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Economie

Journée mondiale de la liberté de la presse
La terreur policière dans un pays de carte postale
Par Sihem BENSEDRINE

Par L'Economiste | Edition N°:1760 Le 04/05/2004 | Partager

. En Tunisie, la société a été réduite au silence sous une politique de terreur écrasante, dit une fervente partisane de la liberté de la presse, Sihem Bensedrine. Paradoxalement, ce petit pays d’Afrique du Nord a été choisi pour accueillir le Sommet mondial sur la société de l’information en 2005. Un des sujets centraux de ce sommet est la liberté d’expression et la manière dont la technologie de l’information peut contribuer à promouvoir la démocratie. Bensedrine se demande en quoi cela pourrait influencer la liberté d’expression dans son pays. LA Tunisie est un pays de l’Afrique du Nord, souvent présenté comme un modèle de développement et de stabilité. Mais sait-on suffisamment qu’ici il n’existe aucun média libre et que toute forme de contestation est réprimée? Pourtant, l’image de carte postale vendue à l’étranger s’appuie sur un discours officiel respectueux des droits de l’homme, en totale contradiction avec une pratique politique totalitaire. Dans cette société fermée, le défi de la communication est la clé de la démocratisation. Le fait pour la société de se dire, de se révéler à travers les médias est un facteur essentiel de sa libération. Les autorités tunisiennes l’ont bien compris puisque, pour elles, le crime est de révéler le crime et non de le commettre. Cette situation n’est pas due à une fatalité qui serait le prix d’un retard politique. Au contraire, tout prédisposait la petite Tunisie à devenir un pays émergent, capable de relever le défi de la démocratie: le haut niveau d’éducation de sa population, le statut de la femme que lui envient beaucoup de femmes arabes, une classe moyenne importante et dynamique donnant un taux de croissance régulier de 5% depuis les années 70. Durant les années 80, elle cristallisait l’espoir d’un pluralisme possible pour un Maghreb fondu dans le béton du monolithisme politique. La Tunisie voyait fleurir alors une presse libre qui a balisé la voie à une société civile dynamique et des contre-pouvoirs réels. Le général Ben Ali, qui venait de prendre le pouvoir en 87 par un “coup d’Etat médical”, lui fit subir une régression historique. En l’espace de deux ans, la société était réduite au silence sous une terreur policière écrasante. Les partis politiques d’opposition avaient démissionné de leur rôle et la résistance se limitait à un carré de défenseurs de droits humains. Il a fallu attendre la fin des années 90 pour que la société civile renaisse de ses cendres et commence réagir contre la dérive autoritaire du régime en dévoilant à l’opinion internationale le vrai visage de cette dictature soft, au prix de persécutions multiformes. Mais les événements du 11 septembre sont mis à profit pour justifier une autre régression en matière de droits fondamentaux: l’amendement de la Constitution le 26 mai 2002 consacre la présidence à vie et l’impunité pour Ben Ali, et la loi antiterroriste votée en décembre 2003 parachève l’arsenal législatif liberticide. Soucieux d’améliorer l’image de l’Amérique dans le monde arabe, perçue comme un grand prédateur mondial, le président américain Bush a longuement insisté sur la nécessité de promouvoir la liberté d’expression et les libertés civiques en Tunisie, au moment où il recevait le président Ben Ali à la Maison-Blanche le 18 février 2004. En réponse, Ben Ali tente de ravaler la façade et décide de libéraliser le paysage médiatique en autorisant deux médias privés: une radio, “Mosaïque”, accordée à un agent de renseignements notoire, et une TV, à un proche de la famille présidentielle! Au même moment, il fait condamner à une peine de prison Néziha Rejiba, une journaliste qui écrit dans un magazine on-line non autorisé “Kalima” et dont le site est verrouillé en Tunisie. La libre expression et la libre circulation des informations et des idées sont le fondement de notre citoyenneté. Interdire ou entraver l’exercice de cette liberté, revient à confisquer toutes les autres. Dans un pays où le culte de la personnalité a atteint un niveau tel que l’encensement au quotidien du chef de l’Etat par les médias prend l’allure d’un véritable rituel religieux, on comprend que Ben Ali veuille bien de la liberté de la presse, à condition qu’elle ne le critique pas! L’équipe de Kalima, dont je fais partie, a déposé à trois reprises un dossier pour publier librement le journal en Tunisie et a rencontré à un refus obstiné des autorités. Non satisfait de verrouiller la presse et les médias audiovisuels, Ben Ali fait la chasse à ce nouvel outil de communication qu’est Internet. Une armada d’agents (plus de 400) est mobilisée au ministère des Communications pour traquer les internautes et surveiller leur navigation. Cette police de l’information sévit partout. Elle dispose du cadre juridique et réglementaire le plus exhaustif de la région qui lui permet de réprimer en toute légalité. La téléphonie électronique est interdite; le cryptage est interdit. Sur le plan légal, il n’y a rien à redire, le code de la poste autorise l’interception du courrier électronique et la confiscation de tout courrier portant “atteinte à l’ordre public et à la sécurité nationale” sans aucun recours pour le citoyen. Quant aux sites “indésirables”, ils sont simplement verrouillés et deviennent inaccessibles. Paradoxalement, c’est la Tunisie qui a été choisie pour abriter la seconde phase du Sommet mondial des sociétés de l’information (SMSI). Cette rencontre dont la première phase s’est tenue à Genève en décembre 2003 sous l’égide de l’ONU, comporte des enjeux techniques, et surtout politiques, majeurs. Elle est censée initier un processus destiné à mettre les technologies de l’information au service du développement humain et de la promotion de la démocratie au Sud comme au Nord et réduire le fossé technologique entre pays riches et pays pauvres. Lors de cette rencontre, des divergences profondes ont éclaté entre Etats et partenaires de la société civile. Les premiers évoquent la nécessité de tracer la piste des éventuels terroristes pour légitimer la mise en place de systèmes de surveillance liberticides, tandis que les ONG dénoncent un dévoiement de ce sommet qui va placer de nouveaux obstacles à la liberté d’expression sur Internet. Mais le sujet de contestation qui a le plus mobilisé les ONG de liberté de la presse et notamment l’AMJ (regroupant 71 associations nationales de journaux), RSF, FIDH... c’est le choix de la Tunisie, un pays qui s’est illustré par la censure à grande échelle de la toile. Aux réunions préparatoires de Tunis, les organisateurs ont déjà donné le ton, aucune ONG autonome tunisienne n’est autorisée à participer à ces réunions; les officiels tunisiens comptent faire de cette rencontre mondiale une festivité de mise en valeur du régime de Ben Ali, un événement de relations publiques à l’échelle internationale pour redorer son blason. Auront-ils la caution de la communauté internationale? Ce sommet ouvrira-t-il des perspectives aux citoyens tunisiens dont la liberté est confisquée? ou servira-t-il de feuille de vigne pour cacher l’amère réalité de la censure en s’abritant derrière le volet technique et la nécessité de la lutte antiterroriste?

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