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    Dotsoïevski, Faulkner et un Tarzan grec

    Par L'Economiste | Edition N°:217 Le 15/02/1996 | Partager

    L'écrivain grec Vassilis Alexakis est un spécialiste du va-et-vient entre les cultures. Né en Grèce en 1944, il vagabonde depuis près de 25 ans entre Athènes et Paris, entre les langues grecque et française. Lui qui a déjà écrit sept romans directement en français, est revenu au grec avec son dernier roman, justement intitulé "La langue maternelle".L'ouvrage a été couronné en novembre 1995 en France par l'un des prix littéraires les plus prestigieux, le prix Médicis. Franco-grec, ou gréco-français, peu importe pour Alexakis: "je veux avoir le choix, et si c'est prendre 10 % de culture irlandaise, passer 18 ans en Afrique et avoir une grand-mère finlandaise, pourquoi pas?"


    Q. Né en Grèce, vous vivez en France depuis plus de vingt ans. A quelle culture appartenez-vous?
    R. Ma culture, c'est moi. Je sais que le va-et-vient entre deux cultures m'a profité. Je n'aurais aucune envie de faire un choix.
    J'ai quitté la Grèce à 17 ans. Qu'est-ce que j'avais comme culture grecque à l'époque? Mes professeurs avaient réussi à me donner l'horreur de l'Antiquité, et je détestais l'orthodoxie. J'écoutais et je dansais sur des chansons américaines et italiennes. Je lisais Dostoievski et Faulkner. Le livre d'enfant le plus populaire quand j'étais petit était une version hellenisée de Superman. Il y avait aussi un Tarzan grec, qu'on lisait en feuilleton. J'ai également été marqué par le théâtre d'ombres, qui est venu d'Asie, en passant par la Turquie.

    Q. Pensez-vous que l'on puisse être de culture internationale?
    R. Il y aura toujours des attributs nationaux, des températures locales et des traditions. C'est ainsi que le voyage fait partie de l'identité grecque, et ce depuis l'Antiquité. A une époque où il était extrêmement difficile de se déplacer, Platon allait partout.
    En réalité, soit on accepte l'ouverture, le dialogue, et l'on ne cherche pas de définition de la culture. Soit en cherchant cette définition, on arrive à la conclusion qu'il faudrait naître dans un village, ne plus en bouger, ne plus avoir de télévision, ne pas recevoir de courrier ni de visite !

    Q. Vous avez écrit la plupart de vos livres en français. Pourquoi ce retour vers la langue grecque?
    R. J'ai perdu ma mère deux ans avant d'écrire "La langue maternelle". J'en avais un peu marre de Paris. Je suis retourné à Athènes sans avoir rien de précis à faire. C'était une de ces périodes incertaines. Les meilleures pour la littérature. On écrit parce qu'on doute. C'est ainsi que j'ai été attiré par cette mystérieuse lettre "epsilon" qui était jadis suspendue à l'entrée du temple d'Apollon, à Delphes. Aucun texte grec n'en parle, personne n'a jamais su expliquer sa présence. C'était une lettre de l'alphabet grec, donc cela m'obligeait à réfléchir en grec, à rechercher des mots grecs commençant par la lettre E. Au fond, sans m'en rendre compte, je cherchais la langue grecque.

    Q. Vous aviez le sentiment d'avoir perdu cette langue?
    R. J'ai eu peur de la perdre avec la mort de ma mère. Tant qu'elle était en vie, j'entretenais un lien très sûr avec la langue. Je pouvais lui téléphoner à tout moment, elle incarnait le grec. Après sa mort, j'ai réalisé que ce rapport avec la langue ne tenait plus qu'à moi, et qu'il fallait donc que je le prenne en charge moi-même.

    Q. Dans quelle langue vous sentez-vous le plus à l'aise?
    R. Ni l'une, ni l'autre. La difficulté n'est pas de changer de langue, mais d'écrire, quelle que soit la langue. Ce n'est pas forcément la connaissance de la grammaire qui fait un écrivain, c'est le rapport de l'imagination avec une langue.
    Pour apprendre une langue il faut simplement du temps. J'ai eu la chance de travailler pendant une quinzaine d'années comme journaliste, d'écrire tous les jours en français. J'ai un avantage considérable par rapport aux Français : mon contact avec cette langue n'est pas passé par l'école. Je l'ai appris volontairement, sans professeur, sans pesanteur "littéraire". J'ai un rapport plus froid avec la langue, qui facilite beaucoup l'humour.
    Et cet apprentissage d'une autre langue m'a amené à améliorer ma langue maternelle. Aujourd'hui, je suis plus exigent avec moi-même. Si j'avais appris le chinois à dix-sept ans comme je l'ai fait avec le français, je me serais amusé à écrire dans cette langue, et petit à petit j'aurais eu des choses à écrire en chinois.
    Un roman qui se passe en Grèce ne peut être écrit qu'en grec. Je ne peux pas faire parler des personnages grecs en français comme si c'étaient des fonctionnaires européens!
    C'est pourquoi je ne peux pas raconter mon enfance en français. En grec je n'ai pas de vie professionnelle, en français je n'ai pas d'enfance. J'ai besoin des deux langues, puisque ma vie est coupée entre les deux.

    Q. Sur une île déserte, loin de la culture mondiale, qu'emporteriez-vous?
    R. Sans doute un "barlamas", un instrument de musique grec. C'est un minuscule bouzouki, qui a été un moment interdit par la police. On en a donc fait une copie en plus petit, pour pouvoir l'introduire en cachette en prison. Et puis, je prendrais une Française, si elle aime la musique...

    Vassilis Alexakis, Greece, interviewed by Weronika Zarachowicz, World Media Coordination


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