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    Du brut dans la toundra : Oussinsk: Catastrophe écologique dans la toundra

    Par L'Economiste | Edition N°:160 Le 29/12/1994 | Partager

    Pollutions sauvages, milliers de tonnes de brut déversées dans la nature, millions de barils exportés clandestinement, explosions nucléaires souterraines pour tenter de colmater les fuites, on n'en finit plus de recenser les désastres écologiques causés par l'exploitation pétrolière de l'époque soviétique clé de voûte du commerce extérieur de ce pays. La dernière catastrophe en date a-t-elle été la plus grave? Un journaliste s'explique et expose un point de vue russe sur la question.

    Ce qui s'est passé l'automne dernier à Oussinsk, dans la République des Komis, donnera longtemps encore matière à interrogations. Etait-ce la pire des catastrophes écologiques ou bien un de ces gros pépins périodiques, transformé en "marée noire du siècle" par les jeux du hasard médiatique?

    L'avarie de l'oléoduc Vozei-Golovnye Sooroujenié est la plus importante de son histoire.

    Son exploitation aurait dû cesser en 1988; pourtant en 1994, ce pipeline continuait à être utilisé malgré les crevasses de plus en plus nombreuses qui apparaissaient à sa surface.

    La direction de la station de tête, Oussinsk termneft, avait bien ordonné la fermeture du pipeline, on a pourtant continué à y injecter du pétrole alors même que les pluies d'automne affouillaient les remblais et les merlons de protection, provoquant un nouveau déversement de milliers de tonnes de pétrole brut que la pente du terrain a conduit vers les rivières Oussa et Kolva, affluents de la Petchora, et de là vers la Mer de Barents.

    Le comportement erratique de nos pétroliers est un héritage de la période soviétique où le complexe gaz-pétrole était le principal pourvoyeur de devises fortes. Les oléoducs poussaient comme des champignons après la pluie, et, bien sûr, sans le moindre respect de l'environnement.

    Geyser de pétrole

    La meilleure preuve en est que les pétroliers soviétiques, dans leur jargon, parlaient encore récemment de "déversement de brut dans la pente", désignant une opération parfaitement admise de vidage dans la nature du contenu d'un pipeline.

    Aucune statistique sur les accidents n'existait. L'information restait confinée aux bureaux du ministère. On dispose néanmoins de quelques bribes d'informations sur les accidents survenus dans le bassin pétrolier de la Petchora, qui apparaît comme une des régions les plus atteintes.

    Le premier accident enregistré remonte à septembre 1973: il s'agissait d'un déversement de brut dans la rivière Khata-Yakha lors d'un forage. La même année on signale que le puits de forage N°53 a pollué sur 500 km les rives des rivières Kolva, Oussa et Petchora. Un geyser de pétrole, jaillissant du puits N°9 à Koumja en 1980 n'a été finalement maîtrisé qu'en 1987 et cela grâce à une explosion nucléaire souterraine.

    En avril 1983 une fuite se produit sur l'oléoduc Oussa-Oukhta. L'ultime accident en septembre-octobre dernier a été le plus grave si l'on en croit certains spécialistes. De tels déversements sont loin d'être exceptionnels et il est même probable que des accidents antérieurs aient été infiniment plus graves, mais personne n'en a mesuré l'ampleur, faute de méthode fiable.

    Le procédé le plus courant consistait à mesurer les fuites par la différence de volume entre l'entrée et sortie du pipeline, ignorant du même coup les pertes entre le puits d'extraction et l'entrée de l'oléoduc.

    Selon d'autres sources, on aurait pratiqué en URSS des pompages illégaux dans des oléoducs officiellement fermés, mais approvisionnant, en fait, des clients occidentaux. Le brut ainsi détourné était comptabilisé comme déversé dans la nature à l'occasion d'accidents. Il n'y avait évidemment personne pour contrôler.

    Saine compétition

    Personne n'aurait parlé de l'accident d'Oussinsk, s'il ne s'était produit dans une conjoncture politico-économique particulière.

    Les nouvelles compagnies pétrolières russes ne sont plus en état d'exploiter la totalité des énormes gisements du Nord, la Russie a donc fait appel à des sociétés étrangères. Ouvrant la porte à une saine compétition, la Russie n'en avait pas prévu toutes les conséquences. Les grandes sociétés occidentales, attirées par les prix avantageux de production du pétrole russe, ont pu constater également dans quel délabrement se trouvaient nos compagnies nationales. Elles ont parfaitement compris qu'il y avait là un gisement remarquable de super-bénéfices, d'autant plus qu'il n'était pas indispensable de les partager avec le partenaire russe. Il suffisait d'un coup adroitement asséné au colosse russe aux pieds d'argile pour qu'il renonce définitivement à tous ses nouveaux projets d'exportation. Il allait en même temps accréditer en Occident l'idée que la Russie était incapable d'exploiter elle-même ses gisements sans mettre en danger l'environnement planétaire. C'est l'objectif que poursuivait l'article assassin du New York Times qui parlait d'une marée de 300.000 tonnes et qui a tant effrayé les naïfs occidentaux

    Ravages écologiques

    Il n'y a à ce jour aucune mesure fiable du brut répandu à Oussinsk. Les chiffres varient de 14.000 à 260.000 tonnes. Le propriétaire de l'oléoduc, la société Komineft, avance le chiffre minimal et nie que la Petchora et la Mer de Barents aient été polluées. De leur côté, les experts américains parlent de ravages écologiques énormes.

    Mais seules deux expertises ont été jusqu'à présent réalisées. Selon les photos aériennes prises par la société mixte russo-américaine Nordeco Inc., le déversement aurait dépassé 100.000 tonnes et une quantité importante aurait atteint la Petchora. Il est vrai que le commanditaire de cette expertise n'est autre que l'administration de la Région autonome des Nenets qui est partie prenante du projet dit "Le nord-portes ouvertes" qui n'est pas de nature à plaire aux sociétés pétrolières russes. Quant à l'étude réalisée dans la région par la société Geopolis, elle affirme que l'épaisseur de la couche de neige empêche d'évaluer le volume déversé et l'étendue des surfaces affectées.

    On procède actuellement au ramassage du brut répandu, mais les spécialistes affirment que seule une infime partie pourra être récupérée. La majorité a été emportée par les cours d'eau ou bien s'est déposée pour l'éternité au fond des marais. En outre, on peut penser que les nappes actuellement sous la neige resteront en place jusqu'au printemps et, avec le dégel, seront emportées par les cours d'eau. Il est donc probable que nous ne saurons jamais les dimensions réelles de l'accident d'Oussinsk.

    Kirill DYBSKI,

    Sevodnia, Moscou

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