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En Afghanistan, les Américains contraints de s’entendre avec les Russes
Par le colonel Jean-Louis Dufour

Par L'Economiste | Edition N°:2852 Le 03/09/2008 | Partager

Notre consultant militaire est officier de carrière dans l’Armée française, ex-attaché militaire au Liban, chef de corps du 1er Régiment d’infanterie de marine. Il a aussi poursuivi des activités de recherche: études de crises internationales, rédacteur en chef de la revue Défense… et auteur de livres de référence sur le sujet, dont «La guerre au XXe siècle» (Hachette 2003), «Les crises internationales, de Pékin à Bagdad», (Editions Complexe, 2004)Les conséquences de la crise du Caucase n’en finissent pas d’apparaître. Bouleversement, rupture, guerre froide… les mots pourraient manquer pour qualifier l’évolution en cours. Celle-ci peut même être prosaïque, du moins en apparence. La coopération apportée par Moscou à la guerre des Occidentaux en Afghanistan est d’une importance extrême. Sans la Russie, en effet, et sans les facilités qu’elle accorde, maintenir la chaîne logistique, déjà malcommode, destinée à approvisionner les troupes de l’Alliance atlantique sur le théâtre afghan, deviendrait un vrai cauchemar.Or, le 26 août, l’ambassadeur russe auprès de l’Otan, Dimitri Rogozin, a fait connaître la décision de son pays de ne plus coopérer dans de multiples domaines, y compris les opérations de maintien de la paix. Une exception, toutefois, a précisé le diplomate: l’aide apportée par la Russie aux Etats-Unis à propos de l’Afghanistan sera maintenue, pour cause d’intérêts communs. C’est là une menace à peine voilée, le représentant russe ayant précisé que la poursuite de l’actuelle coopération serait fonction des évènements. Le 21 août, déjà, le ministre des Affaires étrangères, Serguei Lavrov, avait déclaré que la Russie avait moins besoin de l’Otan que l’inverse. Aux Etats-Unis, par conséquent, d’en tenir compte…

Une situation logistique tendue
La Russie pourrait ainsi dénoncer l’accord passé avec Bruxelles qui autorise le passage sur son territoire des approvisionnements et matériels destinés aux forces de l’Otan. Le Kremlin peut également faire pression sur d’anciennes républiques soviétiques, Ouzbékistan, Turkménistan, Tadjikistan. Ce dernier pays s’est déjà vu invité à consentir un accroissement de la présence militaire russe chez lui (voir encadré). Ces Etats ont les moyens de compliquer la tâche de l’Otan. Il leur suffirait de rendre plus difficile l’accès à certains itinéraires. De son côté, le Kirghizistan devrait être convié par Moscou à fermer la base aérienne américaine de Manas.La guerre en Afghanistan constitue un défi logistique d’envergure. Nul besoin pour les Russes d’en rajouter! L’Afghanistan est enclavé et entouré de hautes montagnes; les bonnes routes y sont rares, tout spécialement celles qui permettent d’en sortir; aucune voie ferrée n’existe, à l’exception d’un petit tronçon proche de l’Ouzbékistan (voir encadré). En Asie centrale, l’incomparable logistique des Etats-Unis, fondée sur leur puissance navale, est très handicapée!Au début de la guerre, la voie aérienne suffisait pour approvisionner quelques bataillons de Marines, des unités de forces spéciales, des équipes de la CIA. Aujourd’hui, avec 70.000 hommes (Otan + forces US), 80.000 en 2009, c’est une autre affaire. Il faut soutenir des pelotons de chars de bataille (60 tonnes), des milliers de véhicules blindés et satisfaire tous les besoins d’une troupe exigeante. Même si la base de Bagram, au nord de Kaboul, peut accueillir les appareils de transport C17 Globemaster, il serait irréaliste d’imaginer ravitailler pareils effectifs par la seule voie des airs.Pour mener une guerre sur le théâtre afghan, des accès terrestres sont indispensables. Il en est peu. Impossible, faute de routes sérieuses, de passer par la Chine ou l’Inde! Pas question de traverser l’Iran pour d’évidentes raisons politiques. La logistique occidentale repose entièrement, au sud, sur de mauvaises routes qui traversent le Pakistan, au nord, sur un itinéraire interminable via le Turkménistan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan.Une bonne partie du carburant destinée aux Occidentaux est raffinée au Pakistan puis livrée aux bases alliées par camions-citernes, soit 300 camions et 12.000 tonnes de produits pétroliers par jour. Or cette route pakistanaise est longue et périlleuse. Le reste des approvisionnements – du moins une bonne partie – est débarqué au port de Karachi puis emprunte deux routes plutôt médiocres pour rejoindre leur destination; la plus au nord entre en Afghanistan à hauteur de Kaboul, l’autre, au sud, passe par Kandahar. S’il existe des liaisons ferroviaires entre Karachi et les grandes villes pakistanaises, il n’en est aucune qui rejoigne l’Afghanistan. De plus, le Pakistan est un nœud logistique à problèmes; l’instabilité politique du pays va croissant; une insurrection rampante s’y développe, le plus souvent liée aux évènements afghans. Les convois sont surveillés et bien souvent harcelés.
Une Russie non privée d’arguments
Provenant d’Azerbaïdjan et du Turkménistan, le reste de l’essence emprunte la voie routière directement du Turkménistan ou via l’Ouzbékistan, ces deux pays étant également enclavés. Que les routes pakistanaises soient coupées et voilà l’Otan réduite à transporter son fret par bateau jusqu’en mer Noire pour ensuite l’acheminer au travers du Caucase, via la Caspienne, et jusqu’au Turkménistan. Une route interminable! Il y faudrait de plus l’accord de la Géorgie, de l’Azerbaïdjan, et bien sûr, de la Russie. Cette dernière autorise le passage du fret non spécifiquement militaire au travers de son territoire et consent à ce que l’Otan loue les services d’appareils de transport russes et ukrainiens. Pour autant, cette participation russe à la chaîne logistique de l’Alliance atlantique n’est qu’un aspect des choses. Aussi longtemps que possible, l’Alliance continuera à user du Pakistan pour l’essentiel de son ravitaillement. Mais cette voie est en limite de capacité. L’augmentation annoncée des effectifs américains ne va pas arranger les choses. Si Moscou refusait tout transit au travers de son territoire, la situation logistique serait extrêmement tendue. Elle deviendrait même impossible à gérer au cas où les itinéraires pakistanais se révèleraient impraticables pour cause de désordres accrus. En Afghanistan, Moscou peut aussi faire agir ses nombreux contacts au sein des diverses minorités ethniques, pachtoun, ouzbek, tadjik… Certains de ses amis sont présents au Parlement, d’autres sont responsables de leurs régions respectives. Les Tadjiks, en particulier, sont très influents grâce à leur position dominante au sein du Front National Unifié. Même si tous ces gens ne sont sans doute pas prêts à suivre aveuglément les instructions de Moscou, le Kremlin peut en inciter quelques-uns à gêner la coalition.Un appui indirect russe aux Djihadistes que la coalition combat n’est pas impossible. Des groupes mafieux russes qui ont conservé des liens étroits avec les trafiquants de drogue afghans pourraient aussi entrer dans la danse… Certes, une telle politique serait contraire aux intérêts des Etats d’Asie centrale. Aller contre l’Otan serait aider les Talibans. Cela ne serait pas du goût des responsables turkmènes, ouzbeks et tadjiks. Toutefois ceux-ci ne sont peut-être pas capables de résister aux pressions russes. Reste que Vladimir Poutine, se souvenant des campagnes tchétchènes et de la guerre menée par l’URSS contre les prédécesseurs des Talibans, ne tient sans doute pas à favoriser les tenants d’un islamisme fanatique aux frontières de son empire en voie de reconstitution.D’ailleurs Moscou ne devrait pas être contraint d’aller si loin. Face à une menace aussi clairement formulée, Washington n’a pas d’autre solution que d’en tenir compte. L’Alliance connaît l’ampleur de ses difficultés logistiques et la fragilité du Pakistan. Quand on vient d’aussi loin faire la guerre en Afghanistan, se mettre à dos les Russes est hors de question. Nul doute que l’administration Bush n’aborde ses dernières semaines de présence aux affaires avec une extrême prudence. En Asie centrale, les rapports de force ne jouent pas en faveur de «l’hyperpuissance» américaine! Le réalisme va devoir prévaloir, fut-ce aux dépens de la liberté des peuples.

La première voie ferrée afghane?

Selon Reuters, l’hebdomadaire Der Spiegel, dans sa livraison du 30 août, révèle que l’Allemagne projette de construire une voie ferrée dans le nord de l’Afghanistan. Il s’agit de faciliter le transport des matériels, équipements, ravitaillement, destiné aux troupes de l’Otan. Cette infrastructure permettrait aussi de développer l’activité économique de la région.La voie ferrée, longue de 70 km, relierait Mazar-I-Sharif, la grande ville du nord de l’Afghanistan, à la localité ouzbèke de Termez où l’armée allemande dispose d’une base. Aux termes d’un accord bilatéral avec Moscou, Berlin achemine actuellement son matériel en Afghanistan grâce aux chemins de fer russes… Le 30 août, les ministres allemands et russes des Affaires étrangères sont convenus, par téléphone, de faire cesser l’escalade entre la Russie et l’Europe.


Pressions russes sur le Tadjikistan

Le 29 août, la Russie et le Tadjikistan se sont entendus pour un accroissement de la présence militaire russe sur la base aérienne tadjike de Gissar.Depuis quelques années, le Tadjikistan (5 millions d’habitants, 145.000 km2, capitale Douchanbe), tendait à se rapprocher de Washington, de manière à contrebalancer l’influence de Moscou. Aujourd’hui, la sécurité même du pays incite son président Emomali Rakhom à se montrer accommodant avec Moscou.Le Tadjikistan est un pays sans unité. Une vallée, celle de Fergama, deux montagnes difficiles à franchir, en font un Etat fracturé, pauvre de surcroît, avec une industrie de l’aluminium contrôlée par les Russes et une culture déclinante du coton. Il se querelle avec ses voisins ouzbek et kirghize pour des questions de frontière. Son seul intérêt est sa position géostratégique. Il est à la fois le voisin de la Chine et borde l’Afghanistan sur 800 km. D’où son utilité actuelle pour les Etats-Unis, mais aussi future, car le contrôle du Tadjikistan permet théoriquement de gêner l’expansion russe vers le sud et celle de la Chine vers l’ouest.

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