régionaux ainsi que d’un nombre croissant d’imams, mourchidines et mourchidates… En face de cette réalité, le PJD s’accroche à cette thèse fallacieuse d’une islamisation insuffisante de la Nation marocaine: c’est l’une des techniques de base de l’instrumentalisation de la religion à des fins politiques. Elle consiste à récupérer et exploiter des réactions de différents milieux sociaux: obscurantistes, salafistes, bourgeois traditionalistes (d’une richesse ostentatoire et aspirant au paradis), couches populaires fragilisées... Ces sentiments sont éprouvés face à des phénomènes (que l’on voit partout dans le monde) lié à une urbanisation rapide, un mode de production et de consommation industrielles, une scolarisation interrompue, une éducation dépassée, des déséquilibres démographiques… Le tout générant de la délinquance souvent aggravée, des pratiques de drogue, prostitution, alcoolisme, corruption, contrebandes, hooliganismes, etc.Au lieu que ces situations qui nous interpellent tous suscitent, en dehors de tout esprit partisan, une réflexion en commun entre parents, enseignants, médecins, oulémas, sociologues… les activistes islamistes les utilisent, eux, pour en faire autant de condamnations des gouvernants… voire en y ajoutant de la désinformation, autant de prétextes pour rejeter toute coopération culturelle avec l’Occident même lorsqu’elle est inhérente à des échanges économiques fructueux… L’autre raison, qui implique cette rigidité du PJD à l’égard de toute modernité rattachée aux droits de l’Homme et à la maîtrise de la technologie, tient au fait que même dans le cas où il évoluerait, à l’instar de l’AKP turque et ce après avoir renoncé à toute réforme jurisprudentielle, vers une formation politique seulement islamique, il n’arrivera pas à s’intégrer dans le régime politique marocain. Le déphasage revêtirait alors un autre aspect. Notre pays s’est engagé, en effet, dans une démarche rationnelle de développement, à savoir que les progrès au niveau des infrastructures doivent précéder afin de favoriser l’essor de tout ce qui relève de la superstructure. Etant précisé que l’on ne construit valablement que sur des fondations solides et que l’accession d’un plus grand nombre d’individus à la piété ne peut pleinement réussir que dans une société ayant résolu les problèmes de développement socio-économique permettant à chacun de bénéficier pour lui et les siens d’une réelle intégration dans l’appareil de production, du maximum de décence, de dignité, d’égalité de chances et de couverture sociale pour le présent et l’avenir. Or le PJD de par sa volonté de confrontation permanente rejette le choix des autres et tient à ce que son option stratégique pour une réforme sociale profonde et préalable soit acceptée par tous de gré ou de force car fidéliser un électorat pijidiste s’avèrerait nécessaire pour investir tous les rouages de l’Administration. Tout militant de cette cause serait alors considéré comme un pieux. Oubliant que les embrigadements sans le contre-poids d’un solide rempart des droits de l’Homme prépareraient vers toutes les formes de dictature, des exemples historiques l’attestent…L’autre subterfuge c’est la victimisation qu’accentue l’indignation. Elle est invoquée pour dénoncer les forces du mal et les lobbys (sans indiquer lesquels). Leurs idées obligent le PJD à intervenir en tant que «force islamiste» pour les combattre… Toutefois, aucune contradiction n’est perçue entre la condamnation de Marock, un navet raté que mêmes les milieux décrits ne s’y reconnaissent pas et la non-condamnation de publications assimilant les femmes à Satan ou de fatwas comme celle émise par Elmaghraoui. Pire, les parlementaires pijidistes protestent furieusement contre la fermeture de 33 msids créés sous les auspices de ce dernier (à rappeler qu’il y a 13.600 msids en activité dans le cadre légal imparti quant à leur création et fonctionnement) mais ils n’ont accordé aucune attention aux explications du ministre de l’Intérieur faisant ressortir toutes les menaces dont nous sommes l’objet… La victimisation cache, également, aussi bien le flou des idées religieuses que l’indigence du programme socio-économico-politique de cette formation dont les cadres et dirigeants sont habiles à réagir plutôt qu’à agir. Ils dénoncent soi-disant toutes les formes d’injustice (Al-Munkar) et montrent la voie à suivre selon les normes religieuses et morales dont ils croient être les seuls dépositaires. Leur crédo semble être arriver au pouvoir sans avoir à dévoiler un projet de société sans libertés ni droits de l’Homme ni transferts de technologie. La victimisation sert finalement à ce parti pour se dédouaner dans tous les cas de figure, arguant que l’on voudrait toujours l’empêcher t’atteindre démocratiquement ses objectifs… De ce fait, il transcende toute critique ou contradiction: certains phénomènes naturels (tsunami, inondations au Maroc) sont considérés comme punitions divines alors que d’autres ne le sont pas tel un séisme dans une région pachtoune, berceau des talibans…Pour les observateurs avisés, le PJD commence à perdre du terrain. Aux considérations qui précèdent, il faut ajouter trois autres raisons:- Cette formation politique, même du temps où feu Abdelkrim El Khatib assurait un relais direct avec le Palais, n’a jamais pu se mettre vis-à-vis de la monarchie qu’en position frontale. Or le renforcement du M.U.R. (ne reconnaissant pas Imarat Al-Mouminine et classant la choura à un rang prééminent par rapport à la démocratie) au sein des structures du PJD, va restreindre encore la marge de rapprochement…- En deuxième lieu, le forcing afin de bénéficier d’une fréquentabilité intégrale, a amené le PJD à rechercher des alliances purement formelles, arithmétiques et ce même avec des partis considérés jadis comme impies. Cet opportunisme primaire ne lui permet pas ainsi, de faire partie d’une majorité parlementaire encore moins gouvernementale… Toute politique politicienne a ses limites: il faut savoir muter ou disparaître…- Pas de problèmes d’identité de la Nation marocaine qui offre au sein du Tiers-Monde et des pays arabo-musulmans, un exemple édifiant de cohésion et de cohérence aussi bien entre générations qu’entre contingences du passé et impératifs de l’avenir ainsi qu’entre islamité et piété mieux ancrés dans l’expansion économique et la promotion des droits de l’Homme. L’arrogance n’améliore pas une argumentation erronée, d’autant plus que l’échéance de notre décollage économique apparaît toute proche.

Révision jurisprudentielle

LA fable répandue par les milieux susvisés d’un néocolonialisme illustré par les résidences secondaires d’Européens dans nos villes ou l’adjudication en faveur de sociétés étrangères de concessions de transport urbain ou d’eau et d’électricité… fait partie de cette orientation vers un Islam sans tolérance. Les dirigeants du PJD, même ceux qui proclament leur modération auprès de journaux étrangers (!) tiennent toujours à une révision jurisprudentielle sans oublier aucun code, ni le statut de la femme (qu’ils n’arrivent pas à digérer) ni l’interdiction de la mixité scolaire, balnéaire, sportive, dans les transports, le travail… ni non plus le bannissement des festivals, concerts, franchises, etc. C’est donc l’engagement du PJD dans cette voie sans ouverture vers l’avenir, qui explique sa position en complète contradiction par rapport à l’insertion du Maroc dans son environnement économique international en association avec l’Europe, ce qui vient d’être récemment confirmé par un accord en bonne et due forme.

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