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Culture

Juifs marocains: Fictions et réalités autour d’un départ...
Par Mouna Hachim, écrivain-chercheur

Par L'Economiste | Edition N°:2643 Le 01/11/2007 | Partager

Mouna Hachim est universitaire, titulaire d’un DEA en littérature comparée à la faculté des lettres de Ben M’Sick Sidi Othmane. Depuis 1992, elle a éprouvé sa plume dans les métiers de la communication (en tant que concepteur-rédacteur) et dans la presse écrite, comme journaliste et secrétaire générale de la rédaction dans de nombreuses publications nationales. Passionnée d’histoire, captivée par notre richesse patrimoniale, elle a décidé de se vouer à la recherche et à l’écriture, avec à la clef, un roman, «Les Enfants de la Chaouia», paru en janvier 2004.  Une saga familiale couvrant un siècle de l’histoire de Casablanca et de son arrière-pays. En février 2007, elle récidive avec un travail d’érudition, le «Dictionnaire des noms de famille du Maroc» qui donne à lire des pans essentiels à la compréhension de l’histoire du Maroc sous le prisme de la patronymie.Parmi les vingt-cinq longs-métrages présentés en compétition à la dernière édition du Festival national du film de Tanger, deux d’entre eux ont choisi une thématique jusque-là inexploitée dans le cinéma: celle du départ massif des Juifs marocains en Israël, campant le décor dans les années 60.Il s’agit de «Fine Machi ya Moshé?» (Où vas-tu Moshé?), oeuvre du metteur en scène Hassan Benjelloun, projetée en avant-première, à la 22e édition du Festival international du film de Namur; et de «Wada’an ya oummahate» (Adieu mères) du réalisateur Mohamed Ismaïl présenté pour la première fois au public le 26 octobre à Tanger.Comme le titre l’indique, «Fine Machi ya Moshé?» pose un regard interrogateur sur cette immigration, à travers une intrigue divertissante, située à Bejaâd, retraçant les tribulations du tenancier du seul bar de la capitale des Cherqaoua, lequel tente d’empêcher les Juifs de partir, voulant en retenir au moins un, épargnant ainsi la fermeture de son bar. Dans un registre plus austère, «Adieu mères» se veut, pour sa part, un hymne à la fraternité entre les communautés, à travers l’histoire d’amitié entre deux familles marocaines installées à Casablanca, l’une de confession musulmane; l’autre, judaïque, incitée au départ. L’occasion pour nous de nous interroger sur l’intérêt soudain porté à cette thématique et de revenir sur ce déracinement des Juifs de leur terre natale, les faisant passer d’environ 400.000 personnes au milieu du siècle précédent à près de 3.000 de nos jours. Soit une perte significative pour le Maroc sur le plan humain; et un renoncement identitaire pour les Juifs marocains, invités à construire une identité nationale israélienne, avec ce qui s’en suit comme clivage nostalgique entre le passé et le présent.Avant de poursuivre plus avant, un bref historique s’impose, retraçant les liens millénaires entre le judaïsme et le Maroc, depuis l’installation des premières communautés hébraïques que certaines légendes n’hésitent pas à faire remonter au règne du roi Salomon. Avançant dans la mouvance des Phéniciens d’origine cananéenne, les Juifs connaissent l’apport de nouveaux arrivants d’Orient, avec la domination babylonienne, puis romaine; et bien plus tard, d’Andalousie où les Rois Catholiques, Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon avaient décrété le judaïsme «un crime grave et détestable». Afin de distinguer les Juifs autochtones des expulsés d’Espagne, il était d’usage de les désigner par les termes respectifs de «Toshavim» et de «Megorashim».En dehors du phénomène migratoire, il convient également de mentionner la conversion des populations autochtones berbères, comme ce fut le cas sous d’autres cieux pour les juifs d’Ethiopie ou de Russie (avec les Subbotniks ou les Khazars) aboutissant à cette extraordinaire diversité à l’intérieur du monde juif et mettant en relief la particularité de la culture judéo-marocaine. Pour des raisons idéologiques, certains intellectuels, férus de génétique, tentent de lier racialement, toute trace de judaïsme au Maroc (comme partout ailleurs!) aux tribus perdues du mythique royaume d’Israël, bien que des chercheurs, comme Gabriel Camps renvoie l’origine des Juifs indigènes de l’Afrique du Nord aux tribus berbères converties. Les témoignages archéologiques les plus anciens sur la présence juive au Maroc sont des inscriptions funéraires en hébreu, découvertes à Volubilis au IIe siècle av. J.-C. Les chroniques anciennes rapportent pour leur part, qu’à l’avènement d’Idris Ier au VIIIe siècle, des foyers zoroastriens et païens étaient légion, tandis qu’un bon nombre de tribus pratiquaient le judaïsme. Il s’agit notamment des cavaliers Zenata, identifiés aux Garamantes, venus de l’Est (depuis le désert égyptien et libyen), particulièrement dans le sillage de la Conquête arabe, participant en grand nombre aux guerres de conquête en Andalousie, se convertissant à l’Islam pour certains de leurs groupes ou restant dans la foi mosaïque, jusqu’à nos jours.Parmi les principales ramifications des Zenata pratiquant le judaïsme pour certaines de leurs branches: les tribus Mediouna, Fendalaoua, Nefouça, Bahloula, Jarawa, Jarmouna… qui se répandent dans toute l’Afrique du Nord et dont quelques ethniques sont arborés par les Juifs, tels que les Darmon (ou Jarmoun), Medioni, Zenati, Zemmour…Comment ne pas mentionner également le deuxième groupe berbère, formé par des tribus d’agriculteurs sédentaires Masmouda aux nombreuses ramifications, considérés comme les plus autochtones au Maroc. L’histoire a retenu le développement, avec l’avènement de l’Islam, de quelques hérésies en leur sein, constituant une sorte de syncrétisme religieux entre monothéismes et paganisme, ainsi qu’une réminiscence de pratiques juives, comme c’est le cas chez les Berghouata qui dominaient un territoire étendu des fleuves Bou Regreg à l’Oum-Rebiî.Dans le Moyen-Draâ cette fois, englobé historiquement dans le territoire du Souss, terre des Masmouda, un prétendu manuscrit du Dadès du XIIe siècle (censé être perdu en 1931), de même que des traditions juives populaires rapportent le peuplement de cette région par les Juifs depuis le règne du roi Salomon. Selon cette même légende, ils auraient exercé une forte hégémonie dans la région, remplaçant en cela les noirs chrétiens, fondateurs de Zagora qui prirent par la suite le statut subalterne de harratins. Marquant leur prééminence sur les populations berbères autochtones qui formèrent un royaume chrétien prospère, les Juifs auraient succombé finalement devant la pression des Sahariens berbères almoravides au XIe siècle. Ces derniers font partie du troisième grand groupe berbère formé par les nomades chameliers Sanhaja, maîtres du Sahara où l’historien Charles De la Roncière n’a pas hésité à évoquer, une «ère juive» au Moyen Âge avec notamment quelques vingt-deux Mellah au Tafilalet… Que ce soit en pays arabe ou berbère, dans les centres urbains policés ou dans le monde rural, au Nord ou dans les confins du désert, les Juifs formaient une composante essentielle de la population marocaine.Comme témoignages de cette coexistence harmonieuse entre les communautés, voire d’une fusion culturelle, citons notamment, l’usage d’une langue commune, arabe ou berbère (l’hébreu étant purement liturgique à la base), le port des mêmes costumes, la désignation par les mêmes prénoms (hormis ceux à connotation religieuse), la pratique des mêmes métiers profanes (en dehors de l’usure, étant interdite aux musulmans), le développement des mêmes coutumes et traditions comme le culte des saints, particularité maghrébine avec ses pèlerinages, dits Hilloula, autour des marabouts, parfois vénérés aussi bien par les Juifs que par les musulmans…Malgré toutes les aberrations tendancieuses colportées sur la Dhimma étendue à tous les Gens du Livre, il est important de préciser, par souci d’équité, qu’il s’agit d’abord d’une protection des minorités, de la sécurité de leur personne et de la liberté de leur culte. Quant au tribut exigé, appelé Jizya (traduit par impôt de capitation), il est équivalent à la redevance légale de la Zakat imposée aux musulmans.Il est à déplorer évidemment quelques dérives à l’encontre des Juifs, mais elles ne constituent qu’un accident sporadique, la tendance générale étant à la convivialité, loin de l’ambiance des ghettos d’Europe, avec leurs discriminations et leurs pogroms. Rappelons à ce titre, le rang occupé par les Juifs à travers l’histoire en tant que conseillers des sultans, courtisans, ambassadeurs, financiers et riches négociants dotés de Dahirs de Respect et de Considération.Jouissant par ailleurs, d’un cadre juridique adapté aux préceptes du judaïsme, les Juifs sont régis par la loi hébraïque au niveau du statut personnel à travers des tribunaux rabbiniques indépendants comme cela a été accordé aux Juifs du Canada à la fin du XXe siècle. C’est un peu comme si les minorités musulmanes en Occident étaient régies par des tribunaux musulmans en matière de mariage, d’héritage et de droit des mineurs. Avec le Protectorat, cette cohabitation intercommunautaire qui régnait paisiblement depuis des siècles ne tarda pas à connaître quelques déséquilibres. Conformément à la fameuse politique consistant à diviser pour mieux régner, toute différence ethnique ou religieuse est en effet exploitée pour asseoir le système colonial, aidée en ce qui concerne les Juifs, par l’Agence juive internationale dans un contexte mondial de préparation à la création d’un foyer juif.Les clivages sont ainsi exacerbés par la mise en avant de la misère des Juifs, feignant d’oublier qu’ils étaient logés à la même enseigne que leurs compatriotes musulmans, de même rang social, subissant tous de plein fouet les soubresauts de la crise économique qui traversait le pays à la veille du Protectorat. Natif d’une famille fortunée d’Essaouira, David Corcos écrivait dans ce cadre en 1964: «On n’a presque jamais jugé les Juifs du Maroc que par le bas, comme si l’Histoire de France tout entière ne peut se raconter qu’avec les misères des serfs et des «vilains». Le Juif roué, miséreux, malheureux, sale, usurier, voleur est le thème sur lequel on a fondé une bonne partie des études ethnographiques et sociologiques sur le Maroc d’avant le Protectorat. Et cela à tel point que dans le peuple, les Juifs eux-mêmes ont fini par y croire».Hormis l’installation de nombreuses sociétés de bienfaisance venant en aide aux Juifs, un des secteurs prioritaires visés est l’enseignement qui fit adopter aux Juifs la langue du colonisateur, que ce soit par le biais du système français ou celui de l’Alliance israélite universelle, donnant par la même occasion un meilleur accès à l’administration coloniale.Evidemment, beaucoup de Juifs menèrent, à l’instar de leurs compatriotes musulmans, un même combat contre la colonisation et même contre le sionisme. N’est-ce pas Abraham Serfaty qui dénonçait en 1961 dans les colonnes du quotidien El Tahrir «le sionisme comme étant un instrument entre les mains des colonialismes et une arme de division employée contre le peuple marocain».La création de l’Etat d’Israël sur la terre arabe en 1948, et ce qui en résulte comme prises de position, ou du moins comme inclinations idéologiques des uns et des autres, n’est pas pour favoriser la perpétuation d’une stabilité millénaire. En témoignent ces troubles visant les Juifs notamment à Oujda en 1948 où le Mossad avait organisé clandestinement, une année auparavant, une filière de départs. . Réservoir nécessaire au peuplementDès 1948 en effet, plusieurs Juifs prennent la route de l’exil volontaire vers «la terre promise» pour des raisons religieuses. D’autres le feront essentiellement pour des impératifs économiques, ajoutant entre autres destinations, la France ou le Canada. Ils atteignent selon certaines estimations, les 90.000 personnes parties entre les dates de 1948 et 1956.Avec la proclamation de l’Indépendance du Maroc, coïncidant la même année avec la nationalisation du Canal de Suez par l’Egypte et les conflits israélo-arabes, l’incertitude gagne certains esprits, de plus en plus sollicités par des recruteurs de l’Agence juive. Ces derniers, essentiellement d’origine ashkénaze, de la lignée des théoriciens du sionisme, organisent les départs, d’abord clandestins, de ces masses populaires, dont les petits métiers artisanaux et commerciaux sont ruinés par le machinisme et par l’économie moderne, mais qui restent un réservoir nécessaire au peuplement et à la fourniture d’une armée d’ouvriers bon marché à l’Etat naissant d’Israël.Transportés illégalement dans des conditions déplorables en matière de sécurité et d’hygiène, ces déportés volontaires eurent à endurer quelques drames, tel que le naufrage, en janvier 1961, au large d’Al-Hoceima d’un vieux rafiot baptisé Pisces et la mort de quarante-deux émigrants juifs en partance. Accident à retentissement international, il remit en question les conditions de ces opérations clandestines et permit paradoxalement à l’Agence juive de sortir vainqueur, débouchant sur la légalisation de l’Alya par les autorités marocaines. Combien de Marocains, juifs ou musulmans se souviennent encore de ces scènes de pleurs qui accompagnaient, dans tout le quartier, ces départs, vécus par les uns comme un déracinement de la terre natale (mêlant paradoxalement la joie de la rencontre avec la terre messianique) pour les autres, dans la tristesse et dans l’incompréhension quant aux motivations de ce départ (joints, avouons-le, à une pointe d’amertume devant ce qui peut être ressenti comme une trahison). Certains films comme «Les réfugiés du silence» du réalisateur français Pierre Rehov tentent de retracer l’histoire du million de Juifs qui ont quitté les pays arabes, n’hésitant pas à donner le titre de «réfugiés» aux Juifs d’Egypte, d’Irak, de Syrie, de Libye, du Yémen, de Tunisie ou du Maroc.Le réalisateur omet toutefois de préciser que c’était l’Agence juive qui avait fomenté des attentats contre des citoyens Juifs irakiens pour les inciter à la fuite et que le Maroc n’a jamais spolié les Juifs ni poussé au départ, même pendant les pires périodes, sous le régime vichyste où le Roi Mohammed V s’était distingué pour sa protection de ses sujets juifs comme le décortique Robert Assaraf dans un de ses ouvrages.Aussi, l’étude de ce phénomène de départ des Juifs marocains vers Israël ne peut être envisagée objectivement sous l’angle de la responsabilisation de leurs compatriotes musulmans, mais davantage sous le prisme de la force d’enrôlement de l’Agence juive internationale à l’idéologie sioniste, avec ses promesses d’ordre autant messianique que terre-à-terre.Si «mémoire brisée» des Juifs marocains, il y a incontestablement, elle ne saurait ainsi passer sous silence les bouleversements inhérents à cet exode volontaire et la transformation culturelle que subissent les Juifs originaires d’Afrique du Nord, dans un système pensé par l’élite d’origine européenne dominante, aboutissant peu à peu à une «ashkénazition» des Sépharades.


La hilloula ou la joie du retour

Le départ massif des Juifs marocains n’a pu entraîner la rupture définitive avec la terre natale. En témoignent notamment, les fêtes de pèlerinage, dites Hilloula, sortes de Moussems qui réunissent des centaines, voire des milliers de Juifs d’origine marocaine en provenance des quatre coins de la planète autour de sanctuaires des sages locaux. Parmi les innombrables saints du judaïsme marocains, citons entre les plus renommés: les frères Ouled ben Zmirou à Safi, Haïm Pinto à Essaouira, Amran Ben Diwan à Ouezzan, David ben Barouk à Taroudant, Abraham Awriwer près de Settat…

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