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Tribune

Ecologie : La réutilisation des eaux usées pour résorber le déficit en eau

Par L'Economiste | Edition N°:31 Le 28/05/1992 | Partager

La sécheresse qui a sévi cette année rappelle la dépendance des villes à l'égard de l'eau et la fragilité de l'economie des campagnes. Aussi, des réflexions sont initiées pour économiser les ressources hydrauliques. L'épuration et la réutilisation des eaux usées sont à l'étude. Cette solution doit tenir compte de contraintes économiques, écologiques et sanitaires.

La réutilisation des eaux usées est actuellement au centre d'un grand débat à travers le monde. En effet, les zones urbaines se sont fortement développées pendant les dernières décennies ce qui génère des volumes des eaux usées qui ne cessent d'augmenter avec la croissance démographique et l'élévation du niveau de vie des populations. Si la protection de l'environnement nous oblige à épurer les eaux usées avant leur rejet dans le milieu récepteur, le bon sens devrait nous inciter à les réutiliser, d'une part pour atténuer le déficit en eau et d'autre part pour rentabiliser une partie des investissements que leur épuration occasionne.

Actuellement, ce bon sens semble prévaloir dans bon nombre de pays où l'on s'est mis à pratiquer la réutilisation des eaux épurées aussi bien pour l'irrigation et l'arrosage des espaces verts que pour l'industrie ou la recharge de la nappe.
Les cas de la Californie et de l'Afrique du Sud constituent deux exemples où la réutilisation va le plus loin. L'eau épurée y remplace, dans certaines localités, l'eau potable dans tous les usages pouvant s'accomoder d'une eau de qualité moindre comme l'arrosage, le lavage des automobiles, la chasse d'eau dans les toilettes des lieux publics, etc

Des normes internationales

La qualité d'une eau épurée est précisément un des paramètres à considérer avec beaucoup d'attention en cas de réutilisation, étant donné l'impact que cette dernière peut avoir sur la santé publique et sur l'environnement.
La qualité d'une eau épurée est généralement déterminée par son contenu en germes de contamination fécale (coliformes et streptocoques intestinaux) dont la présence en grand nombre dans l'eau en question représente une grande probabilité de contamination par les germes pathogènes comme ceux responsables du choléra, de la thyphoïde, de l'hépatite etc
* en oeufs de parasites du tube di-gestif (nématodes et protozoaires); et
* en substances toxiques d'origine minérale (métaux lourds notamment) ou d'origine organique (pesticides ou leurs dérivés) provenant des rejets industriels ou agricoles.

En Californie, la réutilisation est pratiquée dans le cadre de l'option du "risque nul" ce qui veut dire que cette pratique ne doit en aucun cas représenter une menace pour la santé publique et conduit par conséquent à la mise en place d'un système d'épuration sophistiqué et coûteux (l'eau épurée ne devant pas contenir plus de 2,2 Coliformes Totaux par 100 millilitres).

Pour les pays en voie de développement, une telle option ne peut être retenue. Dans ces pays, le niveau de l'épuration doit tenir compte du niveau moyen de l'hygiène des populations et des ressources humaines et financières.
Ces limites ont été prises en considération par l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS), lors de l'établissement de ses directives pour la réutilisation des eaux épurées en agriculture, en 1989(1) pour ces directives la limite supérieure en Coliformes fécaux est de 1.000 germes par 100 millilitres et moins d'un oeuf de nématode par litre). Cet assouplissement proposé par l'OMS se base sur l'argument principal, à savoir qu'il ne servirait à rien d'exiger que les eaux épurées contiennent moins de germes de contamination que l'eau des irrigations conventionnelle voire même que l'eau de baignade(2)!

Irriguer un périmètre de 50.000 ha

Au Maroc, les eaux usées sont encore utilisées en irrigation sans épuration aucune autour de certains grands centres urbains comme le montre le tableau suivant:
Ainsi, 6.000ha(3) environ sont actuellement irrigués avec ces eaux. Les cultures pratiquées concernent aussi bien des denrées consommées après cuisson que des denrées consommées crues comme la laitue, les radis et la tomate. Si la cuisson permet d'écarter le risque de contamination par les micro-organismes pathogènes, la consommation des légumes crus produits de cette façon peut avoir un impact qui peut être très néfaste pour la santé publique.

Par ailleurs, le rejet annuel des eaux usées au Maroc a été estimé à 370 millions de m3 en 1991 et devrait atteindre 700 millions en l'an 2020(4), dont 66% sont rejetés directement dans l'Océan par les villes du littoral atlantique.
Ceci représente un gâchis car si la totalité des eaux usées était épurée puis réutilisée en irrigation, elle suffirait à irriguer un périmètre de 50.000 hectares environ; ce qui est loin d'être négligeable à la lumière de la sécheresse que nous venons de vivre cette année.

Les efforts entrepris

De nombreuses études sont actuellement en cours dans le cadre de la généralisation de l'assainissement liquide aux agglomérations. Elles sont coordonnées par la Direction Générale des Collectivités Locales du Ministère de L'Intérieur et de l'Information et ont pour objectif de préserver la santé publique et d'améliorer le cadre de vie dans les zones urbaines. Une bonne partie de ces études est consacrée à envisager toutes les possibilités de réutilisation des eaux usées.
L'avancement de ces études est tel que bon nombre d'entre elles ont déjà fixé les contours des solutions techniques à appliquer en matière d'assainissement-épuration-réutilisation dans les agglomérations concernées. Si la plupart des choix opérés sont fort judicieux. Dans certains cas, ils semblent avoir pris, sous la pression de la rentabilité économique à court terme, une orientation qui ne correspond pas aux options stratégiques du pays en matière de conservation et d'exploitation rationnelle des ressources naturelles et de protection de l'environnement.

Ainsi, la réutilisation a été écartée ou différée dans certains cas sur la base d'une comparaison entre le prix de revient du m3 épuré et celui des eaux des barrages. Or ces dernières reviennent forcément moins cher en raison de l'intervention de l'Etat qui prend en charge le coût du barrage et d'une partie des aménagements hydro-agricoles en vue de soutenir certaines activités agricoles stratégiques comme le sucre, les oléagineux, les produits laitiers etc

Sécurité ou rentabilité

Certes, les choix opérés sur la base de la rentabilité économique et des calculs financiers sont défendables. Mais ils ne sont pas adéquats puisqu'ils omettent la composante stratégique du choix de la réutilisation comme élément indispensable dans la gestion rationnelle des ressources en eau d'un pays régulièrement soumis à des sécheresses plus ou moins sévères.
D'ailleurs, notre pays a déjà admis de passer outre les règles de la rentabilité économique dans le cas de la mise en place de certaines activités agricoles stratégiques que nous avons citées plus haut.
Outre cette composante stratégique, la réutilisation présente un certain nombre d'autres avantages parmi lesquels on peut citer:
- la mise en valeur des éléments nutritifs azotés et phosphorés contenus dans les eaux usées, ce qui permet de réduire le prix de revient des cultures dans les périmètres de réutilisation;
- la protection du littoral atlantique de la pollution ce qui contribuera à la préservation des sites touristiques et la sauvegarde des richesses halieutiques(5). Concernant ce dernier point, peut-on estimer ce qu'il en coûterait au pays, si la pollution était devenue telle qu'on devrait extraire les milliers de tonnes de matières organiques, pour ne citer que les moins nocives, déversées annuellement dans ce littoral?

Le poids de l'ensoleillement

L'ensoleillement du Maroc et la disponibilité de grands espaces autour de la majorité des grands centres urbains, excepté dans la proximité immédiate des villes du littoral atlantique, devraient peser sur nos choix en faveur de la mise en place de procédés d'épuration extensifs comme le lagunage dont les coûts d'investissement et de fonctionnement sont relativement faibles comparativement aux systèmes intensifs(6).
Ce choix devrait nous permettre de comprimer fortement le prix de revient du m3 épuré et de le rendre compétitif par rapport à d'autres ressources. Signalons également que ces procédés permettent facilement d'atteindre les valeurs-guides recommandées par l'OMS pour la réutilisation en agriculture comme le montrent les résultats du lagunage expérimenté à Ouarzazate (Office Régional de Mise en Valeur)(7), à Marrakech (Faculté des Sciences) et à Rabat (Institut Agronomique et Vétérinaire HassanII).

L'enjeu

A moyen et long termes, le Maroc risque de se trouver dans une situation paradoxale, où l'eau pour l'irrigation, voire l'eau de boisson, vont accuser un déficit, alors que des volumes des eaux usées seront en train d'être déversés dans l'océan! Déjà pour l'an 2020(8), on prévoit des déficits de 50 et 800 millions de m3 respectivement pour les bassins de Bou-Regreg et de l'Oum-Er-Rbia, principales sources d'eau du Grand Casablanca.

Le Maroc pourrait réduire fortement l'importance du déficit prévisible en eau en s'attelant, dès à présent, à la généralisation de l'épuration et de la réutilisation des eaux usées paral-lèlement à d'autres moyens actuellement en voie d'application comme l'économie de l'eau d'irrigation d'une part et la recherche et la mobilisation de nouvelles ressources en eau d'autre part. Il s'agit là d'une opportunité qui nous est offerte et qu'il s'agit d'exploiter, la satisfaction des besoins en eau étant une priorité stratégique indiscutable comme le montrent les négociations qui ont démarré en Septembre 1991 entre les pays Arabes et Israël. Ces négociations ont dévoilé l'importance du problème de l'eau dans cette région et les visées d'Israël de vouloir conserver le contrôle des principales ressources en eau de la région(9) sans lesquelles il ne peut survivre. Un autre exemple est celui de la lutte apparue au grand jour, lors de la crise du Golfe, autour des eaux du Tigre et de l'Euphrate entre la Turquie d'une part et la Syrie et l'Irak d'autre part. Dans notre pays, nous ne dépendons que du bon vouloir du ciel et de notre volonté d'assurer notre autosuffisance en cet élément vital. Ainsi, il faudrait tout mettre en oeuvre pour que la réutilisation devienne la règle partout où les conditions le permettent, quitte à réaliser un transfert des eaux brutes hors des agglomérations vers des sites qui peuvent à la fois héberger les installations d'épuration (par procédés extensifs) et de réutilisation des eaux épurées.

Le cas du Grand Casablanca

Si l'on prend le cas particulier du Grand Casablanca, certains des arguments avancés contre la réutilisation des eaux usées de cette grande agglomération ou pour son report à plus tard(8) restent fort discutables.
Qu'il n'existe pas encore de ville de la taille du Grand Casablanca dont la totalité des eaux usées soit réutilisée cela est en partie vrai(10). Mais, cela ne devrait plus tarder. Le premier symposium international sur la réutilisation des eaux usées vient d'avoir lieu en Septembre 1991 en Espagne. Les choses vont donc aller vite dans ce domaine maintenant que la prise de conscience est faite et que la nécessité de recycler les eaux usées se fait sentir un peu partout dans le monde. Un autre argument consiste à se baser sur l'exemple de la ville de Los Angeles qui ne réutilise que 10%(8) de ses eaux usées, alors qu'elle se trouve, comme Casablanca, en plein dans la zone de pénurie d'eau. Cet argument ne tient pas compte, cependant d'une des priorités stratégiques du pays qui est l'autosuffisance alimentaire. Il s'agit là d'un objectif dont la réalisation nécessite l'exploitation de toutes les ressources en eau y compris les eaux usées. Le troisième argument est celui du coût de la réutilisation comparée à d'autres solutions comme le rejet de l'eau usée brute ou partiellement épurée à l'aide d'un émissaire dans l'océan.

A ceci on peut rétorquer que:
* le rejet en mer pourrait s'avérer plus coûteux que la réutilisation en irrigation. En effet, les eaux rejetées en mer ou dans les eaux superficielles doivent obéir à des normes plus sévères que celles destinées à la réutilisation en irrigation ce qui nécessite une épuration plus poussée;
* la réutilisation ne sera certainement pas plus onéreuse que le transfert de l'eau d'un bassin hydrologique vers un autre, opération que le Maroc envisage de réaliser dans un futur proche(11);
* le troisième contre-argument, quoique spéculatif, ne doit pas être négligé. En effet, sous la pression d'un déficit en eau prévisible à l'horizon 2020, le Maroc pourrait se voir contraint d'entreprendre, à la hâte, la réutilisation. Or, cette entreprise risque fort de se révéler plus coûteuse sans parler de l'incertitude quant à la situation économique et financière du pays pour engager des investissements aussi importants vers cet horizon.

L'avantage d'opter, dès à présent, pour la réutilisation alors que nous ne sommes pas sous la pression du déficit en eau, quitte à sacrifier la rentabilité économique immédiate et quitte à affronter des difficultés financières, sera que nos cadres et institutions concernés auront accumulé, au fil des ans, l'expérience nécessaire dans ce domaine pour mettre en oeuvre une réutilisation généralisée dans une sécurité totale où la santé publique sera préservée et l'environnement sauvegardé.

B.E.H.

(1) Organisation Mondiale de la Santé (1989). Directives pour la réutilisation des eaux usées en agriculture, Genève.
(2) Cette limite est de 1.000 coliformes intestinaux par 100 ml dans le cadre du programme de surveillance de la Méditerranée (PNUD-OMS) et 100 par 100ml dans la CEE.
(3) Conseil Supérieur de l'Eau, session 1988.
(4) Bouchama et Benchokroun. Congrès Mondial des Ressources en Eau, Rabat Mai 1991.
(5) Les produits halieutiques représentent environ 50% des exportations en produits alimentaires (source Stratégie Alimentaire du Maroc, 1987).
(6) Les frais de fonctionnement de la station municipale de Khouribga basée sur un système intensif s'élèvent à 10.000DH par jour pour traiter environ 7.500m3 par jour.
(7) Projet MOR 86/018 Réutilisation des eaux usées à des fins agricoles (Direction de l'Equipement Rural-Santé Publique-PNUD-FAO-OMS).
(8) Assainissement du Grand Casablanca, études complémentaires relatives au système antipollution, Novembre 1990.
(9) La rive gauche du Jourdain possède une eau souterraine abondante et de très bonne qualité actuellement exploitée pour l'alimentation exclusivement des villes israëliennes; les hauteurs du Golan et le Sud Liban représentent de véritables châteaux d'eau dans la région.
(10) Quoique le cas de Amman en Jordanie représente un précédent à imiter. Les eaux usées épurées par lagunage sont déversées dans le lac du barrage du Roi Talal d'où elles sont utilisées pour l'irrigation.
(11) Conseil Supérieur de l'Eau, session 1991.

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