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Enquête: L'ammonitrate, une bombe à retardement à Jorf Lasfar

Par L'Economiste | Edition N°:1149 Le 22/11/2001 | Partager

. La zone de Jorf Lasfar reçoit des dizaines de milliers de tonnes d'ammonitrate stockées dans des conditions dangereuses. La Province d'El Jadida est intervenue pour suspendre les opérations d'importation. Le danger est aussi présent dans d'autres villes portuaires: Casablanca, Agadir, Tanger, Nador, Kénitra...«Nous avions frôlé la catastrophe». Le capitaine de la Protection civile d'El Jadida ne peut être plus clair. Les autorités locales de la ville ont eu des sueurs froides en ce mois de juin 2001, lorsqu'un camion chargé d'ammonitrate s'était renversé sur la route, entre El Jadida et la zone industrielle de Jorf Lasfar. Rappelons-nous la catastrophe de Toulouse au mois de septembre dernier: une trentaine de personnes ont trouvé la mort et des centaines ont été hospitalisées. Du jour au lendemain, des milliers se sont retrouvées à la rue. En quelques minutes, la ville a été polluée avant que les Toulousains ne puissent réaliser la situation: l'usine AZF fabriquant de l'ammonitrate avait explosé. L'onde de choc avait été ressentie à Strasbourg, à plusieurs centaines de kilomètres. Toulouse avait vécu son apocalypse. Cela aurait pu être plus grave à Jorf Lasfar. Le camion chargé d'ammonitrate s'était renversé à quelques mètres du dépôt d'hydrocarbures de Lasfar Gaz. Heureusement, aucun contact n'a eu lieu entre l'ammonitrate et le gasoil, ce qui aurait provoquer une réaction chimique et une explosion dont les conséquences ne peuvent être mesurées. Le risque n'est pas éliminé pour autant.L'accident a attiré l'attention des autorités locales. Celles-ci ont réalisé le danger que représente l'activité de stockage de l'ammonitrate dans la région. Une inspection avait été ordonnée par la province. Elle aura lieu trois mois après l'accident, au mois de septembre 2001. Une commission composée des responsables de la province et de la Protection civile a passé au peigne fin trois dépôts appartenant à trois sociétés différentes. Les trois dépôts sont installés sur la route reliant la ville d'El Jadida à la zone industrielle et au port de Jorf Lasfar. Selon Fassi Fihri, gouverneur de la ville, aucune des trois sociétés ne respectaient les conditions minimales de sécurité. Les trois entreprises concernées sont Oulad Sbita, Charaf Corporation et Toutagri, intervenant toutes dans la commercialisation des engrais. Le risque d'une explosion à tout moment était donc présent et l'une des trois entreprises, Oulad Sbita, n'était pas à sa première interdiction(1). «Vu les quantités qui sont stockées dans ces hangars, une déflagration aurait réduit toute la zone en fumée», explique sous couvert de l'anonymat un chimiste. En effet, une simple comparaison entre la quantité d'ammonitrate ayant explosé à Toulouse (300 tonnes) et celle stockée dans les trois dépôts (plusieurs tonnes) donne une idée sur les risques que court au quotidien toute la zone. Comme le raconte le capitaine de la Protection civile de la ville, la situation était préoccupante à plus d'un titre. L'ammonitrate, matière à risque, était stocké avec d'autres produits pouvant provoquer une réaction chimique en chaîne et conduire à une explosion. «Les stocks de gasoil des entreprises inspectées jouxtaient les ammonitrates et les fuites en huile, graisse et gasoil de leurs parcs de transport présentaient un risque énorme». Une mise en demeure datée du 10 octobre 2001 avait alors été adressée aux trois entreprises les sommant de respecter d'urgence une série de mesures de sécurité (voir encadré). A la date de l'enquête, le gouverneur nous affirme qu'aucune de ces entreprises ne s'était encore conformée aux normes. «Les industriels pensent toujours s'en sortir avec peu de choses. Mais cette fois-ci, ce ne sera plus possible en raison du danger». Les journalistes de L'Economiste ont également constaté l'absence notoire de mesures de sécurité: pas de paratonnerre ni de châteaux d'eau, notamment.Les trois entreprises inspectées sont également interdites d'importer de nouvelles cargaisons tant que les recommandations de la Protection civile ne sont pas appliquées. L'interdiction n'a pas gelé leurs activités puisqu'elles sont autorisées à traiter les stocks dont elles disposent. Les risques ne sont donc pas éliminés pour autant. Ils sont même accrus par l'implantation, à quelques mètres, des dépôts d'hydrocarbures de Lasfar Gaz, Tissir Gaz et de Total dont la construction vient d'être achevée. Un peu plus loin, se trouvent le port et les deux entreprises faisant la fierté de Jorf Lasfar: La centrale thermique pour la production d'électricité, la Jlec, et la centrale de l'OCP. Les responsables de ces deux entreprises sont bien conscients du danger. A la Jlec, un directeur faisant partie du staff dirigeant explique que la préfecture fut saisie en 1998 par l'entreprise qui avait attiré son attention sur la complexité de la situation. En cette date, une seule entreprise était présente à Jorf Lasfar et le gouverneur de l'époque, Aarafa, fut sensibilisé. «En cas d'explosion, les pertes humaines et économiques seront désastreuses. C'est l'une des zones industrielles les plus importantes de tout le Maroc. Le total des investissements ici dépasse les 5 milliards de dollars». Et d'ajouter que «l'on veuille ou non, les nitrates d'ammonium sont des matières à risque qui est encore accru lorsque les mesures de sécurité ne sont pas observées». Cette inquiétude est partagée par l'OCP. Son directeur de coordination des opérations et de la communication affirme être préoccupé par cette situation. «Nous avons attiré l'attention des autorités et des responsables de l'ODEP sur le danger que présente le stockage aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur du port de ce produit. Si les gens qui le manipulent ne sont pas conscients du risque, le danger est important, particulièrement après la multiplication ces dernières années du nombre d'importateurs». A leur niveau, les responsables de l'ODEP à Jorf Lasfar se veulent catégoriques: aucun stockage de l'ammonitrate n'est toléré au port. Les cargaisons déchargées sont immédiatement évacuées. «C'est aussi valable pour les autres ports du Maroc», tient à préciser Fedouach, directeur de l'ODEP à Jorf Lasfar. D'autres types d'engrais y sont toutefois stockés mais «ne présentent aucun danger», indique de son côté Atmani, commandant du port qui considère qu'il «s'agit là d'une simple confusion dans l'esprit des gens qui ne distinguent pas l'ammonitrate des autres fertilisants» (lire l'article sur la procédure portuaire). Aujourd'hui, le risque ne concerne pas uniquement la ville d'El Jadida et sa zone industrielle, mais pratiquement l'ensemble des villes portuaires du pays, particulièrement celles connaissant une activité agricole. C'est le cas de la ville de Kénitra (fournit la région du Gharb), d'Agadir (fournit en engrais la région du Souss), de Nador qui fournit la région de Berkane et de Casablanca. Un capitaine de la Protection civile de la capitale économique attire l'attention sur la gravité de la situation face à la multiplication des dépôts clandestins difficiles à contrôler. «On ne sait pas si ces dépôts existent à l'intérieur de la ville ou pas. Souvent, ils agissent dans la clandestinité. Des sous-sols destinés initialement à des parkings se transforment à notre grande surprise en des hangars, dépôts ou usines utilisant parfois des matières dangereuses». L'absence d'indication sur ces dépôts rend souvent les interventions des équipes de la Protection civile difficiles. Un responsable de Fertima ayant requis l'anonymat indique de son côté que «certains importateurs stockent dans leurs hangars jusqu'à 3.000 tonnes d'ammonitrate sans la moindre mesure de sécurité. Parfois, même les simples extincteurs sont absents». A cela s'ajoute la situation des ouvriers qui travaillent le plus souvent dans des conditions pour le moins pénibles. Généralement, l'ensachage de ce fertilisant est réalisé à main nue sans aucune protection (voir tableau sur les recommandations de l'UE).Face à cette situation complexe, les recueils juridiques marocains brillent par l'absence de loi spécifique réglementant l'usage de l'ammonitrate. Etant une matière entrant dans le circuit agricole, son contrôle relève de la direction des fraudes du Ministère de l'Agriculture. Un responsable de cette direction reconnaît ce vide juridique. «Il n'y a pas de textes régissant l'utilisation ou l'importation de ce produit. Tout ce dont nous disposons est une norme du Service de la Normalisation du Ministère du Commerce (SNIMA). Mais il ne s'agit là que d'une simple certification portant sur la composition et la tolérance de l'ammonitrate. Elle ne peut nullement se substituer à un texte réglementaire». Ce responsable se rappelle qu'en 1998, à l'occasion du lancement de la campagne agricole, «une circulaire ministérielle avait vu le jour. Elle instaurait un contrôle régulier des lieux de stockage et des emballages. Malheureusement, cette opération n'avait duré que le temps d'une seule campagne agricole!»


Les mesures imposées à El Jadida

La mise en demeure adressée aux trois entreprises importatrices d'ammonitrate et inspectées par les services de la Province et de la Protection civile d'El Jadida, comprend une série de mesures de sécurité à appliquer d'urgence. A la lecture de ces mesures, le danger que présente la manipulation de l'ammonitrate est bien établi:- Installation de parois coupe-feu capables de résister au feu durant deux heures.- Construction de châteaux d'eau équipés de surpresseur et l'équipement des hangars en extincteurs. - Installation de paratonnerre.- Interdiction de stocker l'ammonitrate avec d'autres produits pouvant provoquer une réaction chimique conduisant à une explosion. A l'inspection, la commission avait constaté que du gasoil était stocké à proximité des ammonitrates.- L'électricité doit être coupée à la fin de chaque séance de travail.- Le parc de transport et de manutention doit être entretenu. Selon la capitainerie, ce n'était pas le cas au moment de l'inspection. Des fuites de gasoil, d'huiles et de graisses avaient été constatées.- Interdiction d'utiliser à l'intérieur du dépôt du matériel de réparation à base de feu (ex: chalumeau...), sauf en cas de dégagement de l'entrepôt. -Interdiction de fumer.- Maintenir le dépôt propre de tout débris et installer un système de dépoussiérage du dépôt. - En dehors des séances de travail, les portes doivent être fermées à clé et un gardien doit être désigné.- Le personnel doit être sensibilisé aux risques et équipés de gants et masques à filtres.Selon le commandant de la Protection civile d'El Jadida, aucune de ces mesures n'était respectée à l'inspection. Il précise que la commission avait précisé que les installations demandées doivent être faites par un bureau d'étude agréé. Aniss MAGHRI

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