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Politique Internationale

En concert à Casablanca : Chab Mami plébiscité par un public en délire

Par L'Economiste | Edition N°:42 Le 13/08/1992 | Partager

Chab Mami se mobilise avec la SMRLS(*) pour sensibiliser le grand public contre le SIDA. Il vient d'animer, bénévolement, une série de spectacles dans les principales villes du Maroc. A Casablanca, le chanteur algérien a rencontré un très grand succès. Même si à un certain moment le concert a frôlé l'incident
C'est incontestable, sur scène, Chab Mami est "un prince". Ses manières de danser et de marcher sur le podium le prouvent. Dans l'enceinte du Complexe MohammedV, sa voix déchirante chante le Raï, dans toutes ses versions. Du plus classique, "Fatma, ya Fatma", jusqu'à "El Boulicia" en passant par "Sayyada". Ses fans jeunes et moins jeunes, venus massivement le voir, connaissent les chansons par coeur. Chab Mami et son public les chantent ensemble. Et par trois fois, le "prince du Raï" quitte le podium et descend à la rencontre de ses fans. L'ovation se transforme en délire et en communion. Mami est plébiscité, acclamé dans le parterre et sur les gradins.
La lutte contre le SIDA était l'autre vedette de la soirée. Présente sous forme d'affiches et de banderoles, la lutte contre le SIDA l'était également sous forme de messages. Celui de Chab Mami aura été le plus réussi.

Un concert de sifflements

Le public va, par contre, siffler les autres messages, en particulier le premier. Au début de la soirée, un duo a cru bon de "faire un prêche contre le SIDA" pour sensibiliser le grand public.
L'effort était louable, mais la forme du message méritait d'être mieux travaillée. Résultat: un concert de sifflements et un désintérêt quasi-total. Dans les gradins, les fans du Raï marquent leur désapprobation à recevoir des "leçons sur la lutte contre le SIDA". Ils scandent "forfait, forfait" et réclament Chab Mami. A un certain moment, le duo semblait parler à lui-même.
Et c'est dans cette ambiance qu'un groupe traditionnel de variétés est introduit sur scène en guise de "soft-drink". Avec un violon et 3 bendirs, le groupe chante la musique populaire des Chaouia et des Doukkala: le Marsaoui et l'Aïta.
Une des chansons parle du SIDA. Mais, dans l'ensemble, la prestation ne soulève pas l'intérêt du public. Le Mersaoui, dans sa forme primaire, n'intéresse plus grand monde. Le temps où on chantait sur les saints et les walis est désormais révolu. Dans le parterre, cependant, une jeune fille remue ses cheveux puis tombe en transe. Trois autres cas de transe se produisent dans les gradins, mais le public se lasse, scande de nouveau "forfait" et réclame "Mami".

La nuit du prince

"Mami" était le mot magique, la clé pour gagner l'adhésion du public, pour cette nuit du "prince du Raï". Sur le podium, les musiciens de Chab Mami annoncent la couleur du nouveau Raï, réaménagé sur fond de batterie et de synthé: le country et le rock; mariés aux rythmes oranais.
La prestation des musiciens force l'admiration. L'unique violoniste du groupe exécute un "taqssim" magistral et donne le diapason à la voix de Chab Mami qui résonne, dans l'enceinte du complexe, comme le tonnerre.
Le prince du Raï surgit sur scène et salue le public. Vêtu en cow-boy, Chab Mami hypnotise ses fans par un mawal déchirant avant que la batterie et le synthé ne reprennent leurs droits. L'effervescence dans les gradins atteint son paroxysme.
Torses nus, les jeunes gens vont s'abandonner à une liesse sans limites.
Il ne manquait que les pelles et les haches pour que le délire des gradins rappelle les manifestations des Zoulous-Linkatas. Et avant de chanter "El Boulicia", son grand succès, Chab Mami n'oublie pas sa mission. Il lance un petit message en faveur de la lutte contre le SIDA. Le message passe, car Chab Mami est un symbole pour ses fans.

Fatma, ya Fatma

Tout le long du concert, les forces de l'ordre et les organisateurs ont eu du pain sur la planche pour maîtriser le public. Cela n'a pas empêché quelques incidents. La scène où se produit Mami est quadrillée.
Dans le parterre, le public se hisse sur les chaises pour mieux voir. Et à trois reprises, des jeunes fans parviennent à monter sur scène. Mais les organisateurs réagissent vite pour les repousser. L'unique fille, qui arrivera à embrasser le chanteur sur scène, sera repoussée, sans ménagement, ce qui engendre de fortes protestations dans le public, qui siffle les videurs, en uniforme ou pas.
La tension monte. D'autres fans tentent alors d'accéder au podium. Ils sont repoussés brutalement(1), le spectre du concert d'El Jadida, où 4.500 personnes étaient entassées dans le stade d'un lycée plane sur les lieux(2). Chab Mami, en vrai professionnel, arrivera à calmer le public et chantera "Fatma, ya Fatma", dont le texte et la mélodie font tomber la tension.
Interrogé par L'Economiste, Chab Mami déclare qu'il a trouvé le public Casablancais "chaud et chauffé". Son manager précise que Chab Mami est "très sensible au problème du SIDA au Maghreb". Il s'est félicité de l'action de la SMRLS basée sur le bénévolat. Pour sa part, la SMRLS déclare qu'elle est "ravie de la mobilisation de Chab Mami". Elle lance un appel "à tous ceux qui peuvent contribuer, à leur manière, dans la lutte contre le SIDA"

Abdelkhalek ZYNE

(*) La Société Maghrébine de Recherche et de Lutte contre le SIDA (SMRLS) a été créée en 1989. C'est une association non gouvernementale à but non lucratif. La SMRLS est ouverte à toute personne désireuse de contribuer bénévolement à la lutte contre le SIDA au Maghreb, indiquent les statuts. La SMRLS est différente de l'Association Marocaine de Lutte contre le SIDA.
(1) Forces de l'ordre et organisateurs semblent pris au dépourvus devant certaines situations de tension nées au sein du public et les réactions sont alors plus fortes ou plus fermes que ne l'exigeraient ces situations. Or, jeunesse et libéralisation obligent, les concerts devront à l'avenir devenir de plus en plus fréquents Ceci imposera sans doute que les forces de l'ordre de l'ordre et les organisateurs de grandes manifestations publiques utilisent des méthodes plus douces mais aussi plus sophistiquées de gestion des mouvements de foule, pour prévenir et maîtriser les risques d'incidents qui peuvent se présenter.
(2) 4.500 personnes étaient présentes à El Jadida, selon le chiffre donné par la SMRLS. Les organisateurs du concert de Casablanca, avant la représentation, redoutaient qu'un public proportion-nellement aussi nombreux se présente au Complexe Mohamed V
.

Le Raï entre l'intégrisme et l'exil

Oran, le berceau algérien du Raï, est tombée en léthargie. Ses fils, les chabs du Raï, l'ont quittée définitivement pour vivre en France ou ailleurs. Il y a quatre ans, quelques semaines avant l'Octobre sanglant de 88, Chab Khaled chantait sur un ton terrible et amer: "fuir, mais où?" quelque temps plus tard, les Islamistes, heureux gagnants des élections communales, vont lui apporter la réponse adéquate: le festival du Raï d'Oran est interdit.
Marseille, où il y avait déjà un mouvement Raï, en devient le refuge. Dans cette ville, le Raï va pouvoir vivre et se développer. Musique qui, en termes vulgaires et crus, chante l'alcool, l'amour et l'injustice sociale, le Raï d'aujourd'hui cristallise les maux et les frustrations d'une génération en mal de vivre. Il a connu des hauts et des bas, mais semble maintenant avoir acquis son statut international. Pour preuve, le dernier 45 tours de Chab Khaled, "Didi", est un succès commercial dans le monde. Le "tube" figure sur le Top. 50 de l'année. Récemment médaillé "chevalier de l'ordre des arts et des lettres" en France, Chab Khaled chante un Raï mieux travaillé musicalement.
"A l'origine du succès de Didi, il y a une meilleure utilisation d'une sonorisation sophistiquée", souligne M. Mouhssine, un disc-jockey de Casablanca. M. Kamal, "dj" au "Black house", au Hyatt Regency, fait remarquer: "Didi a un BPM(*) relativement lent, ce qui l'approche un petit peu de la soul-music" . Dans son nouveau Maxi 45 tours, Chab Khaled "remixe" d'anciennes chansons comme "Wahran". La musique est la même, mais c'est la forme et le style qui ont changé, souligne le "dj" Mouhssine.
Chabs Mami et Khaled sont aujourd'hui les deux ténors du Raï qui ont pu résister et porter cette mélodie oranaise aux devants de la scène mondiale.

A Z.

(*) BPM: battements par minute.

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