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    Edmund Phelps, prix Nobel: Un économiste «touche-à-tout»
    Par le Pr Mohammed GERMOUNI

    Par L'Economiste | Edition N°:2392 Le 01/11/2006 | Partager

    L’avancée de l’analyse économique n’a pas toujours été aisée, ni linéaire. Que de questions lancinantes non encore résolues! Que de problèmes ardus, certes bien exposés, mais aux solutions encore imprécises! Que de doutes sur la fiabilité de certains résultats pertinents érigés en lois, voire en théorèmes. C’est peut-être le lot et le propre de disciplines scientifiques encore jeunes, notamment celles s’intéressant à l’homme et à la société. Néanmoins, l’avancée est perceptible et réelle. Et le propre de chaque prix Nobel d’économie décerné, instauré depuis les années 70, consacrant généralement l’œuvre d’une vie, est de permettre de faire modestement le point sur certains parcours scientifiques individuels particulièrement remarquables. Le lauréat de cette année, Edmund S. Phelps, est un chercheur relativement éclectique, voire un peu hétérodoxe, en tout cas non dogmatique, qui a pu réussir une riche synthèse en s’appuyant sur divers courants de pensée. L’éminent professeur de l’Université de Columbia à New York ne s’est aliéné presque aucune des «écoles» présentes dans le champ de l’analyse économique dite néo-classique, en allant des disciples de lord Keynes jusqu’aux nouveaux (néo-) keynésiens, en passant par les inconditionnels de la théorie monétariste de Milton Friedman, tout en étant également proche des thèses-ultra libérales de Friedrich Hayek et de l’école de Chicago. De façon nécessairement schématique, et au risque de mutiler quelque peu une œuvre conceptuelle, il est permis d’avancer que sa vaste et riche contribution à l’analyse économique aura été encore plus marquante depuis l’éclairage nouveau du problème d’arbitrage entre inflation et chômage et les essais de définition des termes d’une politique économique appropriée qu’il a introduits(1). De l’aveu d’éminents keynésiens comme les professeurs P. Samuelson et J. Tobin, dès les années soixante-dix, E. Phelps a été reconnu comme l’un des premiers, avec Milton Friedman, à avoir émis des objections théoriques pertinentes à propos de la fameuse «courbe de Philips» et de la fiabilité de l’arbitrage qu’elle permettait pour la conduite des politiques économiques de cette époque(2). Il a ainsi soutenu que des travailleurs et des syndicats rationnels ne manqueraient pas de tenir compte de l’inflation réelle et de celle anticipée dans la fixation des salaires et des prix, si bien que seuls les écarts par rapport à la tendance anticipée seraient reliés au taux de chômage. Il a notamment montré que l’évolution des salaires et des prix dépendait à la fois des prévisions sur l’inflation et le chômage. Dès lors, l’effet final sur l’inflation d’une réduction du chômage serait beaucoup plus fort que l’effet initial. Les évènements économiques de la période; augmentation des taux d’inflation dans les principaux pays industrialisés alors que les taux de chômage demeuraient faibles et surtout stables, donnèrent raison à l’approche de Phelps. Par ailleurs, en introduisant le «taux de chômage naturel», emprunté au maître à penser du monétarisme, Friedman, le lauréat du Nobel et professeur de l’Université de Columbia de New York parvint à une synthèse, en en faisant le niveau auquel les salaires et les prix continueront à évoluer selon le cheminement anticipé, quel que soit le taux d’inflation qu’il puisse impliquer. En conséquence, le taux de chômage à long terme n’est pas affecté par l’inflation, mais seulement déterminé par le marché du travail. Il démontrera que, chaque fois que la politique économique cherche à maintenir le taux de chômage au-dessous du taux naturel, l’inflation s’accélère, et l’inverse si le taux de chômage est maintenu au-dessus. Concept certes encore embryonnaire, le nouveau paradigme taux naturel de chômage paraît doté d’un intéressant potentiel d’explication et d’analyse pour l’avenir. . Anticipation rationnelle et politique économique Dans sa critique des gestions suivies par les décideurs sous influence keynésienne dans les décennies d’après-guerre, Phelps avance à raison qu’il n’est de politique économique pertinente que celle que l’épreuve des faits et l’expérience ont permis de justifier et de conforter.A l’opposé des libéraux, mais à l’instar des keynésiens, le professeur Phelps prône une intervention effective des pouvoirs publics dans l’économie, refusant une régulation par les seuls marchés. Il a ainsi remis en question le fameux «théorème d’impossibilité» des néo-classiques radicaux, selon lesquels il n’est pas possible de faire mieux que le marché. Dans la démarche qu’il a développée, la politique économique est nécessaire pour compléter le jeu du marché. A cet égard, une bonne partie des analyses du nouveau lauréat du Nobel d’économie auront porté sur la façon de concilier des impératifs parfois contradictoires pour définir une politique économique, comme dans le cas du dilemme inflation-chômage, et ses recherches ont vraisemblablement modifié la façon de percevoir l’interaction des deux phénomènes. Dans le même ordre d’idées, il s’est attelé à démontrer comment les politiques de stabilisation macro économique du futur dépendaient largement des décisions prises aujourd’hui, allant jusqu’à développer qu’une inflation basse aujourd’hui favorisera une inflation basse pour l’avenir, ce qui n’est pas pour déplaire aux Banques centrales des pays développés. Car, selon lui, les anticipations et leur contenu ont une influence relativement déterminante et jouent un rôle crucial sur la politique monétaire en particulier. Eu égard à la politique de l’emploi, il a essayé de démontrer, non sans succès, l’inefficacité à la fois de certains corporatismes, des rigidités créées par les conventions collectives sectorielles, et même de la fixation d’un salaire minimum. Cependant, ses analyses, empreintes de modération, réfutent l’idée que la «flexibilité du marché de l’emploi» puisse être la solution, car, à elle seule, elle serait insuffisante, d’où l’importance de l’intervention des gouvernements en vue de subventionner les emplois les moins qualifiés, les mal payés. Il se démarque en préconisant des politiques économiques visant notamment à améliorer l’inclusion des différentes catégories de chômeurs. Il s’est inscrit par ailleurs en faux, et de façon convaincante, contre les thèses fiscales de certains tenants de la «politique de l’offre»: il démontre l’absence de corrélation significative entre baisse d’impôt et baisse du chômage dans les pays de l’OCDE, au cours des dernières années. Ainsi, a-t-il relevé qu’un taux de chômage élevé coexistait avec une fiscalité élevée (Allemagne, France, Italie), un chômage élevé avec une fiscalité faible (Grande Bretagne, USA, Japon, Espagne), de même qu’un chômage faible cohabitant avec une fiscalité très élevée (Suède, Danemark). De façon générale, Phelps aura mis son éclectisme au service d’une analyse économique et de politiques globalement cohérentes. En dépit de l’accent accordé à l’anticipation rationnelle dans ses analyses, bien qu’il a été longuement démontré par Hayek par exemple que les «conséquences non intentionnelles» de diverses actions et politiques économiques sont encore plus nombreuses, son apport scientifique fait l’unanimité de la communauté des économistes. Une recherche scientifique portant sur des problèmes économiques contemporains, qui ne l’empêche pas par exemple d’être une sorte de défenseur de quelques causes, témoigne de sa participation active à certains grands débats actuels de politique économique d’aujourd’hui(3). Ce qui donne à ses travaux une proximité évidente avec les problèmes du monde réel.


    Comment marche la «courbe de Philips»?

    L'analyse de la courbe de Philips porte sur une question économique réelle et difficile apparue au siècle dernier, consistant à savoir s’il existe une quelconque relation entre le chômage et la hausse des prix dans les pays capitalistes développés? Si elle existe, est-elle stable? Et si elle existe et si elle est stable, quelle combinaison socialement et politiquement acceptable entre les deux paramètres les décideurs devraient choisir?Certes, les débats avaient déjà démarré avec Irving Fisher dans les années 20, mais ils n’ont cependant concrètement pris de l’ampleur qu’avec les conclusions pertinentes de l’étude du professeur A.W. Philips (London School of Economics), étude publiée en 1958, qui a montré qu’il existait effectivement une relation inverse, non linéaire et stable entre le taux de variation du salaire et le taux de chômage, en se fondant sur l’analyse du cas du Royaume-Uni, entre 1861 et 1957. Depuis, la représentation graphique, en forme de courbe, qui est devenue célèbre et a intéressé divers pays développés, portera son nom, pour retracer et illustrer cette corrélation développée pour initiés. Elle décrit davantage qu’elle n’explique le rapport liant taux de chômage, hausse des prix et hausse des salaires. Passant du statut de diagramme de dispersion empirique à celui d’une relation macroéconomique fonctionnelle, la courbe de Philips impliquait que les responsables de la politique monétaire et budgétaire des pays développés étaient en présence de possibilités d’arbitrage utilisables, par exemple un taux moindre de chômage pouvant être obtenu grâce à un taux d’inflation plus élevé et inversement.


    Les néo-keynésiens nés de la stagflation

     

    Phelps fait partie des auteurs dits néo-keynésiens qui acceptent les idées principales de John M. Keynes, à savoir Joan Robinson, Nicolas Kaldor, Luigi Pasinetti et Piero Sraffa, tous associés à l’Université de Cambridge (GB). Ils se distinguent des keynésiens dits orthodoxes comme Samuelson, Tobin (Cambridge, aux Etats-Unis) et Sir Hicks, trois anciens Nobel, qualifiant leur interprétation d’illégitime. La grande controverse entre les deux Cambridge fera son apparition. Pendant les années soixante-dix, alors que les keynésiens ont des difficultés à expliquer qu’un chômage croissant va avec une forte inflation (ils qualifièrent ce phénomène de «paradoxe»), les néo-keynésiens, dont E.S. Phelps, vont essayer d’avancer une explication à la «stagflation», concomitance d’une inflation et d’un chômage élevés. De ce fait, ils vont exercer un réel attrait sur ceux qui n’acceptaient ni les idées du monétarisme de l’école de Chicago ni celles des économistes du courant néo-classique dominant.


    Inflation

     

    Le taux de chômage naturel apparaîtrait, dans une situation d’équilibre, quand l’inflation est intégralement anticipée. Dans une telle situation, les dispositions des contrats de travail auront été ajustées pour tenir compte du taux d’inflation, les prix relatifs ne varieront pas sur les marchés des produits et des facteurs, et la production ne changera pas. Selon ce modèle, les agents économiques (employeurs et syndicats des travailleurs notamment) ont un comportement supposé rationnel et comprennent bien le rôle de la croissance de la masse monétaire dans l’apparition de l’inflation. Il n’existe pas de délais ou de surprises à propos des taux réel et anticipé d’inflation, et les transactions se font en conséquence. Ce taux naturel de chômage tournerait autour de 6% de la population active, en moyenne. Ainsi, dans cette démarche fondée sur des anticipations rationnelles, les taux passés d’inflation, qui réagissent sur l’adaptation des anticipations, ne sont qu’une partie nécessaire pour formuler une prévision plus ou moins précise de l’inflation.


    Keynes et le chômage

     

    La théorie de Keynes (1883-1946), datant des années trente et demeurée dominante jusqu’aux années soixante dix, considérait, entre autres, qu’une situation inflationniste n’intervenait que lorsque la demande dépassait la production et l’offre de plein emploi. Elle supposait que les prix seraient rigides à la baisse même si le chômage est élevé. Face à l’évolution réelle des prix et du chômage dans les pays industrialisés au cours des années cinquante et soixante, cette vision d’une amorce de l’inflation à partir du plein emploi allait devenir de plus en plus intenable pour les décideurs politiques encore sous l’emprise des disciples de Keynes: la hausse des prix faisant son apparition bien avant que le plein emploi ne soit atteint devient une évidence. De cette situation date un fameux dilemme de politique économique, à savoir que l’inflation était probable et inséparable dès que des mesures macroéconomiques visant à réduire le chômage sont mises en oeuvre. Par la suite, et selon divers moyens, d’autres économistes vont transformer cet arbitrage entre variation des salaires et taux de chômage en un arbitrage entre le taux d’inflation des prix et le taux de chômage, dans la mesure où les prix comportent constamment une quotité de coût de main-d’œuvre, c’est-à-dire le salaire.


    Que dit l’école monétariste?

     

    A l’opposé de l’accent que mettent de nombreux économistes sur une répartition égalitaire du revenu, la philosophie de l’école monétariste dite «de Chicago», est fondée essentiellement sur la liberté individuelle. L’une des caractéristiques de cette école est l’insistance avec laquelle elle affirme autour du Professeur Milton Friedman, ancien Nobel aussi, que «la monnaie a de l’importance» dans l’explication du fonctionnement d’une économie. Les tenants de ce courant de pensée, fort bien représenté dans les cercles de décision aux USA notamment, expliquent en particulier l’inflation par l’augmentation de la masse monétaire à un rythme excessivement rapide. Ils se distinguent ainsi de ceux qui l’expliquent par les coûts, à savoir les augmentations des salaires ou des prix des produits de base.


    La généalogie des néo-classiques

     

    L’analyse économique dite néo-classique correspond à la grande école dominante depuis près de cent trente ans. L’arbre généalogique de l’analyse économique (pour prendre l’image donnée par Samuelson, mise en place à la fin du XVIIIe siècle par les fondateurs, Adam Smith et Ricardo) se divisa en plusieurs «rameaux». L’un d’entre eux, toujours dominant, passe par l’analyse néo-classique et keynésienne à la plupart des principaux courants économiques après Keynes. L’autre rameau est né des travaux de Karl Marx.---------------------------------------------------------------------------------------------------1) Edmund. Phelps, Economie Politique, Paris, Fayard,1990.2) Voir J.Tobin, Inflation, dans Encyclopédie économique, Editions Economica, Paris,1984 .3) Cf. à titre d’exemple sa contestation théorique du Contrat de première embauche (CPE) qui avait agité une grande partie de la classe politique française l’année dernière.

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