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    Economie

    Des principes et du bon sens : Comment Benmokhtar assainit l'Education Nationale

    Par L'Economiste | Edition N°:217 Le 15/02/1996 | Partager

    Presque un demi-million d'élèves passent ces jours-ci les épreuves de la première session du Bac, alors qu'un travail d'assainissement et de redressement s'effectue dans le primaire et le secondaire. Un assainissement raisonné.


    - L'Economiste: Vous êtes en train de réorganiser le Ministère, peut-être même l'Education Nationale dans son entier, mais vos actions sont ponctuées de protestations. Que se passe-t-il?
    - M. Rachid Benmoktar: La réorganisation du Ministère est encore en projet, mais la tâche urgente était de rétablir l'autorité de l'Etat. Il fallait d'abord bien montrer aux enseignants et aux autres corps qu'il y a une équité et que les passe-droits sont terminés. Il était nécessaire de donner un signal à ceux qui n'y avaient pas recours, que c'est eux qui ont raison, que justice leur est rendue...

    - Quelles sortes de passe-droits?
    - Principalement les mutations qui aboutissent à ce que l'on appelle les "surnombres". Voilà comment les choses avaient fini par se passer: le fonctionnaire faisait des interventions directes ou par personne interposée pour se faire muter à l'endroit de son choix ou bien dans un poste administratif. En général, il obtenait ce qu'il voulait, sans qu'il soit tenu compte des besoins réels des élèves ou des surcoûts pour l'Administration. C'est pourquoi, chiffres en main, nous avons un taux d'encadrement parmi les meilleurs du monde, mais qu'en réalité il y a des classes surchargées, d'une part, et d'autre part, des enseignants sans travail. Certains ne se présentaient même plus à l'établissement, voire avaient des activités par ailleurs, mais ils continuaient à percevoir leur salaire. Nous avons quelques milliers de cas de surnombre. Vous imaginez ce que cela coûtait et coûte encore aux contribuables et quels dégâts cela faisait pour les élèves. Je m'étonne d'ailleurs que certaines organisations ne se soient pas émues plus tôt de cette situation, qui n'est certainement pas dans l'intérêt des enseignants honnêtes et dévoués à leur travail.

    Le clientélisme avait miné l'éducation

    - Et les protestations?

    - Eh bien, assez curieusement, ces protestations ne concernaient pas cette situation déplorable et inacceptable. Elles voulaient plutôt me contraindre à maintenir toutes ces facilités et passe-droits. Une affaire de clientélisme en somme. Le vrai problème, à mon sens, est que nous avons un phénomène de perte des valeurs morales. Pourtant, l'administration de l'éducation, par essence, est le lieu de promotion des valeurs morales. Que les enseignants et tous ceux qui tiennent aux valeurs soient remerciés, car c'est à partir d'eux et de leur comportement que nous allons ensemble pouvoir reconstruire quelque chose de nouveau et de propre.

    - Mais comment pouvez-vous garantir à ces personnes qu'elles ont raison de rester dans le droit chemin? Par les sanctions pour les autres?
    - Je crois qu'il est difficile, du jour au lendemain, de sanctionner ce qui était admis par le système. Un employé du Ministère pouvait-il sérieusement résister à des interventions en provenance de députés, de personnalités, de hauts cadres? A-t-on moralement le droit de le sanctionner? Pour être efficace et pour s'assurer que le système lui-même serait réformé, je crois qu'il faut procéder autrement. D'abord soustraire du champ des interventions les mouvements et les avancements, en informatisant les dossiers et avec des critères objectifs de décision, par exemple. Cela a été fait au cours de l'été dernier. Pour être juste et tenir compte des circonstances à caractère humain, il restait à traiter les cas difficiles, ceux qui avaient des demandes pour raisons médicales par exemple. Là aussi une solution a été mise en place: une commission qui prend le dossier et surveille en particulier certains certificats médicaux. Ce n'est plus une personne, sur qui il est possible de faire pression, mais un groupe qui est, par définition, plus armé pour résister. En finir avec ces interventions qui empêchent de gérer correctement les ressources humaines et les deniers de l'Etat, c'est plus qu'un objectif, c'est un devoir. Maintenant que les règles du jeu sont bien établies, il y aura des sanctions pour ceux qui les transgressent.

    - Et les enseignants en surnombre?
    - Nous avons simplement demandé à ceux que nous avons repérés de se présenter à leur travail. Mais nous avons reçu une avalanche de certificats de maladie de longue durée. Nous établissons un fichier individuel et nous soumettons les cas au Conseil de santé. Ces cas seront traités avec une grande rigueur.

    - Mais vous avez aussi sur les bras une affaire de civilistes à recruter?
    - A recruter n'est pas le mot: ces personnes ont obtenu avant mars 1995 un document d'affectation du Ministère des Affaires administratives les mettant à la disposition du Ministère de l'Education Nationale. Il se trouve que le mode normal de recrutement de l'Education Nationale est le concours. Ces concours sont ouverts aux civilistes. Ils ont eu la possibilité de les passer: ou bien ils y ont échoué, ou bien leur formation ne correspond pas aux profils demandés, ou bien ils n'ont pas passé le concours. Le raisonnement des protestataires est de dire que, puisque nous sommes mis à la disposition du Ministère de l'Education nationale, il doit nous prendre. Mais, et j'insiste, l'Administration doit mettre l'intérêt des élèves au-dessus de l'intérêt des individus. Elle ne recrute désormais que sur concours, ouverts à tous les licenciés, civilistes ou pas. C'est cela qui garantit à tous les candidats une complète égalité des chances et qui garantit à l'Administration de retenir les meilleurs candidats.

    Propos recueillis par Nadia SALAH et Khalid BELYAZID

    Entre les interventions et les mauvaises habitudes
    Le lourd travail sur les valeurs

    "Le problème, c'est que des gens pensent que la loi c'est très bien, mais qu'elle n'est pas faite pour eux", explique M. Benmokhtar, ministre de l'Education Nationale. Et il raconte une tentative d'intervention, faite directement auprès de lui, concernant des notes d'examen, pour montrer à quel point "certains ont perdu le sens des valeurs".
    Dans ce contexte, "imaginez quelles pressions peuvent subir les employés du Ministère!". Le ministre est bien déterminé à redresser la barre, en confortant ceux qui font leur travail correctement.
    Est-ce qu'il n'y a plus de recours possible alors? Mais si, répond M. Benmokhtar, "les interventions pour redresser une injustice sont bienvenues". Mais il ne veut plus de celles qui réclament un passe-droit, qui risquent de léser les autres ou qui font passer l'intérêt individuel avant l'intérêt public. "Celles-là sont irrecevables". "Elles ont miné le système éducatif".
    Le Ministère a calculé qu'un enseignant en surnombre coûte en moyenne 40.000DH/an et qu'un enseignant absent hypothèque l'avenir de 50 élèves chaque année. Le cabinet du ministre a enregistré, depuis la rentrée de septembre, quelque 3.200 "interventions": 80% d'entre elles auraient provoqué, si elles avaient été satisfaites soit le gonflement des surnombres, soit la création de postes administratifs inutiles. Ces "petits services" auraient coûté 102,4 millions de DH cette année, estime le cabinet, mais aussi, et peut-être surtout, 128.000 enfants auraient été lésés. "Même dire "non" coûte cher", ajoute le ministre: il faut compter, entre les téléphones, fax, contacts, investigations..., qu'une "intervention" revient à 500DH/pièce. Résister aux "petits services" a donc coûté 1,28 million de DH au contribuable depuis la rentrée scolaire. "Socialement et financièrement, les interventions ont un coût exorbitant", s'indigne le ministre.

    Mais redresser les valeurs ne s'arrête pas là.
    Les services de M. Benmokhtar racontent une visite de classe, des élèves d'une douzaine d'années. Sujet: "les époques de transition", sujet trop difficile pour cet âge et que l'enseignant avait réinterprété par le "tiers-temps" et compris comme "le temps de loisir". Réponses des élèves: travail, révisons, lectures... "Mais voyons, ils ne jouent jamais, ces enfants?!", s'interroge une pédagogue. Le commentaire du ministre: "...et ils apprennent le mensonge en plus!".
    Le travail sur les valeurs ne va pas être simple, mais apparemment, l'état-major de M. Benmokhtar et ses grands directeurs ont confiance. Il leur arrive, à l'heure de la rupture du jeûne, de se contenter d'une bouteille d'eau et de quelques boules de chocolat restées des boîtes de fin d'année: il faut finir le travail avant de partir et préparer celui du lendemain. Mais il faudrait inventer un autre mot que celui de "mobilisation", qui porte trop de connotations de sévérité et de tristesse. Ces cadres travaillent dans la bonne humeur. Ils apprécient visiblement qu'un chat soit appelé un chat et ils ont suffisamment confiance dans l'efficacité de leur travail pour y apporter de la gaieté.

    Nadia SALAH.

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