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International

France-Russie, la «belle et bonne alliance»
Par le colonel Jean-Louis Dufour

Par L'Economiste | Edition N°:3161 Le 02/12/2009 | Partager

Les rapports franco-russes, souvent denses et parfois fructueux, sont enracinés dans l’histoire. François Ier, déjà(1), y avait songé. La première alliance franco-russe date de 1891, un accord pas seulement militaire, mais aussi économique, industriel et financier. Dès 1900, des milliers de Français, cadres, ingénieurs, artisans, sont en Russie pour exploiter des mines, aménager des voies ferrées, creuser des canaux... Tsars et présidents de la République échangent des visites. On inaugure, on pose les premières pierres, on se congratule. Jusqu’en 1917! Cette année-là, tout cesse, pour cause de révolution bolchevique et de paix séparée de la Russie avec l’Allemagne. Dans les années 1930, Paris tente de se lier à l’URSS. Mais les atermoiements britanniques, les hésitations françaises, la méfiance paranoïaque de Staline, font capoter les négociations. Un traité est signé en 1932 mais il est sans portée car «de non-agression et de non-ingérence». Et le 23 août 1939, c’est le désastreux pacte germano-soviétique. A Londres, pendant la guerre, à chaque démêlé avec Churchill, le général de Gaulle évoque une possible installation de la France libre à Moscou. En décembre 1944, le tout nouveau chef du gouvernement de la République signe avec Staline un traité dirigé contre une éventuelle renaissance du militarisme allemand. En 1958, de nouveau aux commandes, le général relance «la belle et bonne Alliance»(2). La France conduit alors une politique étrangère indépendante et équilibrée qui lui vaut à Moscou une considération certaine. Et voilà que l’on reparle à Paris d’un rapprochement avec la Russie de MM Medvedev et Poutine et dans tous les domaines, y compris militaire. 2010 sera l’année de la Russie en France, et celle de la France en Russie. Des dizaines de manifestations culturelles sont prévues. Electricité de France (EDF) prend des parts dans Gazprom qui construit le gazoduc «South Stream», via la mer Noire; Gaz de France-Suez souhaite investir dans l’autre gazoduc, celui du nord, censé passer par la Baltique; Renault va aider ActoVAZ à bâtir une industrie automobile moderne (900.000 Logan prévues pour 2015); elle en prendra peut-être le contrôle, pourvu que l’Etat russe ait payé ses dettes. Total a déclaré vendredi vouloir amplifier sa coopération avec son homologue russe, Zarubezhneft. Mais le plus spectaculaire est ailleurs. Pour la première fois de son histoire, la Russie envisage d’acquérir à l’étranger un navire de guerre, pour ensuite en construire elle-même quatre ou cinq de même type. Il s’agit d’un «Mistral», en service au sein de la Marine nationale, comme son sistership, le «Tonnerre». Le contrat n’est pas signé. Des négociations à l’issue incertaine sont en cours. Trois faits pourtant: l’intérêt russe est réel ; le «Mistral» est à Saint-Petersbourg pour des manœuvres avec les Russes; à l’Otan et ailleurs, on redoute cette possible modernisation de la flotte russe. Au moment où une profonde rénovation de l’organisation militaire russe doit être officialisée, on souhaite expliquer pourquoi Moscou est intéressé par le «Mistral». Ce navire remplit un large éventail de missions, évacuation de ressortissants, secours à des populations, débarquement d’assaut, poste de commandement, transport d’armements, navire hôpital… Il jauge 20.000 tonnes, long de 200 mètres, embarque 15 hélicoptères, 60 véhicules blindés ou une dizaine de chars et des engins amphibies. Il peut loger 700 combattants équipés. Un état-major conséquent s’y trouve à l’aise pour travailler et commander des éléments débarqués. Son hôpital dispose de deux salles d’opérations bien équipées. Autonomie: 20.000 nautiques à 18 nœuds. La flotte russe est démunie de pareils bâtiments, conçus d’abord pour débarquer des troupes avec armes et bagages, très loin du territoire national. En acquérir permettrait à Moscou de moderniser sa flotte, qui en a bien besoin, et d’apprendre à construire des navires modernes, à relativement peu de frais. Plusieurs «Mistral» confèreraient à la Russie des moyens navals de projection, un domaine dans lequel cette puissance continentale n’a jamais excellé. Sur un plan politique, ce contrat signifierait d’abord une évolution marquée de la stratégie navale russe, désormais moins orientée vers la dissuasion nucléaire et plus vers l’action extérieure. L’achat puis la construction en Russie de tels navires annonceraient une coopération de longue durée avec la France et donc une ouverture, sans doute bienvenue, en direction de l’Union européenne sous la forme d’un rapprochement politico-militaire.Restent les craintes. Avec ce projet mené à son terme, la Russie pourrait intervenir dans son «étranger proche» mais aussi très au-delà. Avec trois bâtiments de la sorte, les troupes russes auraient été à pied d’œuvre en Géorgie dix-huit heures après leur départ de Crimée, au lieu de quatre jours par voie terrestre. Une intervention dans les Etats Baltes prendrait 24 heures pour se mettre en place au lieu de cinq jours. De plus, un tel navire peut diligenter une opération de forces spéciales, héliportées en arrière des lignes adverses, en attendant l’arrivée des forces terrestres. Ces éventualités rendent la Lituanie, l’Estonie, la Lettonie, d’autres encore, plutôt nerveux. Et cela d’autant plus que la Russie vient d’effectuer des manœuvres avec la Biélorussie, dénommées «Zapad». Le thème? Le dégagement de l’enclave russe de Kaliningrad supposée assiégée. 13.000 hommes ont été engagés à proximité immédiate de la Baltique et des frontières russes. Or, la géographie exige que les troupes biélorusses traversent les Etats baltes pour secourir l’ex-Königsberg. Aussi, les Baltes ont-ils demandé à Washington de concevoir un exercice symétrique; les Etats-Unis l’ont planifié pour la fin 2010 et ont décidé qu’il serait annuel. Tout cela à cause d’un bateau, certes de fort tonnage, mais dont la qualité première n’est pas la puissance de feu! Jusqu’à présent, Moscou plaçait au premier rang de ses préoccupations les régions et pays accessibles par voie de terre: l’Ukraine, le Caucase, l’Asie centrale, l’Europe de l’Est, autant de zones tampons et aussi d’Etats avec lesquels commercer. En revanche, quand la Russie se mêle de projeter sa puissance par voie de mer, ce peut être le désastre, comme ce fut le cas en 1904 contre le Japon. De plus, pour les Russes, ces dernières années, le désastre n’est pas seulement naval. La question tchétchène a vu l’armée russe empêtrée longtemps dans une guérilla difficile. L’intervention en Géorgie, contre un très modeste adversaire, a connu moult hésitations, erreurs, lenteurs excessives. Voilà qui justifie aux yeux de Moscou la création d’une force d’action rapide(3): ses effectifs seront limités mais professionnels pour être disponibles en permanence ; elle devra être interarmées et donc inclure une force navale moderne; elle sera entraînée à intervenir sans délai. En ces domaines, les Russes ont beaucoup à apprendre. Paris doit encore décider s’il consent à vendre son bateau et à céder son savoir- faire. Bien des oppositions vont se faire jour, en Europe comme aux Etats-Unis. Cependant, l’heure est moins au danger militaire qu’à la promotion des intérêts nationaux, diplomatiques, économiques, industriels... A Paris, le gouvernement ne doit pas être tenté de faire la fine bouche.o


Manœuvre diplomatique

A la fin de 1944, De Gaulle doit «amorcer la plus classique des manœuvres diplomatiques, celle à laquelle se sont essayés tous les grands stratèges français, de François Ier à Poincaré: la grande alliance à l’Est prenant à revers les Germains et faisant réfléchir les puissances de la mer». «Son expédition russe, De Gaulle la fonde sur deux postulats. Le premier est que tout rapprochement entre Paris et Moscou le consolide face aux Anglo-Américains et amplifie vis-à-vis d’eux sa marge de manœuvre. Le second que, tout enflammé de haine contre l’Allemagne et surtout attentif à assurer ses positions en Europe orientale et balkanique, Staline soutiendra son ambition dominante: assurer à la France, sous une forme ou sous une autre, le contrôle de la rive gauche du Rhin».Jean Lacouture, De Gaulle, tome 2, Le politique, Paris, Seuil, 1985,p. 85.


L’Alliance franco-russe
Un accord fut conclu à l’été 1891 par un échange de lettres entre le ministre français des Affaires étrangères et son homologue russe. Puis une convention militaire secrète fut signée le 17 août 1892 par le général de Boisdeffre et le général russe Obroutchev. Cette convention prévoyait trois choses: 1- Une mobilisation mutuelle des deux pays, en cas de mobilisation d’une des puissances de la «Triple Alliance» (Allemagne, Autriche-Hongrie, Italie), devenue «Triplice» en 1914; 2- Une intervention russe contre l’Allemagne, si l’Allemagne ou l’Italie, soutenue par l’Allemagne, attaquait la France; 3- Une intervention française contre l’Allemagne, si l’Allemagne ou l’Autriche-Hongrie, soutenue par l’Allemagne, attaquait la Russie.Cette convention était purement défensive. Elle n’autorisait pas la France à mener une guerre de revanche contre l’Allemagne, ardemment désirée dans certains milieux français depuis la défaite de 1871. Il était prévu que la France engagerait 1.300.000 hommes contre l’Allemagne et que la Russie en alignerait 800.000.----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- (1) François 1er, roi de France de 1515 à 1547. (2) Cette formulation est de Charles de Gaulle. (3) Le gouvernement russe vient de décider la modernisation totale et le rééquipement, d’ici 2015, des forces d’infanterie navale, équivalent russe des Marines américains ou des Troupes de Marine françaises.

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