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    Economie

    Elliot Berg: "Le niveau de protection de l'industrie marocaine reste élevé"

    Par L'Economiste | Edition N°:85 Le 24/06/1993 | Partager

    Elliot Berg(1) livre quelques éléments sur son expérience en matière de politique de développement. Il pense que l'ouverture est nécessaire pour soumettre à la concurrence les "industries inefficaces". Toutefois le taux de protection nominale est encore élevé.

    - L'Economiste: Vous avez travaillé sur la politique commerciale de plusieurs pays. Quelles leçons tirez-vous de vos différentes expériences?

    - Elliot Berg: il y a peu de politiques sur lesquelles tout le monde est d'accord.

    Les leçons sont différentes selon les points de vue de chacun. Cependant, depuis la fin de la seconde Guerre Mondiale, il y a un certain nombre de propositions sur lesquelles tout le monde s'accorde:

    1- Un pays ne peut pas suivre à longue haleine une stratégie de substitution aux importations. C'était le cas dans les années 60. Cela a duré pendant longtemps dans plusieurs pays, mais n'a pas donné une croissance dynamique. Un pays doit exporter s'il veut croître à un taux acceptable.

    2- Il y a une relation économétrique entre succès dans les exportations et croissance économique. Les pays qui ont fait beaucoup croître leurs exportations ont mieux réussi dans ce domaine. On pense surtout aux pays asiatiques mais c'est général.

    3- Il y a un nouveau consensus qui dit qu'il faut avoir un bon taux de change pour favoriser les exportations. Il faut dévaluer si nécessaire pour éliminer les distorsions. Il faut aussi avoir une politique macro-économique prudente: pas trop d'inflation, pas trop de déficit budgétaire, une discipline fiscale et monétaire. Ensuite, il faut donner une priorité aux exportations.

    4- Libéralisation des importations. On voit que dans beaucoup de pays cela prend trop de temps. En Corée par exemple, ce n'est que dans les années 80 qu'on a libéralisé un peu.

    5- Pour les pays qui commencent dans ce domaine, il ne faut pas être pessimiste sur les possibilités de pénétrer les marchés mondiaux. Durant les années 70-75, il y avait une récession mondiale et un début de protectionnisme, mais il y a 20 à 25 pays ils ont vu leurs exportations manufacturières croître de plus de 10% par an. Cela peut arriver pour beaucoup de pays, la Chine par exemple.

    - La libéralisation des importations soumet l'industrie locale à une concurrence plus vive. Actuellement, les entreprises estiment que le démantèlement des barrières tarifaires est trop rapide. Comment jugez-vous cette position?

    - J'hésite de parler beaucoup du Maroc parce que je ne suis pas très bien renseigné là-dessus. Mais d'après les résultats de notre étude, le niveau moyen de protection reste toujours assez élevé quand on voit que ce taux est de 10% dans les pays industriels. Même les pays protectionnistes asiatiques et d'Amérique latine ont des taux moins élevés.

    Depuis 10 ans, il y a une déprotection significative. Mais il reste encore beaucoup à faire. Et les entreprises les plus inefficaces sont les plus protégées.

    Privatisation

    Mais est-ce qu'un pays en voie de développement ne doit pas protéger son industrie pendant un certain temps?

    - Non! les pays dynamiques ouvrent à la concurrence leurs entreprises les moins inefficaces dans l'évolution de leur politique commerciale.

    Autrement, le secteur de l'exportation est pénalisé. On ne peut avoir un secteur de carton inefficace si l'on veut exporter des produits emballés dans du carton. Cela coûte cher aux exportateurs et réduit la croissance économique.

    - Vous avez réalisé quelques études sur la privatisation. Quels enseignements tirez-vous de cette politique?

    - On a fait quelques erreurs dans les années 80, surtout dans certains pays en voie de développement. Les institutions de Bretton Woods ont trop poussé sur la privatisation. Cela nous a appris certaines choses. C'est-à-dire qu'il ne faut pas aller très vite dans les économies où il n'y a pas de secteur privé. Ce n'est surtout pas le cas du Maroc.

    Dans tous les cas, il ne faut pas être trop pressé de donner des avantages au preneur de sociétés. Il ne faut pas vendre des entreprises qui devraient être fermées.

    Pour un pays de son niveau de développement, le Maroc a trop tardé, à mon avis. Il devrait aller beaucoup plus vite. Par exemple, la Malaisie, un pays avec lequel est comparé le Maroc, est déjà loin dans les privatisations. Il n'y a aucune raison pour que l'Etat fasse des choses que pourrait faire le privé.

    - Quels sont ces services, parce qu'il y a des secteurs qui sont jugés prioritaires ou stratégiques?

    - L'Etat détient toujours une partie du secteur industriel. Les phosphates sont les plus importants. Je ne vois pas tellement bien pourquoi les phosphates sont étatisés. Partout dans le monde, les mines sont privatisées.

    Ce sont les politiciens qui déterminent les secteurs stratégiques. Mais du point de vue économique, l'Etat a d'autres outils pour guider, contrôler une société stratégique.

    - De quoi s'agit-il?

    - Il y a la fiscalité, les incitations tarifaires, les subventions générales, la pression politique et morale.

    Chômage

    - Partout dans le monde, le chômage constitue un des problèmes préoccupants de l'heure. Quelles sont les solutions possibles à votre avis?

    - La première fois que je suis venu au Maroc, il y a plus de 20 ans, il y avait une préoccupation pour le chômage. Je ne sais pas ce qui est arrivé à ces gens sans emploi. On parlait d'un taux de chômage de 20 à 25%. Je ne sais pas comment, mais le système a absorbé d'une façon ou d'une autre un taux de chômage beaucoup plus important que dans les pays développés ou dans les pays qui ont un taux de croissance plus élevé.

    Deuxième observation: il y a des problèmes fondamentaux à long terme en matière d'éducation et de formation qui ne sont pas peut-être aussi bien appréciés qu'ils auraient dû l'être. Certains chômeurs sont des gens qui auraient pu être mieux formés, mieux instruits et qui auraient pu se débrouiller plus efficacement sur le marché du travail.

    - On peut être instruit sans pour autant trouver un emploi?

    - Il n'y a pas moyen d'accroître le travail que d'avoir plus de croissance économique. Ce n'est pas le travail qui est le problème. C'est le travail productif. Les gens que l'on considère au chômage ne sont pas en réalité des personnes inactives. Ils se débrouillent un peu mais c'est très improductif. Le problème c'est d'augmenter la productivité pour qu'il y ait croissance et emploi réel.

    Propos recueillis par A.D.N.

    (M. Elliot Berg est le vice-président de DAI (Développement Alternatives Inc, le bureau d'études qui a réalisé, en collaboration avec l'INSEA, l'étude sur les incitations industrielles, pour le compte du Ministère du Commerce, de l'Industrie et de la Privatisation. M. Berg a été pendant plus de 15 ans professeur d'économie politique aux universités d'Harward et du Michigan. Actuellement, il est professeur-adjoint à l'université de Clairmont-Ferrand en France.

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